VI. L'IDEE DES CORPS INTERMEDIAIRES
Où l'on voit CHATEAUBRIAND se rapprocher de ses amis c’est lorsqu'il aborde l’idée des corps intermédiaires. Aucun groupe il est vrai n’en a le monopole. C’est MONTESQUIEU au siècle précédent qui avait exposé les avantages d'un-système où les échelons de la hiérarchie en s’interposant entre le pouvoir et le sujet, ralentissent en quelque sorte et au besoin régularisent les rapports échangés de l’un à lautre. Ces corps intermédiaires paraissaient aussi utiles aux libertés du peuple qu’à la sauvegarde du Roi; on en voyait l'exemple en France dans la singulière indépendance des Parlements, en Angleterre, dans la parfaite autonomie des corps judiciaires; et quand la Révolution eut tout courbe sous son niveau, supprimé toute hiérarchie et mis lindividu en contact direct avec le souverain, sans autre intermédiaire que la bouche de l’urne ou le tranchant de la guillotine, on se rappela MoNTESQUIEU et on regretta ces puissances secondes, ces dieux intercesseurs qui mettaient une utile istance entre les hommés et l'Etat. Aussi après la tourmerte, songea-t-on à les rétablir. Mais sous quelle forme ?
Il est une idée qui revient souvent sous la plume de CHa- TEAUBRIAND et qui répond à ce difficile problème : l'aristocratie doit être entre le trône et le peuple pour prévenir les rébellions des sujets comme les abus du prince et pour détourner les coups ou les amortir d’un côté comme de
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l’autre. Les fils des seigneurs de ComBourG aurait assez de goût pour une noblesse appuyée sur de grandes propriétés, fortement enracinée dans les provinces, assez puissante pour tenir tête aux fonctionnaires du Roi, comme les tribuns de l’ancienne Rome, pour donner asile et défense au faible s’il est opprimé. Il semble même avoir entrevu une décentralisation générale lorsqu'il écrit dans une page du « Conservateur » où il envisageait la besogne qui incomberait aux royalistes s’ils accédaient au pouvoir: « ils affaiblirajient le système de centralisation, ils rendraient une puissance salutaire aux conseils généraux. Créant partout des agrégations d’intérêts ils les substitueraient à ces individualités trop favorables au maintien de la tyrannie » (15). Qu'est-ce à dire sinon qu’il faut partout où des intérêts communs réunissent les hommes, autour de la profession, de la commune, de la région, rassembler, organiser, discipliner les individus trop faibles par eux seuls, cette poussière « d’individualités trop favorable au maintien de la txrannie » ? N'est-ce pas le principe des associations professionnelles et des assemblées provinciales ? Malheureusement cette prodigieuse intelligence qui ouvrit tant de perspectives, qui effleura tant d'idées, eut rarement la patience de récolter ce qu’elle avait semé et de développer le germe échappé d’elle. On est tenté de l’arrêter dans sa course, de la sommer de s'expliquer. Inutile pensée! CHATEAUBRIAND passe; un coup d’aile l’enlève à d’autres cieux; il oublie l’idée qu’il a jetée. Il ne parlera plus des Conseils généraux. Il ne demandera plus les limites de l’autorité à la décentralisation mais au parlementarisme; et c’est aussi dans le 2arlement, spécialement dans la Chambre des Pairs, qu’il
(15) Polémiques, tome VIII, page 41.
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verra le frein aux excès de la multitude. Ce n’est plus là noblesse dans ses provinces mais l’aristocratie dans son nouveau pouvoir qui est placée comme barrière entre le peuple et le Roi et ce rôle semble également dévolu à la Chambre des Députés. Ces corps intermédiaires ne risquaient-ils pas de devenir corps prépondérants ? Placés à la source du pouvoir n’allaient-ils pas se confondre avec lui, se joindre à lui pour opprimer, ou bien même, le déposséder, l’envahir tout entier et faire peser ensuite sur l’ensemble des citoyens une tyrannie sans limite et sans contrepoids? Mais si discutable que soit cette solution, sans nour- : rir à son égard beaucoup d'illusions, Chateaubriand l’adopte comme la seule qui soit réalisable.
L'idée de la décentralisation n’avait encore reçu ni l’élan mistralien ni la clarification maurassienne, et les traces qu’en pouvaient offrir les dernières années de l'Ancien Régime étaient bien pâles, bien enchevêtrées, presqu’indéchiffrables.
VILLÈLE avait en vain plaidé la cause des provinces ; le vœu du Conseil Général de la Haute-Garonne demandant le rétablissement « des Institutions sages et libérales qui firent la prospérité des languedociens » était tombé dans un silence méprisant; les Princes eux-mêmes croyaient à la supériorité des départements et la centralisation napoléonnienne faisait l'admiration de l'étranger (16). Quand ViLLE- LE fut au pauvoir il aurait pu répéter ce qu’il disait en 1815: « la France appartient aux bureaux et il est impossible de la leur arracher. On ne fait aucune réforme nulle
(16) « Nous préférons les départements aux provinces, déclarait le Duc d'Angoulême ». Mot inexplicable si l’on ne savait quel prestige avait exercé sur l’étranger Bonaparte et son gouvernement ». Mémoires de VILLELE, tome I, page 222.
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part (17) » Paralysé par le Gouvernement des Chambres et l’universelle indifférence il n’en fit pas davantage.
Aucun plan de décentralisation ne fut jamais mis en discussion. Il est vrai que les libertés locales ne pouvaient être constituées par l’autorité centrale: on ne décrète pas la renaissance des professions contre la volonté des professionnels ni le réveil des institutions provinciales dans l’absence totale de sentiments particularistes. Mais encore fallait-il que les lois et les ministres autorisassent ce réveil, permissent cette renaissance, lui donnâssent encouragements, direction et modèle; ils ignorèrent complètement la question.
De labbé Grégoire à la Bourdonnaye tout le monde préfère le Parlement ou s’en contente. Il n’y avait pas de fascistes en ce temps-là et l'institution des Chambres étant, momentanément du moins, la seule barrière opposable aux excès du pouvoir, il semblait impossible de s’en passer. VITROLLES lui-même est partisan du Parlement. Jusqu'au jour où s’il s’aperçut qu’il n’y avait pas de Parlement sans parlementarisme et qu’au prétexte de le maintenir dans de justes bornes les Chambres mettaient au pouvoir de perpétuelles entraves. C’est alors qu’il revint à ses idées premières et réclama la décentralisation. Substituer des représentations professionnelles et régionales à la représentation nationale lui parut le seul moyen de vaincre le parlementarisme et de détourner la révolution imminente. Et peutêtre si Charles X eut appelé VITROLLES ce programme se fut réalisé. Mais on eut PoLiGNAC.
Quant à CHATEAUBRIAND il ignora jusqu’au bout le port de la décentralisation. Il acceptait la logique de la Charte: non seulement le Parlement mais le régime parlementaire;
(7) Mémoires de VILLELE, tome I, page 398.