‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 22 sur 91 · IV. — SE SOUMETTRE AUX NOUVEAUTES SANS PRECIPITER L'EVOLUTION · texte numérisé non relu

IV. — SE SOUMETTRE AUX NOUVEAUTES SANS PRECIPITER L'EVOLUTION

Gouverner sera se soumettre au mouvement; prévoir ne signifiera pas agir, mais laisser faire. Les idées du temps étant les infaillibles interprètes du sens de l’évolution il suffira de savoir les discerner pour être un grand politique et de les respecter pour être un homme d’action? Enfin la logique de ces idées, l'observation de leur dynamisme nous donneront les moyens d'imaginer l’avenir sinon de le prévoir exactement. Reste à examiner d’après ces principes

quels sont les pronostics et les diagnostics que CHATEAU- BRIAND à tiré de ses observations politiques.

En tête des idées maîtresses de son temps CHATEAUBRIAND place la liberté, et la liberté entendue comme la discussion des affaires publiques non comme l’autonomie des intérêts privés: comme la participation des citoyens au Gouvernement de l'Etat. Qu'on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige un Gouvernement « de culte et de mystère » (7), une autorité agissant dans le secret de ses conseils, un ministre qui n’aurait de compte à rendre qu’à son monarque lui semblent impossibles au dix-neuvième siècle. Le gentilhomme dans son manoir, le commerçant dans sa boutique discutent la politique du Cabinet, s'inquiètent de ses tendances, blâment ou louent son orientation. C’est un fait que le bulletin de vote ne fait que constater.

Objectera-t-on que non content de transformer ce fait cr droit il lui ajoute un pouvoir disproportionné ; qu’un citoven ordinaire, si bien renté soit-il, risque d’être inférieur à une si haute tâche; que la besogne des ministres dépasse peut-être sa compétence et qu’il n’a pas de moyens per<onnels suffisants pour connaître les difficultés d’un aussi vaste royaume ?Qu’à cela ne tienne; ces moyens lui seront donnés; = cette compétence est facile à acquérir: un abonnement y pourvoiera. Par le journal il est au courant de la police et de la diplomatie, des lois et des ministres; il peut juger de la sincérité d’un programme et de la politique d’un parti; il sera au courant des affaires d’Espagne comme s’il correspondait avec notre ambassadeur à Madrid et des intentions

(7) « L'âge des fictions est passé en politique; on ne peut plus avoir un gouvernement d’adoration, de culte, et de mystère ; chacun connaît ses droits; rien n’est possible hors des limites de la raison; tout est pesé, tout est apprécié aujourd’hui. » Polémiques 1826,

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du Ministère comme s'il conversait avec le Président du Conseil.

Qu'on n’oppose pas à ces raisons les dangers de la démagogie. Flatter les passions, dissimuler les vérités fâcheuses, grossir de petits faits, inventer au besoin sont manèges interdits à la Presse: « toute puissante quand elle est l'organe de la vérité, elle ne peut plus rien quand elle n’exprime et ne sert que des passions ». Sans doute (CHATEAUBRIAND ne refusa pas les leçons de l'expérience; il put constater bien des fois au cours de sa carrière comment on forme l'opinion et par quel savant dosage de vérité et d’illusion on dénature les plus beaux projets; il n’attendit pas les derniers jours de la monarchie et les odieuses campagnes de presse contre l'expédition d'Alger pour se déjuger. Son optimisme était tombé. Mais sa croyance était intacte: malgré ses abus malgré ses périls il persistait à vénérer la presse comme une puissance fatale, comme un Dieu, bon ou méchant, mais inévitable; il la considérait comme une des forces de la nature dont la science du siècle commençait à soulever le voile, étonnantes nouveautés auxquelles on est tenté d’attribuer un pouvoir divin. La presse « c’est l'électricité sociale » (8). Qui songerait à juguler la foudre? CHATEAUBRIAND qui a beaucoup prédit avait oublié de prévoir le jour où l'électricité sociale serait domestiquée et où la liberté de la

(8) Alors qu'il aperçoit ses méfaits, CHATEAUBRIAND proclame la liberté de la presse. « Tout cela est vrai et odieux. Mais le remède? La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde. C’est la parole à l’état de foudre, c’est l’électricité sociale. Pouvez-vous faire qu’elle n'existe pas». Mémoires d'Outre-Tombe, tome V, page 270.

