V. L'ORDRE NOUVEAU COLLECTIVISTE
Dans « l’Avenir du Monde » il se raccroche à l’idée d’un
progrès qui ne serait pas uniformément ascendant mais qui irait par chutes et par redressements toujours amplifiés de façon que l’espérance d’un plus haut relèvement compensàt la profondeur des catastrophes (40). Il entrevoit les Etats-Unis d'Europe ou plus exactement « l’Europe nivelée dans un même système ». Mais pour en arriver là il est probable qu’on subira des guerres étrangères et qu’on traver-
(39) Mémoires d’Outre-Tombe, VI, page 273.
- (40) « La société moderne a mis dix siècles à se composer ; maintenant elle se décompose. Les générations du Moyen-Age étaient vigoureuses parce qu’elles étaient dans la progression ascendante; nous, nous sommes débiles parce que nous sommes dans la progression descendante; ce monde décroissant ne reprendra de force que lorsqu'il aura atteint le dernier degré; alors il commencera à remonter vers une nouvelle vie ». Avenir du monde: Mémoires d’Outre-Tombe, VI, 555,
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sera à l’intérieur une double anarchie physique et morale. Néaumoins encore l'espérance chrétienne domine ces bouleversements et avec elle, le rêve d’un ordre nouveau:
« Si l’on touche à la propriété il en résultera des bouleversements immensés qui ne s’accompliront pas sans effusion de sang; la loi du sang et du sacrifice est partout, Dieu à livré Son Fils aux clous de la Croix pour renouveler l’ordre de l'Univers; avant qu’un nouveau droit soit sorti de ce chaos, les astres se seront souvent levés et couchés. Dix huit cents ans depuis l’ère chrétienne n’ont pas suffi à l’abolition de l'esclavage; il n’y a encore qu’une très petite partie accomplie de la mission évangélique... » Cependant lattente de CHATEAUBRIAND n’est pas sans inquiétude; il énumèere ses incertitudes:
« Quelle sera la société nouvelle? Je l’ignore. Ses lois me sont inconnues. Je ne la comprends pas plus que les anciens ne comprenaient la Société sans esclaves produite par le Christianisme. Comment les fortunes se nivelleront-elles ? Comment le salaire se balancera-t-il avec le travail, comment la femme parviendra-t-elle à l'émancipation légale ?. Je n’en sais rien. Jusqu’à présent la Société a procédé par agrégation de familles: quel aspect offrira-t-elle lorsqu’elle ne sera plus qu’individuelle comme elle tend à le devenir ? » Et malgré son individualisme il ajoute par un trait de perspicacité admirable: « Vraisemblablement lespèce humaine s’agrandira mais il est à craindre que l’homme ne diminue » (41).
Oui c’est « lorsque la Société ne sera plus qu’individuelle » qu’elle sera lourde pour l'individu, c’est lorsque tous les liens auront été rompus que la liberté de chacun sera dans
(41) Avenir du Monde. 1bidem, page 554.