ESS
ill. — L'AUTORITE DE LA TRADITION.
CHATEAUBRIAND sait le poids du passé; Son empire sur le cœur de l’homme et aussi, sur l’imagination, sur l'esprit. Il faut la patine des siècles pour qu’un monument soit vénérable; de même, pour qu’une institution en impose. On ose moins contre les morts que contre les vivants; les ruines n’ont pas seulernent de la poésie, mais encore, de l'autorité. Ce sont les vieux palais et les ancêtres magnifiques qui font la majesté des rois du moment; ce qui fonde solidement leur trône c’est le grand nombre des tombeaux.
Mais écoutons CHATEAUBRIAND : « Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d'existence qu’elles n’ont point en soi: les hommes cessent et ne sont rien par eux-mêmes mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file forment une chaîne dont la force augmente en raison de sa longueur; de ces néants réunis se compose l’immortalité des empires ».
On voit bien la fragilité de cette image. Une dynastie momifiée telle la race mérovingienne, eut été plus solide qu’une dynastie jeune et vigoureuse: le pouvoir de Chilpéric III leut emporté sur celui .de Pépin le Bref. Charles MAURRAS aurait beau jeu d’opposer son traditionnalisme de raison à cette vénération aveugle de l’antique. On peut douter d’une institution multiséculaire si sa longévité n’a jamais connu de crise et de secousse, si elle n’a jamais été attaquée par la vie, si nulle épreuve ne l’a obligée de se renouveler, si elle s’est conservée en sa forme première comme une momie dans ses bandelettes; mais celle qui a été traversée par le malheur, qui a triomphé des pires défaites et de multiples révolutions, qui s’est adaptée aux changements de la société, qui peu à peu s’est transformée elle-même, contiibuant par là à la transformation générale, même si ele
connaît de grands revers et de passagères éclipses, nous pouvons véritablement la dire solide et bien trempée, comme une chaîne éprouvée par un long usage.
Le traditionalisme maurrassien ne retient pas « le passé comme passé et la mort comme mort » (71, mais sculement, comme le champ des expériences politiques et pour ce qu’il
nous lègue d'objets éprouvés par le temps, triés par les sanctions infaillibles de la vie ; le traditionalisme de CHaA- TEAUBRIAND, au contraire, adopte sans distiguer tous les legs du passé, l’actif et le passif, l’ancien et le vieux, le vivant et le mort: les traditions de guerre civile et celles de l’unité, les modes d’une époque et les principes de la vie nationale. Avec le recul du temps toute chose revêt cette patine funèbre qu’il chérit: tout est vénérable.
Sa méthode historique s'accorde clairement à cette vue ; il cherche l’histoire pour l’histoire et le passé pour le passé. Entre les anciennes actions il ne choisit pas celles qui res-
+ semblent le plus à son temps et à tous les temps, celles qui - se répêtent, celles qui se suivent dans un ordre presque fatal . parce qu’il est dans la logique du cœur humain; il ne cher- - che pas à déméler des contingences et des modalités passa- gères les principes de vie ou de mort qui demeurent de siè- “cle en siècle jusqu’à la fin des nations. Cependant, il faut qu’il choisisse entre les faits, étant historien; et son choix est singulièrement révélateur. Ce qu’il retient d’une époque, ce n’est pas ce qu’elle a pu transmettre aux suivantes ou ce qu’elle tenait des précédentes, les causes et les conséquences; ce n’est pas sa logique; c’est sa couleur. Certes il a le sens de la continuité, toute sa pensée étant imprégnée d’évolution; mais c’est la continuité d’un flot qui passe, l’évolution
(7) Trois idées politiques, Charles MAURRAS.
des choses qui meurent, des couleurs qui s’effacent à jamais.
Ei si pour mieux comprendre une chose il faut se représenter son contraire, on connaîtra parfaitement l’historien que fut CHATEAUBRIAND, en voyant celui qu'est BAINVILLE. Aucune recherche du détail caractéristique ni du contraste qui frappe l'imagination et se grave dans la mémoire (8); nulle trace de cet exotisme historique si propice aux descriptions mais qui étonne l'intelligence et obscurcit l’objet; un récit tout uni, modérément ajouré, où les faits sont ramenés à leur humaine simplicité, et, sous le flot mouvant des phénomènes, la poursuite des fils conducteurs; le discernement des passions et des calculs qui soulèvent les peuples, inspirent les chefs depuis qu’il y a des peuples et des chefs; l'intelligence attentive de situations qui changent fort peu à travers les siècles et devant lesquelles il n’y a pour les hommes que deux façons de réagir: voilà l’antipode complet de CHATEAUBRIAND. Et ce n’est pas à dire que lenchaînement des faits lui échappât absolument. Seulement il lui apparaît à travers un voile, sous les teintes vives et changeantes qui le dissimulent. S'il le saisit c’est par intuition plutôt que par induction (9).
Ainsi il s’écrie en considérant l’œuvre des rois: « Nous devons tout à cette famille sacrée: elle nous a fait ce que nous sommes; elle existait pour ainsi dire avant nous; elle est presque plus française que la nation elle-même ».
(8) CHATEAUBRIAND se plaît à représenter dans un même moment < Le Christ sur la Croix et Tibère à Caprée ». Etudes historiques, page 124.
(9) Il dédaigne la recherche des causes, l’analyse, la pénétration par l'intelligence des faits; il voit l’histoire e, il ne l'explique pas ». DOLLINGER, « CHATEAUBRIAND et les Etudes historiques », page 515.
En suivant la formation du territoire français, et le dessein patient de la dynastie capétienne, les résistances auxquelles s’est heurtée sa tâche, les risques de déchirement, les dangers qu’elle a surmontés, ses principes d’action éprouvés par une expérience répétée, bref en étudiant les lignes de la vie nationale il aurait pu aboutir à cette conclusion que « les rois ont fait la France »; maïs lui, il y arrive d’un coup.