‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 37 sur 91 · HAN ER · texte numérisé non relu

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le plus grand danger. CHATEAUBRIAND n’a jamais aimé les obligations familiales; il les supporte avec peine ou les néglige entièrement. Et maintenant qu’il sent l’approche d’un ordre bien plus lourd il revient à elles, il les regrette, il voudrait les retenir.

L’autorité familiale lui paraît infiniment légère devant empire anonyme de l'Etat. Le papier souffre tout. La loi écrite ignore nécessairement les sentiments particuliers, les hasards qui déterminent la vie de chacun; elle ne peut ménager les goûts individuels; et si elle prend l'enfant sous sa tutelle comment aurait-elle les tendresses d’une mère ? Elle ne peut respecter les caractères, les humeurs: elle est uniforme et rigoureuse par définition: elle ne connaît que des aptitudes,et encore, dans la détermination du rendement individuel, elle ignore ces nuances si précieuses aux yeux d’un arbitraire intelligent.

Mais surtout comme elle est tyrannique! elle est trop loin de l’homme pour le connaître et pour l’aimer. On peut s’isoler dans sa famille: on peut mener sa vie. Mais comment échapper au règlement de la vie en commun ? Que deviendra le poète dans la collectivisation générale : « Il est à craindre que l’homme ne diminue, que quelques facultés éminentes du génie ne se perdent, que l’imagination, la poésie, les arts ne meurent dans les trous d’une société ruche où chacun individu ne sera plus qu’une abeille, une roue dans une machine, un atome dans la matière organisée » (42).

Et il ajoute, fidèle encore à ses espoirs d’une démocratie

chrétienne: « Si la religion chrétienne s’éteignait on arrive-

(42) Ibidem.

rait par la liberté à la pétrification sociale à laquelle la Chine est arrivée par l’esclavage ».

Cette suprême réserve disparaît dans les dernières pagcs des Mémoires d'Outre-Tombe. Le socialisme international lui apparaît. Il le considère comme une brutale absurdité, comme une « folie »: « La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de lespèce entière; soit, mais en acquérant des facultés générales toute une série de sentiments privés ne périra-t-ellé pas ? Adieu les charmes du foyer. » D’ailleurs cette hypothèse lui semble absolument privée de sens: « Quelle serait une société qui ne serait ni française, ni anglaise ? »

Il dénie au socialisme le pouvoir de procurer la justice sociale; il l’accule à la nécessité de multiplier les injustices: « Las de la propriété particulière voulez-vous faire du Gouvernement un propriétaire unique distribuant à la propriété devenue mendiante une part mesurée sur le mérite de chaque individu ? qui jugera des mérites ? » Il laccuse d'aller contre la nature même des choses (43): « l’inégalité natureile reparaîtra en dépit de vos efforts ». Enfin, le grand libéral se dresse pour porter le dernier coup: le socialisme prétend supprimer la propriété; ce faisant il attenle à la liberté : « la propriété héréditaire et inviolable est notre défense personnelle ; la propriété n’est autre chose que la liberté » (44).

VI. — IL ABANDONNE FINALEMENT SES IDEES ET SES ESPOIRS Comme CHATEAUBRIAND a oublié Rousseau! Voilà que la liberté prend corps : elle s'attache à certains bien, à

(43) Mémoires d’Outre-Tombe, tome VI, page 458, 459, 460, (44) lbidem, page 462.

ET: de

certains actes : elle se détermine ; elle se définit : elle se limite. Et les limites qu’elle reçoit n'émanènt pas d’ellemême; elles ne sont pas le décret de sa volonté souveraine; elles appartiennent à la nature des choses, elles s'imposent. Elles sont fichées en terre avec les piquets de la palissade et les fondements du mur dé clôture. Sans doute ces limites ne sont pas intangibles: elles s’élargissent si la propriété s’accroit; mais elles ne se déplacent pas à volonté; elles obéissent à l'effort de l’homme et cet effort lui-même est soumis à des lois strictes. Un vœu de l’homme, un vote, peut bien s'étendre à tout l’univers ; un effort de l’homme, non. En soumettant la liberté à la loi de cet effort, CHATEAU- BRIAND lui assigne des bornes. Sans doute il ne la réduit pas à n’être que quelques arpents de terre; il ne dit pas qu’elle n’est autre chose que la propriété; mais il affirme qu’elle ne peut vivre et se défendre sans la propriété: il la met sous la dépendance de certaines conditions, au premier rang desquelles celle de posséder en maître un coin de terre sous le ciel; qu’il poursuive dans ce sens, et, associant la liberté à tout ce qui assure l’homme, qu’il l’identifie à un fort statut professionnel, à des droits municipaux précis, à une solide sécurité nationale, il aura développé toute la théorie des libertés selon la monarchie; il n'aura plus qu’à dire « les - droits de la personne humaine », « les privilèges des corporations », « les libertés des provinces » ou de lPEglise Ga/licane, pour parler comme BossuET.

Osons le mot: CHATEAUBRIAND n’est plus libéral. Du moment que la liberté est soumise à certaines conditions de vie, du moment qu’il ne Jui suffit plus de s'exprimer mais qu’elle doit être: s’acquérir par un certain effort et se conserver par un certain ordre, tout mouvement dirigé contre cet ordre est hostile à la liberté et doit être réprimé. C’est le contraire du laisser-faire, laisser-passer. La liberté de faire

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sauter un pont doit être être réprimée au nom de la liberté de traverser la rivière; de même la liberté de détruire l’idée de propriété doit disparaître devant la liberté d’être maître chez soi; la liberté d’introduire sur le marché national la main-d'œuvre ou les produits étrangers s'arrête devant la liberté des ouvriers et de la production autochtone.

La liberté est morte; on ne connaît plus que des libertés. Et entre ces libertés on choisit: à certaines on confère un privilège, celles qui sont dans l’ordre; quant aux autres, elles ne sont tolérées que par opportunité soit qu’elles apparaissent inoffensives, soit qu’elles ne puissent être refoulées sans danger.

- Mais il manque à CHATEAUBRIAND une chose pour être vraiment réactionnaire: il lui faudrait la jeunesse. D’intelligence il défend la famille et l'héritage; maïs le cœur n’y est pas. Dire qu’il réagit serait trop dire: il doute. Il doute de la liberté, de l’égalité; il doute de l’avenir; mais il doute du présent. Le monde lui semble frappé d’impuissance, impuissance à progresser, impuissance égale à se maintenir : « Un état politique où des individus ont des millions de revenus tandis que d’autres individus meurent de faim peut-il subsister quand la religion n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? »

L’ordre social ne se prêterait-il à quelque réforme qui justifiàt de telles inégalités et fit communiquer l'extrême richesse avec la dernière pauvreté? Jamais CHATEAUBRIAND n’envisage les corporations. D’ailleurs aucun espoir ne le tente, surtout s’il est modeste. On dirait parfois qu’à ses yeux tout est consommé et qu'après lui, comme lui, le monde n'a qu’à disparaître. L’ordre national ne peut se maintenir non plus que l’ordre social.

« Quand la vapeur sera perfectionnée, quand unie au félégraphe et au chemin de fer, elle aura fait disparaître les

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