RER
Affre sur la barricade où il trouva la mort, lui aussi aurait pu recevoir en plein front les paroles de l’insurgé: « Ta liberté n’est pas la mienne ».
Non, cette Liberté égalitaire de l’'émeutier des faubourgs n’était pas sa Liberté; elle était même ce qu’il exécrait Île plus. Elle aboutissait à ce régime où de peur que quelqu'un ne commande à quelqu'un sur un sujet quelconque, tout le monde commande à chacun sur tous les sujets. Elle écrasait les initiatives et les subordinations particulières.
CHATEAUBRIAND avait prévu le collectivisme. Après l’échec de la monarchie représentative, telle qu’il l'avait définie et voulue, ses prédictions prennent souvent une couleur sinistre. Il se demande alors et ne cessera de se demander jusqu'à sa mort si l’autocratie n’est pas le dernier mot de la Liberté. I1 vénère toujours son idole, mais il la craint de plus en plus. La Liberté est un Dieu trop puissant; elle brise les freins les plus sacrés, elle écarte même la religion. Que les Rois se retirent, qu’ils se réfugient « dans la sainte nuit du passé »: il y a de la grandeur à se retrancher de son siècle et à descendre vivant dans son tombeau, à mépriser le monde qui passe et les hommes qui s’agitent. D’autres vont s’isoler dans une tour d'ivoire. Maïs lui, il est déjà bien assez seul; il n’a qu’à se laisser glisser dans son cercueil. Du moins il y sera parmi les ruines et les fantômes qu’il a chéris. Et ne lui dites pas que le cimetière qui l'entoure n’est que celui de ses illusions: tout n’est qu’illusion. S’est-il illusionné lui-même? La conscience de l’homme s’est-elle laissée prendre aux gestes de l’acteur? En tous les cas cet acteur est bien mort; reste l’homme, cet être « de rêverie, de dégoût, de tristesse, de passions, qui n’a de refuge que dans l'éternité ».