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IV, — LA FORCE DU SENTIMENT

Il brûle les idées comme il brûle la vie: il n’a pas le temps, il n’a pas le goût de s’arrêter, servi par un instinct génial, plus rapide et non moins perçant que la raison. Cet instinct lui dit que la France est royale: il lui montre une pensée de roi dans la substance de tout ce qui est français; d’un trait tout l’histoire est éclairée, toute la France aussi, et avec elle, la monarchie créatrice. Le pouvoir de la légitimité n'émane pas seulement du mystère des siècles; cet empire n’est pas seulement fondé sur la nuit des temps, sur un passé lointain et inconnu, il s'enfonce dans la chair vive de la nation, comme la main de l’ouvrier demeure dans la matière qu’elle a pétrie; il est consubstantiel à la France. On pourrait l’étudier dans la structure du pays, dans le dessin du territoire, dans la diversité des provinces et l’harmonie de l’ensemble, dans les prévisions, les calculs, les défenses que suppose un tel assemblage. Mais CHATEAUBRIAND Île trouve dans le cœur des Français.

La fidélité monarchique est encore le sentiment de la masse. À l’arrivée de Louis XVIII elle éclate partout à la surface du pays mêlée à la joie de la paix enfin recouvrée; et si CHATEAUBRIAND ne l'avait trouvée dans son berceau, il lui suffirait de jeter les yeux sur cette Bretagne cet cette Vendée encore saignantes des luttes épiques dont il écrit

l'histoire (10). Il était bien placé pour connaître la force du loyalisme héréditaire, cette chose qui peut dormir en lui pendant des années, que le scepticisme peut oblitérer momentanément, mais qui se réveille soudain à la nouvelle que le roi est danger (11) et qui lui fait traverser l’océan, accepter toutes les duretés de la guerre et toutes les souffrances de l'exil. Des révolutions peuvent passer, la haine et l'oubli, recouvrir dans l'esprit d’une génération le nom de roi, il suffit que Louis XVIII mette le pied dans son royaume pour que ce nom reprenne son empire: « Telle est en France la force du souverain légitime, la magie attachée au nom de roi. Un homme arrive seul de l’exil..... c’est le fils de Saint Louis, c’est le roi, tout tembe à ses pieds ».

Ce sentiment est si vivace au cœur des Français qu'il

brûle encore alors qu'il semble éteint à jamais ; il

veille au plus profond du subconscient à l’instant même où on le renie et l’on s’en moque. Au moment où la monarchie est finie pour CHATEAUBRIAND, où elle lui apparaît comme une vieille chose impuissante et grotesque dont son cœur cutragé savoure en secret la déchéance, il lui suffira d’entendre au fond d’un palais étranger le souffle de « son vieux roi » (12) dormant pour que fondent son fiel et ses doutes et que selon la vieille expression des chansons de geste « l’eau du cœur monte à ses veux ». Il pleure en face

(10) De la Vendée.

(11) I était en Amérique lorsqu'un journal lui apprend l'arrestation du roi à Varennes et décide son retour. Mémoires d’Outre- Tombe, 1416.

(2) « O mon vieux roi. Un jeune homme s’approcherait du lit de son épouse avec moins d'amour que je ne me sentis de respect

en marchant d’un pied furtif vers votre couche solitaire ». Mémoires d'Outre-Tombe, page 351.

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de son roi; il pleure encore devant cet « enfant du miracle » qui règnera sous le nom de Henri V dans le cœur de ses fidèles (13). S’il fut en lui des attitudes apprises et des sentiments de surface, l’on peut-être assuré que son loyalisme monarchique était une autre chose: un fait irrésistible comme les profondes passions.

Mais ce qui fait le prix de cet instinct ce n’est pas. tant

sa force que sa durée. D’autres sentiments peuvent soulever une nation: la popularité d’un homme, la gloire qui l'entoure peuvent exalter un moment jusqu’au suprême sacrifice; la haine et l’envie excitées par de puissants tribuns peuvent obtenir des hommes de grands crimes et d’énergiques résolutions. Ces excitations éphémères ont vite épuisé leur pouvoir. La fidélité ne meurt pas; elle se transmet de père en fils avec le patrimoine héréditaire; elle est sûre, elle est quotidienne comme les simples dévouements; elle inspire les petites abnégations comme les plus grands hé- -roismes; elle est stable. Heureux le Gouvernement des hom- .mes s'il peut s'appuyer sur elle!

NaAPOLEON l'avait bien compris quand il enviait les rois de -pouvoir rentrer dans leur capitale après une défaite et d’être aussi sûrs de leur peuple dans le malheur que dans “ie bonheur: il savait la fragilité de son empire qui ne tenait qu’à force de victoires; pour assurer sa dynastie, il recher-

chait les royalistes (14) pensant peut-être que ce loyalisme

(13) De Londres en 1843 où le duc de Bordeaux lPavait appelé il écrit : « Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie. Si je savais raconter, je vous raconterais cela mais je suis là à pleurer comme une bête ». Lettre à Mme Récamier ; Mémoires d’Outre-Tombe, VI, page 558.

(14) Polémique; XVII, page 950,

à l'épreuve des siècles pourrait se reporter d’un coup sur une dynastie nouvelle comme une chose réversible. Malgré ses disputes, malgré ses aigreurs pour les hommes qui avaient le tort d’être de son parti et de vouloir l’enfermer dans un cadre, CHATEAUBRIAND a une très haute idée des royalistes; il est fier d’en être. Les CATHELINEAU, les CapoupaL, les LA RocHE-JACQUELEIX sont les héros de la fidélité. Et cela n’est pas seulement une belle attitude c’est une fonction sociale, c’est un service publie. Cette obstination invincible, ce respect de l'antique serment, c’est la sécurité de l'Etat; c’est aussi le lien du passé au présent et le progrès vers l'avenir. La fidélité monarchique assure la continuité de l’évolution : la dynastie nationale est ainsi le fil conducteur qui relie les siècles aux siècles et joint les labeurs successifs de chaque génération.

CHATEAUBRIAND aime comparer la monarchie à un vieil édifice, à un monument vénérable; et c’est le propre d’une chose ancienne d’apaiser les mouvements du cœur, d’amener l’homme à rétléchir, de le faire douter de ses précipitations, de sa présomption, de son goût des nouveautés, de lui enseigner la suite des temps, et qu’on ne fait pas table rase du passé sans perdre beaucoup.

Il y a dans l’œuvre de CHATEATBRIAND un « génie » du Christianisme, un « génie » de la forêt américaine, un « génie » des ruines; on y trouve aussi le « génie » de la monarchie. Et l’un de ses traits les plus caractéristiques c’est ce pouvoir modérateur qui en impose par son antiquité, qui tient les cœurs par toutes les fibres de l’histoire, qui dans son principe et sous tous ses aspects symbolise la continuité de la vie nationale.

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