IV. — FIN DE LA FRANCE ET DE LA MONARCHIE
De toute façon ce sera la République, c’est à cela que tend le siècle, c’est l'inéluctable fatalité. Si la religion est vouée au désert, la monarchie est condamnée à l’exil. La chute de CHARLES X a porté un coup fatal aux espérances monarchiques de CHATEAUBRIAND et plus encore, l'avènement de la branche cadette.
Il suffirait pour nous en assurer des déclarations qu’il fit à RIGAUD, maire de Genève au sujet du Gouvernement naissant de Louis-Philippe (35). D’ailleurs tous ses écrits politiques à partir de cette époque respirent le même air désenchanté. Dans ses articles, dans ses mémoires, et jusque dans ses brochures de propagande légitimiste il laisse entendre,
(34) Mémoires d’Outre-Tombe, tome VI, page 471.
(35) « Il est la transition de la royauté à la présidence. Les monarchies s’en vont. Cela ira tout au plus jusqu’à son fils. D’ici à 50 ans il n’y-aura pas une monarchie en Europe; j'en ai la convic-
tion ». Souvenirs de RiGAUD, cités par Mme DurRy, dans « La vieillesse de CHATEAUBRIAND »,
ER s’il ne l’énonce clairement que la monarchie est finie sans retour. | |
Il eut préféré, et cela dans l'intérêt de la République, que cette révolution se déroulât avec prudence et dignité. Certes, il n’en est plus à croire la République non viable (36). Le système représentatif a permis au peuple de participer au Gouvernement; la presse de plus en plus l’instruit des affaires publiques; sa culture se développe, sa raison s’éclaire. Le temps n’est pas éloigné où il pourra assumer toute la direction de l'Etat. Mais à la condition qu’il y soit suffisamment préparé:
« Si la transformation qui s’opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison 5opulaire contirue son développement progressif, si l’éducation des classes inter médiaires ne souffre pas d'interruption, les nations se nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée les nations se nivelleront dans un égal despotisme » (37).
La République est au terme de la transformation générale mais pour y parvenir le peuple a ancore besoin de tuteur. Qu'il fasse sous la Monarchie lapprentissage du système représentatif, qu’il apprenne de lexpérience des princes l’art difficile de gouverner, que ceux-ci soient les éducateurs de leurs sujets et qu’ils s’effacent à mesure que leur élève grandira jusqu’au moment où ayant assuré leur succession ils pourront par une fin digne de leur grandeur « se retirer dans la sainte nuit du passé avec les siècles ». Voilà le rêve ou le poëte se repose un instant. Voilà le rôle
(36) « Les lumières, la civilisation perfectionnée, la découverte de Ja République représentative ont changé toute la question ». Essai sur les Révolutions, note de l’édition de 1926.
(37) De la restauration et de la monarchie élective,
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qu’il propose aux majestés mourantes. Comme CHATEAU* BRIAND au soir de sa carrière, les rois de l’Europe à leur déclin ne doivent avoir qu’un seul souci « soigner leur mort ». C’est le seul espoir qui leur est laissé. Si le Duc de
Bordeaux avait régné « s’il eut recouvré la couronne, je ne
lui aurai conseillé de la porter que pour la déposer au temps venu. J’eusse voulu voir les Capets disparaître d’une façon digne de leur grandeur... » Henri V s’évanouissant dans les plis du drapeau blanc après avoir instauré la démocratie parlementaire...
Mais cessons de rêver. Les rois ne veulent pas se réfugier dans leurs tombes et les peuples s’impatientent: ils brisent leur tutelle comme ils rejettent les secours de la religion. Alors surgit la suprême hypothèse: la France emportée avec la Monarchie: la monarchie abolie sans retour et son œuvre
vouée à la mort.
L’avènement de Louis-Philippe a profondément frappé
CHATEAUBRIAND: il y voit le fils du régicide dépouillant l'orphelin royal. Pour le légitimiste qu’il était c’est la pire des usurpations parce qu'elle est le fait d’un Bourbon, parce
qu’elle entâche une branche de la famille royale et avec elle
l'arbre tout entier, la honte irrémédiable jetée sur la race des Bourbons, et, pour la France, l'ultime degré de la corruption:
« En s’élevant dans l’ordre universel le règne de Louis- Philippe n’est qu'une apparente anomalie, une infraction non réelle aux lois de la morale et de l’équité.. D’une énormité consentie de Dieu je tirerai une conséquence plus haute, j’en déduirai la preuve chrétienne de l'abolition de la monarchie en France » (38)
(38) De la restauration et de la monarchie élective.
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Et la royauté des barricades, cette suprême ignominie dont la France est revêtue lui apparaît comme « l’expiation de la mort de Louis XVI » (39).
« Il ne serait pas étonnant qu’un peuple âgé de 14 siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion de miracles fut arrivé à son terme ». Mais la catastrophe ne doit pas se borner à la France : « toutes les royautés mourront avec la royauté française ». Et alors que sera le visage . de lPavenir? C’est l’énigme sur laquelle CHATEAUBRIAND a penché sa vieillesse songeuse. Le vieillard des Mémoires d'Outre-Tombe rejoint ici l'adolescent de Combourg et l’enfant de Saint-Malo qui « béait aux lointains bleuâtres ». . Seulement ce n’est plus vers les terres promises que se portent ses rêves: ils se penchent sur des gouffres obscurs et d’une insondable tristesse.