‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 27 sur 91 · IV. REVES BELLIQUEUX ET DEMOCRATIQUES · texte numérisé non relu

IV. REVES BELLIQUEUX ET DEMOCRATIQUES

Néanmoins CHATEAUBRIAND dès le début veut une politique de mouvement: il la veut à l’origine avec prudence, en vue seulement d’émanciper la France de la tutelle de l’étranger et de lui rendre au sein de la Sainte-Alliance l’égalité des droits; à la fin il la verra avec les yeux de son temps; il la désirera pour elle-même, sans frein, sans loi, bouleversant le monde, incendiant l’Europe comme un beau feu d’artifice où s’épancheraient toutes les inquiétudes, tous les appétits de gloire et de prestige qui habitaient les enfants du siècle.

Son année de ministère se trouve entre ces deux périodes comme le point culminant de sa vie politique et aussi comme un pas décisif de sa pensée; c’est alors qu’il abandonne les conceptions d’un nationalisme prudent: il quitte le poste du diplomate appliqué au réel pour se lancer dans une politique de haut vol. Aucun obstacle ne l’arrête; il se propose de rendre à la France la rive gauche du Rhin (21). Il n’y atteindra pas sans guerre: il le sait, mais il brave la guerre; il brave l'Angleterre; il brave l'Autriche; il se croit fort de l'alliance russe et il se sent poussé par l’élan belliqueux de [a génération montante.

Déjà il est en communion avec les enfants du siècle. Il s’insurge contre « le despotisme obscur » de VILLÈLE. Sans attendre LAMARTINE il pense lui aussi que « la France s’ennuie ». La paix de ViLLÈLE, la paix de Louis-PHiLtPPE, la

(21) « Le désir de rendre à la France ses frontières ne nous quittait plus »: Congrès de Vérone, II, 7. Cf. Mémoires sur les affaires d'Orient, cité dans le Congrès de Vérone, pag. 182.

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paix de ces gentilhommes campagnards ou de ces rentiers qui déjà ont pris pour devise: « Enrichissez-vous », comme elle est terne après les guerres de NAPOLEON ! comme elle est peu romantique !

Du haut de sa superbe opposition, dans cette longue retraite (22) politique qui commence au premier déclin de la monarchie et qui se termine à l’avènement d’une République, CHATEAUBRIAND prête l’oreille à toutes les voix de son époque; il entend cet immense appel aux armes qui retentit dans l’âme de la jeunesse et il v répond.

Il revient à l’idée d’une guerre contre l'Angleterre avec qui, à cette époque, notre commerce est encore en mesure de rivaliser, et qui est sur le continent, de concert avec l’Autriche, la plus vigilante sentinelle des traités de 1815. La puissance britannique ne l’intimide pas; il peñse « qu’une guerre de la France contre l'Angleterre serait d’un succès facile si elle était faite d’après un plan nouveau », « si on ne s’'embarrassait pas de quelques sacrifices nécessaires ». Et avec quels accents de triomphe il se lance dans les préparatifs : « J’entasserais des soldats et des millions, je bâtirais des vaisseaux... » Trop sublimes perspectives !

Mais cet optimisme guerrier était naturel à son siècle. On ne craignait pas de se mesurer à l'Angleterre, de se heurter à l’Autriche, à la Russie, à l’Europe; on le souhaitait même; on le désirait fièvreusement. CHATEAUBRIAND obéit simplement à ces aspirations, il se conforme aux idées du siècle : « il marche avec son temps ». Cette soumission n’est-elle pas toute sa philosophie ? Et la science du politique n'est-elle pas selon lui de suivre ses contemporains, d'adopter les idées qui mènent le monde? | |

(22) De sa démission du cabinet ViLLELE en 1825 jusqu’à sa mort en 1848.

Gardons-nous bien de mettre ses projets de guerre au compte du nationalisme. L’égoïsme national en était totalement absent. Loin de partir d’un calcul d'intérêt français, ils émanaient d’un sentiment lyrique, lequel pouvait être en quelque manière national comme international mais dont - les objectifs s’opposaient directement aux intérêts de la patrie. Le vrai nationalisme était du côté de ViLLÈLE et de - Louis-PHiLippE; il était avec les pacifiques, avec ceux qui se méfiaient du « Mouvement », songeant que la Prusse était déjà bien forte, qu’elle avait beaucoup grandi depuis le jour où Louis XIV avait conseillé de s’en méfier, et que loin de contrecarrer l’Autriche en Allemagne et en Italie il importait de se servir d’elle comme d’un heureux contrepoids à l’hégémonie grandissante de la Prusse, comme la gardienne du morcellement germanique et le principal obstacle à l'unité. Le nationalisme français était le premier intéressé à la répression des mouvements libéraux nationaux d’Allemagne et d'Italie; la Révolution, le « Mouvement » allaient dans le sens des ambitions prussiennes et savoyardes ; ils visaient à constituer à notre porte des puissances redoutables. La France était le premier bénéficiaire de la Sainte- Alliance des Rois.

CHATEAUBRIAND réclamait la guerre sous Louis-Philippe comme FENELON voulait la paix sous Louis XIV parce que tel était le goût des Français. Son bellicisme n’était pas plus national que le pacifismé de FENELON. Il n’est pas plus incompréhensible du point de vue de la France de se jeter dans une guerre impossible que de signer la paix en pleine défaite alors qu’il reste des chances pour se battre. Mais cela s’explique très simplement par le désir des Français. Alors faut-il ranger les CHATEAUBRIAND et les FENELON au rang des démagogues, des pires courtisans du peuple, de ceux qui flattent ses passions et obéissent à ses vœux sans souci de

ne

ses intérêts, qui se moquent de la réalité des choses pour avoir un succès de tribune ou d’assemblée, ou bien est-ce le fait d’une indulgence à courte vue comme ces pères trop complaisants aux caprices de leurs enfants et qui cèdent toujours de peur des cris ?

Sans doute on ne peut oublier ce désir de plaire du doux apôtre de Cambrai, ni cette soif de popularité qui animait à la lutte le champion de la Liberté. Néanmoins il est des raisons plus pures; et il est facile de voir que CHATEAUBRIAND dans son patriotisme boute-feu rejoint les principes de son libéralisme : « laisser passer » l’évolution, « laisser faire » les enfants du siècle, « marcher avec son temps » c’est adopter les idées de ses contemporains et les suivre. Il était bon aux diplomates de l’Ancien Régime d’analyser la carte de l’Europe; le libéral interroge la carte de cœur humain ou plus exactement, la carte de ses aspirations; pour lui l’ordre des choses est aussi instable que les désirs de l’homme: si la guerre est dans les esprits, il fait la guerre, si c’est la paix, il fait la paix. L'histoire n'est pas un perpétuel recommencement mais un écoulement continu: se laisser porter par ses flots c’est toute la vie des nations. Pour ce libéralisme il n’est pas de diplomatie traditionnelle, il n’y a que la politique du moment.

DT it OS CHAPITRE III

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