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LE UN NATIONALISME DE RAISON

Sans doute il est beau de voir le nom français à la tête de toutes les entreprises généreuses et, si le tombeau du Christ est violé, de vouloir que les chevaliers de France prennent la tête de la Chrétienté; mais quand les peuples voisins s’enivrent de leur force, quand les princes de ce monde aiguisent leur épée, quand de vastes puissances menacent de se constituer à nos portes, n’étaient-ils pas vraiment généreux ces Roïs de France qui se penchaïent sur le beau pays

(14) Mémoires d'Outre-Tombe, tome V, page 412,

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à leurs soins confié et qui, inquiets du bonheur de leur peuple, mettaient toute leur pensée et toute la force de l'Etat à prévenir les coups de l’ennemi, à dénouer les coalitions, à affaiblir s’il se peut l'adversaire et à entretenir la division partout où une puissance est à craindre ?

Après les prodigalités de la révolution et de l'empire, pour réparer tant de pertes sanglantes, restaurer l’économie, assainir le budget, reconstituer les bases de la nation et par une diplomatie attentive lui rendre sa place et ses honneurs dans le concert européen sans réveiller les inquiétudes des puissances étrangères, pour relever la France en un mot, un nationalisme de raison s’imposait. CHATEAUBRIAND le savait. Mais pour entrer dans le génie de ses contemporains, pour plaire à son époque, pour flatter l'honneur des Français il fallait bien autre chose. La carrière de CHATEAUBRIAND 0Scillera entre ces deux pôles : elle sera plus près du premier dans le début, plus proche du second dans la fin; les intcrêts de la France l’emportent quand il est au pouvoir, l’humeur des Français prévaut quand il lutte dans l’opposition. Est-ce à dire qu’il pense en homme d’Etat-dans le premier cas, en démagogue dans le second, ou bien qu’il abandonne à l’âge de la retraite les illusions permises seulement aux heures de l’action, se repliant après la bataille dans le fatalisme qui enveloppe sa pensée ?

Pourtant s’il rêva d’agir sur la politique de son temps c’est bien dans le domaine de la paix et de la guerre. Sa carrière d'homme d’Etat se déroule au ministère des Affaires étrangères. Il commence comme ambassadeur à Berlin dans le temps où le Congrès de Laybach va décider de la répression des mouvements révolutionnaires italiens. Déjà il réclame pour la France une politique personnelle: il souhaite qu’elle s’associe pleinement aux monarques contre les insurgés, mais, une fois le trône rétabli, qu’elle s’interpose en fa-

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veur des sujets égarés et qu’elle se fasse auprès des souverains l’avocate des libertés populaires. {1 souhaite que nous ne laissions pas entièrement à l'Autriche le soin des affaires italiennes: et lorsque, après le royaume de Naples, le Piémont se soulève à son tour contre ses maîtres, menaçant nos frontières des Alpes, il propose une démonstration de Parmée française (15).

Mais c’est seulement dans les affaires d'Espagne que CHA- TEAUBRIAND met en action les idées enfermées jusque là dans le secret de sa correspondance. La France, depuis Wa- TERLOO n'avait pas tiré l'épée; on pouvait se demander si elle en était encore capable et si, l’armée impériale dispersée, sous l'autorité des Bourbons, elle avait encore des soldats: dans le cas même où sa force militaire ne serait pas anéantie, les puissances européennes dominées par de cuisants souvenirs lui permettraient-elles d’en user? Autant de questions qui restaient en suspens au moment où CHATEAU- BRIAND succéda à MATHIEU DE MONTMORENCY comme ministre des Affaires étrangères du Cabinet VizcÈLe. C'était à ces mêmes questions que CHATEAUBRIAND se flattait de donner une réponse.