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presse n'ayant plus de secrets pour ses maîtres, deviendrait une force de gouvernement et un instrument de règne. | Comme tout ce qui est nouveau lui semble fatal, tout ce | qui est passé lui paraît périmé sans retour. Il serait aussi vain de vouloir rétablir « l’ancienne constitution de la France » que de vouloir restaurer l’arbalète à côté du fusil. Les corporations et les provinces sont abolies. Toute tentative qui s’inspirerait de ces institutions est donc vouée à l’échec. Le nivellement administratif, le découpage départemental apparaissaient d’ailleurs aux hommes du Gouvernement comme un immense progrès. Pour CHATEAUBRIAND c’est un fait acquis.

Qu'il favorise la tyrannie en facilitant les pressions Là gouvernementales; qu’il alourdisse l'Etat en grossissant l’administration c’est pour lui question sans intérêt. On n’épilogue pas sur les avantages ou les inconvénients d’une secousse sismique: on rebâtit. Et l’on rebâtit selon les dispositions du terrain c’est-à-dire selon les idées du temps jointes à l’état des mœurs. C’est de ces deux points de vue que CHATEAUBRIAND déduit la monarchie représentative.

En esquissant la courbe de l’évolution mondiale, dans l'Essai il a marqué le point qui déterminait la Monarchie : « Il me semble, nous dit-il, qu’il existe un Gouvernement particulier, pour ainsi dire naturel à chaque âge d’une nation: la liberté entière aux sauvages, la république royale aux pasteurs, la démocratie dans l’âge des vertus sociales,

l’aristocratie dans le relachement des mœurs, la monarchie dans l’âge du luxe, le despotisme dans la corruption ».

Cette conception de jeunesse a plus ou moins dominé à travers ses méandres et jusqu’au bout de son ondoyante carrière la pensée de CHATEAUBRIAND. C’est elle qui autorise

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sa répulsion d’abord, ensuite ses réticences et ses réserves à l'égard de la République. La démocratie est impossible dans l’âge du luxe; elle n’est pas dans les mœurs du temps : voilà l'argument qu’il oppose aux républicains. Sans doute il leur abandonne l’âge des vertus sociales et il finira par leur concéder que cet âge est peut-être proche. Mais Jusqu'à sa retraite politique il soutient la nécessité de la monarchie pout un long temps encore. À condition toutefois que ce soit la monarchie représentative.

Car au système de l’Essai une idée plus tard est venue s'ajouter: c’est la théorie des trois vérités, c’est le principe que le Gouvernement n’est pas seulement proportionné à la pureté des mœurs mais encore à « l’étendue des lumières ». Un siècle illuminé de tous les feux de la liberté de la presse ne peut pas être dirigé de la même façon qu'un siècle d’obscurantisme. Si le niveau des mœurs postule la monarchie, l’état des esprits suppose un Parlement. Les idées régnantes, les toutes puissantes idées veulent un régime de discussion par la presse et les assemblées. Ce régime. la Charte en a posé les bases: la Charte par là incarne l'esprit du temps. Elle figure la nécessité. Elle est l’oracle des aspirations de l’époque. Qu’on la suive et il répond « d’un avenir de plusieurs siècles » ; « qu’on la viole, qu’on la tourmenie » et il « ne répond pas d’un avenir de quelques mois » (9).

(9) Note au comte d'Artois. Mémoires d'Outre-Tombe, tome EVE page 229, livre VIII.

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