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souffrent; si elle est libre, ils sont heureux. Le secret de la politique ce n’est pas de savoir commander mais de laisser faire le temps; non qu’il ne faille parfois user de contraintes et mettre des bornes aux passions; mais cela, justement, pour sauvegarder la liberté du temps plus éminente encore que celle de l'individu, pour contenir limpatience des hommes qui troublerait le cours des choses.
L'évolution, le cours du temps, le mouvement du siècle prennent à l’ère du romantisme l’allure de personnages mythologiques, de puissances fatales qui portent dans leur sein tout le bonheur ct tout le malheur de lhumanité. Comme plus tard Hugo, quoiqu’à un moindre degré, CHA- TEAUBRIAND se laisse souvent entraîner par la métaphore ; il anime l’abstraction par les images qu’elle lui suggère ; il lui prête leur vie, leur dynamisme; il lui suppose une conscience, une intention et une action toute-puissante. C’est ainsi qu’il dira de la Charte: « Quoiqu’elle fut naturelle à l'esprit de Louis XVIII elle n'appartient ni à lui ni à ses conseillers; c'était tout simplement le temps qui partait de son repos; ses ailes avaient été ployées, sa fuite suspendue, depuis 1792; il reprenait son vol ou son cours » (1).
Souvent c’est l’image classique du fleuve qui exprime (je n'ose dire qui détermine) sa philosophie de l'événement. Il aime se comparer au nageur placé au confluent de deux fleuves: Ancien Régime et Révolution, dont les courants contraires se heurtent et se confondent dans un même et fatal écoulement. Quant au nageur non moins docile à la pente ce n’est pas un vivant qui lutte pour atteindre la rive au point choisi, c’est un cadavre qui va où le porte le flot.
Son fatalisme, son perpétuel « à quoi bon » se donnent ici
(1) Mémoires d'Outre-Tombe, tome III, page 443.
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libre cours. Ce farouche individualiste s’humilie devant la force anonyme du temps. Que peut un homme sur une Révolution? On ne détourne pas un fleuve de sa pente; on ne le fait pas remonter vers sa source. De là deux idées qui tirent de cette comparaison la rigueur d’un axiome de physique: tout mouvement commencé, tout principe posé doit aller jusqu’au t:rme de son développement comme un fleuve jusqu’au bout de sa pente ; d’autre part tout ce qui appartiert au passé ne peut revivre dans le présent sous quelque forme que ce soit, pas plus qu’on ne ramène la mer vers les montagnes. Une révolution prend à ses yeux l’ampleur d'un phénomère cosmique; elle est une force de la nature; on peut gêner sa marche et troubler son cours; rien ne saurait l’arrêter. Vainement Bonaparte a-t-il tenté de briser le mouvement de 1789, il reparaît en 1814; ïil poursuit son travail souterrain, il explose en 1830; et il ne cessera de progresser jusqu’au jour où, la démocratie ayant tout nivelé, il aura atteint son terme et confondu son niveau avec le niveau même de la Société, comme le fleuve à son embouchure dont le courant s'arrête quand il a rencontré la mer.
Il serait injuste envers CHATEAUBRIAND d’attribuer à l’effet d’une métaphore toute sa philosophie de lhistoire. Il avait lu les travaux historiques de son époque; il admirait Bossuer.Le Discours sur l'Histoire Universelle l'avait frappé par ce majestueux enchaînement des siècles qui se déroulent avec méthode et clarté. L'action de Dieu y apparaît non pas sous forme de miracle mais dans la régularité des phénomènes et dans la logique des événements; les malheurs ‘et les bonheurs d’un règne n’y sont pas les coups du hasard mais les conséquences facilement prévisibles du règne précédent. Bossuet a foi dans la recherche des causes; il aime à trouver dans la Rome de Servius Tullius des explications de la Rome Impériale et c’est lui qui est à la base de toute