Dès le début de la révolution espagnole il avait discerné tout ce que la France en pouvait tirer. Puisque l'Autriche faisait la police de l’Italie pourquoi la France ne rempliraitelle pas le même office en Espagne? Quelle puissance était mieux placée qu’elle? Un Bourbon serait-il indigne d’être le gendarme de la Sainte-Alliance? D'ailleurs l'affaire d’Espagne était une affaire française: c’était la France en premier lieu, la France seule, que menaçait la contagion révolutionnaire, et c’était une armée française, à la frontière

(5) Lettre à Pasquier, Correspondance générale, tome II, page 244 et suivantes,

française, qui d’ores et déjà constituait « le cordon sanitaire » qui préservait l'Europe. Ici CHATEAUBRIAND se place au point central des intérêts nationaux, aussi Join que possible de toutes les internationales. L’Internationale blanche dont le ministre de l’extérieur, MATHIEU DE MonT- MORENCY, reflétait bien l'esprit, considérait une expédition en Espagne comme une croisade de la Légitimité; les libéraux s’opposaient à toute intervention au nom du droit des peuples et invoquant en somme les intérêts espagnols: CHA- TEAUBRIAND, au contraire, s'inspire du nationalisme le plus positif, le plus strictement français; la légitimité espagnole ne l’intéresse guère plus que la Libertad; il ne sert pas davantage le Roi d'Espagne que les Cortès; il ne vise pas en définitive à rétablir Ferdinand VII mais à restaurer la France dans son armée et dans son prestige, à consolider le trône de Louis XVIII et à le grandir aux yeux des alliés.

Que la France obtienne sa guerre: qu’elle soit seule juge et seule exécutrice de l'expédition, qu’elle en ait l'initiative, la responsabilité et l'honneur, qu’en même temps elle reçoive par avance l’adhésion des puissances continentales, qu’elle puisse s’appuyer sur elles pour surmonter l’opposition de l’Angleterre: telle était la tâche que CHATEAUBRIAND s'était assignée en arrivant à Vérone. Tâche passionnément convoitée où il mit toute sa souplesse, et une véritable ténacité, se déployant contre tout ce qui le traversait et même, au détriment de son supérieur hiérarchique qui était par surcroît son ami personnel. Quand il eut supplanté « MATHIEU » dans l'esprit de ViLLÈLE, qu’il se fut substitué à lui d’abord comme ministre plénipotentiaire au Congrès ensuite comme ministre des Affaires étrangères il lui restait à dégager l’action de la France des liens de la Sainte-Alliance, l’affranchir des directions et du secours des puissances étrangères

tout en conservant leur appui.

Il y parvint en somme, ôbtenant de la Sainte-Alliance une sorte de fidei-commis : au lieu d’un mandat impératif étroit, la France recevait une délégation qui lui donnait plein pouvoir et pleine liberté pour réprimer les troubles espagnols; elle restait libre du moment, de la direction et de la conclusion; elle agissait seule et à son gré; elle avait « sa guerre ».

Rendons cette justice à CHATEAUBRIAND: la guerre d’'Espagne, sa guerre, fut une guerre française, une guerre utile à la France; et ii se préoccupa uniquement qu’elle le fut. (gl ne s’embarrassa d'aucune idéologie: ce qui est vrai d’un côté des Pyrénées ne l’est peut-être pas de l’autre (16) et lorsque les soldats français auront rétabli l’ordre en Espagne, vaincu les révoltés, et relevé le principe de la souveraineté royale, il n’a cure d’en faire davantage; peu lui importe la constitution qui écherra aux Espagnols et s'il y aura ou non une Chambre des Députés à Madrid. La France a imposé sa force; il suffit.

La parcimonie de VILLÈLE pouvait être satisfaite de cetie rapide expédition au cours de laquelle sans notabie accroissement du budget, sans grande dépense de munitions ei presque sans perte d'hommes on avait traverse victorieusement les champs de bataille où les armées de l’Empire avaient trouvé la défaite et la mort. Tout bien pesé dans la balance des pertes et des gains, les intérêts de la France étaient servis: elle acquérait beaucoup d'honneur à peu de frafs.

(16) Arguant des différences naturelles de la France et de l’'Espagne, il écrit : « De là dérivait la nécessité de tirer promptement la question française de la question espagnole: celle-ci se résoudrait selon les mœurs du pays quand nos principaux intérêts auraient été mis en sûreté ». Congrès de Vérone, tome Il, page 197.

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