AVANTAGE DU ROI LEGITIME
C’est donc seulement dans l'intérêt du progrès qu'il -est réactionnaire:; il l’est néanmoins dans toute l'énergie du mot.En 1821 il préconise la répression des insurrections libérales qui ont éclaté en Italie (3). Il adopte les vues de la Sainte-Alliance et les applique dans l'expédition d’Espagne: il ne veut pas qu’on hésite à rétablir l’ordre européen partout où il est troublé et à relever les trônes abattus. Les principes de la révolution fermentent çà et là. Pour endiguer ces dangereux courants, un despote ne lui fait pas peur
(2) Guerre d’Espagne, page 362.
(3) A propos de la répression des troubles d'Italie: il écrit à Pasquier alors ministre des Affaires étrangères: « Pour périr aujourd'hui il faudrait que les Gouvernements s’abandonnassent eux-mémes ? Espérons qu’ils auront la volonté de résister à une poignée de factieux dont les principes n'ont point de racine dans la société ». Correspondance, tome II, page 230.
bien mieux il lui semble opportun. Voici le portrait qu'il trace du premier ministre britanique, lord LONDONDERRY
« Son impertubable sang-froid, son indifférence profonde pour les hommes et pour les choses, son instinct de despotisme et son mépris secret pour les libertés constitutionnelles en faisaient un ministre propre à lutter avec succès contre les penchants du siècle. Ses défauts devenaient des qualités à une époque où l’exagération et la démocratie menacent le monde » (4). Réclamer un despote au nom de la liberté, èe calcul de froide intelligence fait rêver: l’on s’étonne d’être si loin et si près de ROBESPIERRE.
Il juge avec un implacable sang-froid la génération qui monte: « Impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois, elle rêve la République et est incapable par ses mœurs, des vertus républicaines ». Et il prononce l'arrêt de son destin: elle passera au fil de l'épée; elle sera écrasée par le tyran; à moins qu’elle ne rentre dans la paix du roi légitime: « Nous n’avons que deux choses à opposer aux folies de cette jeunesse (5) : la légitimité escortée de tous ses souvenirs, environnée de la majesté des siècles; la monarchie représentative, assise sur les bases de la grande propriété, défendue par une vigoureuse aristocratie, fortifiée de toutes les puissances morales et religieuses. Quiconque ne voit rien
(4) Mémoires d’Outre-Tombe, livre IX, page 272.
(5) Plus tard CHATEAUBRIAND sera moins dur pour les enfants du siècle il dira d'eux: « Combien il eût été facile de s'emparer de l'esprit d’une génération sur laquelle les malheurs qu’elle n’a pas connus, Ont néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave. La Restauration s’est contentée de donner à cette génération sérieuse des représentations théâtrales des anciens jours », page 237, préface générale à l’édition des œuvres complètes de 1826.
| — 107 — par cette vérité, ne voit rien et court l’abîme: hors de cetté vérité, théorie, chimère tout est illusion (6).
H y a donc un moyen mais un seul d'échapper au sabre du despote: c’est le sceptre de la monarchie traditionnelle. Et s’il le préconise c’est qu’il ne doute pas en cet instant de sa vertu souveraine: il considère que la main de justice héritée de Saint Louis sait frapper au besoin et passer la hâche au bourreau. C’est encore de la « monarchie représentative » qu'il raisonne, mais il la veut forte de tous ses appuis hiérarchiques, soutenue par une vigoureuse aristocratie, « fortifiée des puissances morales et religieuses » ; et l’on sent passer dans son style un souffle de répression.
Malgré tout, ses préférences monarchiques ne s’expliqueraient pas s’il ne pensait trouver auprès du prince légitime un ordre moins dur qu'avec un chef de hasard. Songe-t-il aux vertus intrinsèques de l’hérédité qui, en assurant la dévolution du pouvoir fait l'Etat moins précaire et partant moins menacé, plus fort et par conséquent moins violent; et lui apparaît-il que ce qui fortifie l’ordre peut servir la liberté ?
Sans doute CHATEAUBRIAND sait la. valeur du mécanisme héréditaire. Mais la grande force de la monarchie lui semble ailleurs. Elle est dans « la magie de la légitimité »; elle est dans l’histoire, dans les souvenirs, dans les gloires passées, dans les sentiments invincibles que dix siècles de vie commune ont tissé aux profondes fibres du cœur français.
(6) « Bonaparte l'aurait pu dompter en l’écrasant, en l’envoyant mourir sur les champs de bataille, en présentant à son ardeur le fantôme de la gloire afin de l’empêcher de poursuivre celui de Ja liberté ; mais nous n'avons que deux choses à opposer aux fokies de cette jeunesse. » (Mélanges historiques, page 579; Mémoires sur le Duc de Berry.