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LE PATRIOTISME DES « ENFANTS DU SIECLE

Sa politique extérieure obéit aux mêmes maximes. Comme on est loin de la politique du « pré carré »! La grande chevauchée napoléonienne poursuivant les prodiges de la < patrie en danger » a bouleversé tous les vieux principes de diplomatie et de guerre. Les habiletés d’un Mazarin, les prudences d’un RICHELIEU, confinées dans d’étroites limites, dominées par la crainte d’un puissant voisinage, par le souci d’affaiblir l’adversaire plutôt que de faire briller l'honneur français, largement satisfaites par l'acquisition de quelques cantons, cette politique de paysan madré, ce nationalisme terre à terre eussent paru mesquin aux contemporains de CHATEAUBRIAND.

Au seuil de la Confession d'un enfant du siècle MUSSET a peint en traits étincelants l'empreinte que fit Napoléon sur les ésprits et l'impression morbide qu’en reçut la « génération pâle et nerveuse » de ces enfants « conçus entre deux batailles ». La nostalgie du soleil d’Austerlitz régna longtemps sur les Français: elle engendra « le mal du siècle »,

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cet appétit jamais rassasié de gloire, cette fièvre de mouvement, cette attente d’un bouleversement général et de vagues prodiges. Nourrie encore par le Mémorial de Sainte- Hélène, renforcée par les mouvements qui se dessinent en Italie et en Allemagne contre les traités de 1815, elle se tourne contre la Sainte-Alliance, contre les rois et les ministres monarchiques, un VILLÈLE, un METTERNICH, un GUIZOT, contre tous ceux qui veillent au maintien du « statu quo » et de la paix; elle s’unit à l’esprit démocratique et renverse les trônes en 1830 comme en 1848: enfin elle cultive cette aversion à l’égard des puissances conservatrices, Angleterre et Autriche, qui favorisera srandement les projets de l’unité italienne et de la puissance prussienne; on la reconnaît dans ce nationalisme boute-feu qui se fut jeté contre toutes les forces de l’Europe, qui eut incendié la planète en déclarant la paix à l'univers et qui, en croyant rompre ses chaines, eut libéré ses plus dangereux ennemis.

CHATEAUBRIAND est bien de son siècle. Il en a le patriotisme chatouilleux qui s’irrite à la moindre pression de l’étranger, qui frémira aux concessions de Louis-PHILIPPE et qui s’insurge contre l'intervention d’une puissance étrangère lors même que cette intervention serait favorable à la Fran- ee (10). Ne met-il pas l'honneur francais au-dessus de la liberté quand il déclare du haut de la tribune des Pairs : « Si l’Europe civilisée voulait m’imposer la Charte, j'irai vivre à Constantinople (11) ? » Sentiment profondément Ssincère, plus fort que toutes les rancœurs de l’émigré et que toutes les raisons du politique. Soldat de l’armée de Condé

(0) « Nous sommes trop Français pour approuver l'intervention des étrangers dans nos affaires intérieures lors même que cette inierveniion serait favorable à nos intérêts ». Polémiques, juillet 1819,

(1) « Discours sur la loi des élections (1816), page 236,

il était fier de ces défaites où des Français sont victorieux et plus tard lorsqu'il entend le canon de Waterloo il fait des vœux pour « l’oppresseur » (12).

Mais ce sentiment ignora trop souvent la raison. Trop souvent il se combina avec toutes les lubies, toutes les chi- . mères du siècle. En politique extérieure comme en matière de Constitution c’est le goût des Français que consulte CHA- TEAUBRIAND plutôt que les intérêts de la France. (Et le goût des Français était singulièrement troublé par l'immense aventure impériale). Ce mal du siècle qu’il avait si magnifiquement chanté dans ses œuvres littéraires, sa politique voudra le traduire en actes éclatants.

Comme tous les grands lyriques, toutes ces âmes sonores qui répercutent les secrètes vibrations de leur époque, il sent profondément les aspirations de son temps, ses mystè- - res, ses passions, ses névroses. Il éprouve lui-même ce vide immense que Napoléon a creusé dans les âmes: « Nous n’avons pas en nous de quoi vivre »… « le siècle dans lequel nous commençons et finissons nos jours n’a pas lui-même de quoi nous faire vivre. » Il est comme l'ouvrage inachevé que son créateur abandonne: « l’âme manqua à l'univers nouveau sitôt que BONAPARTE retira son souffre ». Et cependant ce siècle blessé est encore tout bouillonnant de sève « On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires » (13). idee

Et CHATEAUBRIAND appelle ces armées, il prend la tête de ces révolutions, ou plutôt, il s'offre à leur mouvement tout . puissant, il se soumet à leur élan irrésistible. Non content

(12) Congrès de Vérone, tome I.

(13) Congrès ce Vérone, tome IT,

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de relever l'épée de la France et de la faire briller à Madrid, au Trocadéro, jusqu’au fond de l’Andalousie, sur les champs de bataille qui avaient vu la fin de l’armée impériale, il rêve de donner aux Français plus de gloire encore que NAPoLEON; il veut établir les Bourbons sur l'Amérique du Sud et il envisage avec faveur une guerre contre l’Angleterre. La conquête d’Alger n’est pour lui qu’une brillante escarmouche; il rêve de guerre universelle où le sang coulerait avec munificence : ce que le siècle réclame, ce ne sont pas ces petits faits d'armes minutieusement préparés, ces victoires faciles, qui n’ont de profit que matériel, ce courage plus diplomatique que militaire, ce sont les batailles géan- {es où briilerait le sang français, les guerres immenses de la Démocratie et du Droit où les armées de la Liberté affronteraient les mercenaires des tyrans. CHATEAUBRIAND à la fin de sa carrière se fait l'écho de ces aspirations: « Mettonsnous à la tête de la grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser: que le nom français devance les autres dans cette croisade comme il arriva jadis au tombeau du Christ » (14).

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