LE PA
turel les désordres ne font pas l’ordre, ni les libertés, l’autorité, et toutes les routes nè mènent pas au même point. C’est pourquoi la Providence laïque est infiniment plus stricte que la Providence des théologiens: elle se propose de transformer la Société; il faut donc qu’elle en règle tous les mouvements, qu’elle en dirige la marche, qu’elle la façonne peu à peu et qu’elle l’oriente constamment selon le but assigné. |
Sur la nature de ce but CHATEAUBRIAND ne se prononce pas mais il ne met pas en doute son existence. Bien ou Mal, cet ultime point de l’évolution détermine rigoureusement toute la courbe de l’histoire. Les hommes n’y changent rien; les institutions sont. impuissantes, ou plutôt, hommes et institutions-doivent se plier à l’attraction exercée par cet aimant invisible: en discerner le sens pour mieux lui obéir, c’est tout l’art du politique. Il serait enfantin de réagir : « quand de toute part tout s’avance vers un but commun, il faut bon gré, malgré se laisser aller au cours du temps » (6).
« Se laisser aller au cours du temps », ce n’est pas dans un instant de découragement, après quelque grand effort avorté que CHATEAUBRIAND prononce cette parole, c’est au contraire à un tournant de l’histoire, à l’aube d’un règne nouveau en un de ces moments où tout paraît possible et où l’on tire des plans d'avenir avec la liberté de l’architecte qui.se trouve devant un édifice entièrement ruiné. Ces paroles sont de décembre 1814
Ainsi le plus pur libéralisme conduit CHATEAUBRIAND au déterminisme le plus absolu: un déterminisme dont les facteurs ne sont pas dans le passé mais dans l’avenir. Auguste CoMTE dira que « toujours et de plus en plus les vivants sont gouvernés par les morts ». Il faudrait changer un mot
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(6) Réflexions politiques, XIX, page 101.
M pe
à la formule pour l'appliquer à CHATEAUBRIAND: à ses YEUX ce ne sont pas les hommes morts, ce sont les hommes à naître qui gouvernent les vivants, ou plutôt c’est ce « but commun » où tous convergent mais dont les enfants sont plus près que les pères. Déterminisme infiniment vague par rapport à celui de TainE et d’Auguste COMTE, qui laisse plus d'espace aux hypothèses, plus de liberté aux mouvements de la pensée, mais non moins fatal; plus fatal même.
Les causes déterminantes dans la pensée d’un TAINE sont à la portée de notre esprit et de nos actes: elles nous sont révélées par l’étude du passé et dans une certaine mesure il nous est permis d’en poser de nouvelles dans le présent et d’agir ainsi sur l’avenir. Si nous ne pouvons supprimer le passé, nous pouvons du moins lui ajouter ou lui retrancher et nous sommes libres de choisir entre toutes les additions et les soustractions possibles. Nous ne pouvons rien contre l'avenir. Que toucher, que changer à ce qui n’est pas encore ? Que faire pour ou contre ce que nous ignorons ?
L'avenir des libéraux n’est-ii pas un tyran plus redoutable que le passé des traditionnalistes? Avec quelle rigueur il nous interdit toute action?