V. LES LIBERTES DE LA DECENTRALISATION
En dépit de son goût pour les chimères CHATEAUBRIAND voyait les réalités et il ne s’aveuglait qu'à demi sur les chances de durée en France d’une constitution à l’anglaise. Mais si fragile que soit cette combinaison il n’envisageait pas d’autre moyen de garantir la Liberté. Les dernières traces des institutions provinciales à l’abri desquelles l’an-
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cienne France savait tenir tête à l’autorité du Roi avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire et il n’en restail nulle empreinte dans la mémoire de CHATEAUBRIAND. Ce breton semble avoir oublié la fière indépendance de sa province, les libres votes de ses communautés villageoises, les délibérations de ses Etats, les remontrances de son Parlement. Ses lectures ont complètement effacé les souvenirs de ces libertés. Elles lui ont substitué l’idée d’une liberté incompatible avec les anciennes notions.
On s'explique par là que CHATEAUBRIAND ait ignoré tous ces problèmes de second plan mais qui ne cessèrent d’intéresser ses contemporains et qui devaient revivre à la fin du siècle dans les aspirations syndicales et régionalistes. Réveillées à la terre et à l'usine par les MisrRaL, les DE MU, les JAURES, socialistes et royalistes avec la Tour pu Pix et Jules GUESDE leur donnèrent diverses formules; Charies MaAuR- RAS les accueillit dans les cadres de son empirisme organisateur.
Nulle part on n’en trouve l’ébauche dans CHATEAUBRIAND et si nous voulons connaître la pensée des monarchistes de ce temps en matière de liberté locale c’est à ViILLÈLE et à VITROLLES qu'il faut nous adresser. Eux, il est vrai, n’ont pas connu la Liberté par la lecture de Rousseau, ils ne l’ont pas demandé aux savanes du Mississipi ni aux vagues de l'Océan; l’un et l’autre sont des hommes de conseils généraux, des administrateurs qui écoutent les doléances de leur fermier et connaissent par cœur leur province, des hommes à qui n'échappe pas l'intérêt d’un chemin vicinal; avec cela, des esprits d’une large envergure politique qui voient dans ladministration des affaires locales un moyen de canaliser les mouvements du peuple, de le fixer aux réalités, de l’occuper aux choses qu’il touche et qui l’intéressent de près pour l'enlever aux chimères qui le guettent quand il
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s’aventure dans les lointains problèmes de l'Etat et quand il s’enivre d’une souveraineté dont il ne voit pas les limites.
Dans le cadre de la province et du métier le vote est commandé par des intérêts trop précis pour que la démagogie et le trompe-l’œil aient de grandes chances de succès; les voix iront normalement à celui que recommande sa compétence professionnelle ou son importance sociale ; tout le monde se connaissant, les intrigues se réduiront au minimum; les grands propriétaires terriens, défenseurs attitrés de la paysannerie, augmenteront leur autorité locale ; les paysans de la Haute-Garonne députeraient M. DE ViILLÈLE à l'assemblée provinciale comme ils l’envoient au Conseil Général.
Quant à VITROLLES, il pensait que les libertés de la décentralisation sans danger pour l’ordre des intérêts locaux pourraient servir le Gouvernement Central: elles Pallègeraient de soucis secondaires et de tâches encombrantes ; elles dégageraient l’autorité, mettant fin à « cette centralisation qui force les ministres à entrer dans les petits détails et les entraîne nécessairement à faire leur ministère sans penser à la marche de l’ensemble ». Les affaires d'Etat ne seraient pas oubliées pour les disputes de clocher, les unes et les autres étant traitées séparément.
De plus, autorité ayant été dégagée des compétitions, l’on pouvait étendre le suffrage sans redouter jamais qu’il dégénère en démocratie; peu importe le nombre des électeurs si, comme l’expliquait VILLÈLE, ceux-ci n’exercent aucune emprise sur l'Etat : un suffrage universel, organisé corporativement, serait beaucoup plus limité, moins près de la démocratie. Il est d’ailleurs remarquable que le projet le plus large pour le temps en matière de suffrage soil celui de la Chambre introuvable et qu’en voulant abaisser le cens des électeurs à 50 francs les ultras royalistes sc
e>--AD soient montrés les « plus avancés » (pour employer la langue du Suffrage Universel). VizLÈLE en l’occurence fut plus ultra que les ultras en proposant l'abaissement du cens à 25 francs de contribution ce qui aurait mis l’urne à la portée des tout petits propriétaires (14).
. Comment CHATEAUBRIAND si accueillant à toutes les
« idées généreuses », si attentif à « marcher avec son temps » n’a-t-il pas suivi ses amis politiques sur le chemin du suffrage universel? I faut le demander à son libéralisme. Il faut en accuser justement l’idée très élevée qu’il se fait du bulletin de vote. À ses veux l'électeur a une mission bien plus haute que de défendre ses petits intérêts et de faire entendre ses besoins particuliers: il contrôle l'Etat ; il compose l’opinion. Mais n’importe qui n’est pas capable d’avoir une opinion, n’importe qui ne peut se faire une idée de la politique du ministère en ces temps où Emile de GIRARDIN n'ayant pas encore donné à la presse les ressources de la publicité, la lecture d’un quotidien est un luxe de grand bourgeois. C’est le journal qui fournit la matière des discussions politiques; c’est donc au public des abonnés que devra en bonne logique se restreindre le corps électoral.
Une fois de plus nous voyons CHATEAUBRIAND se séparér des conceptions traditionpalistes. Pour lui le vote ne représente pas un intérêt mais une opinion. Dans l’ancienne France tous ceux qui possédaient un champ, si infime soitil participaient à l'élection du garde-champêtre. En dépit
(14) Le Drapeau blanc se fait l'écho de cette tendancé dés Ultras à étendre comme à décentraliser le droit de suffrage: « La justice et les convenances seraient violées si les diverses classes des Français ne jouissaient pas dans les intérêts et les besoins qui leur sont propres du bienfait de concourir à l’élection… »
ÉRSN 1 tes de sa composition censitaire la Chambre des Députés n'est pas une assemblée de contribuables comme les anciens Etats de Bretagne ou de Languedoc; sa fonction n’est pas de défendre les intérêts de ses membres ou de leurs mandants contre les excès du fisc et les empiètements de l'Etat; elle est la voix de l'opinion publique; elle ne représente pas des choses mais des idées, non pas des groupes sociaux mais des aspirations individuelles, des partis, des programmes.