LA STABILITE POLITIQUE
Ainsi toujours à la surface de l’objet il en saisit les plus profondes émanations, il en dégage l’intime poésie jusqu’au moment où il le perce de son scepticisme mortel et le laisse tomber dans le vide. Mais le peu de-temps qu’il y applique son regard est encore, quoique brève, une profonde investigation. , |
En sondant ses sentiments monarchiques il lui ar- rive de rencontrer une raison essentielle de la monarchie. . En touchant la fibre vive de son loyalisme, la mort du roi, l'avènement spontané de son successeur lui révèlent le grand ressort et, pour ainsi dire, le mécanisme habile de l’hérédité. « Le Roi est mort, vive le Roi ! Un double principe politique est affirmé dans cette acclamation de la douleur et de la joie; l’hérédité de la famille souveraine, l’immortalité de l'Etat. C’est à la loi Salique que nous devons comme nation une existence dont la durée n’a point d’exemple dans les annales du monde (15). » A la lueur de lPévé-
(15) Le roi est mort, vive le Roï! Mélanges historiques, page 605.
nement qui semble stimuler le côté sentimental de sa foi monarchiste l’on découvre, au contraire, le fond rationnel et solide. Mais le cœur n’est-il pas le sûr aiguillon de l’esprit? $
Nous voici au 9 août 1830. CHATEAUBRIAND n’a pas deux serments; il refuse de servir un faux roi et monte à la tribune de la Chambre des Pairs pour expliquer sa démission. Fera-t-il entendre les accents de l'honneur blessé? (Prêter cu refuser un serment, quel évident prétexte aux tirades sentimentales !) Jamais la prose de l’'Enchanteur ne fut plus objective, plus glacée, plus semblable à une démonstration géométrique :
« Je propose le duc de Bordeaux, tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente » (16). Et il poursuit: « Le principe de l’hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été reconnu p°r l’usage, préférable au principe de la monarchie élective (17) »
Ainsi posée la leçon de l’expérience, il développe les évi-
dences de la logique: « Vous choisissez un roi aujourd’hui,
qui vous dispensera d’en choisir un autre demain? La loi direz-vous? La loi? et c’est vous qui la faites (18) »
Ainsi il fait ressortir le bienfait essentiel de la dévolution héréditaire. En appelant au trône automatiquement le fils aîné du roi, la loi salique assure sans solution de continuité la direction politique du pays; elle écarte par avance toute compétition, tout partage. Si le peuple fait un chef, qui l'empêchera de le défaire ? Issu d’une majorité électorale,
(16) 1830: Discours aux pairs Mémoires d’Outre-Tombe, page 391, 2e
. (7 et 18) Mémoires d’Outre-Tombe, page 392, V,
il périra devant les urnes; s’il est monté au pouvoir à la force des baïonnettes il peut tomber de même; s'il y est amené par l'intrigue, il est à la merci d’une révolution de palais. De son vivant, il est prisonnier de ses origines : la victoire qui l’a porté est toujours en quelque manière la victoire d’un parti et il lui est difficile de se libérer de ses partisans. Mais là où éclate la fragilité de son empire, c’est à l'heure de la succession: les plus grands dictateurs de histoire, César, Cromwell, Napoléon, quand ils ont garanti leur vie ne sont jamais parvenus à $’assurer contre la mort; et cet échec lorsqu'il n’a pu être réparé par la monarchie légitime (19) a engendré de terribles convulsions. Le principe héréditaire quand il est placé au sommet de J'Etat, épargne ces compétitions et ces troubles. CHATEAU- BRIAND qui avait lu BosSUET a dû se souvenir de son premier argument en faveur de la monarchie: « le régime qui roule le mieux tout seul ».
La loi salique est encore plus sûre que la simple hérédité: en réservant le pouvoir au seul fils aîné du roi, elle ne le garantit pas seulement contre les convoitises du dehors mais encore contre les attaques du dedans; elle évite les compétitions entre frères, les partages dans lesquels était tombée la monarchie mérovingienne; elle institue un héritage indivisible. Assurant ainsi l’unité dans l’espace comme dans le temps, elle se modèle sur la nature même de PEtat qui est d’abord la fixité: celui qui ne change pas quand tout change autour de lui, celui qui ne passe pas, celui qui ne meurt pas, le même dans toutes les provinces, le même pour toutes les
(19) Louis XVIII après Napoléon, Charles II après Cromwell, recueillirent paisiblement l’héritage des dictatures. Mais en l’absence d’une dynastie nationale, Rome après la mort de César fut la proie des guerres civiles,
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générations, encore qu’il n’exige pas de chaque citoyen les mêmes services et de chaque siècle les mêmes talents; la loi salique incarne pour CHATEAUBRIAND « l'immortalité de l'Etat » (20). II la considère comme le point fixe autour duquel se rassemblent toutes les diversités de la nation ; elle est le pivot de notre histoire.
Il est vrai qu’en lui conférant cette forte stabilité, la loi salique inspire à la monarchie une sécurité parfois trompeuse; en lui donnant l'illusion d’être immortelle, elle l’aveugie sur les risques de mort qui l'entourent. Mais elle est à la base de tous les grands desseins. Grâce à cette étonnante sécurité, Charles X envoie son armée en Algérie à la veille d’une révoiution. Alors qu’il est déjà banni de la nation, il travaille pour la France éternelle.
Ayant écarté la monarchie élective, il ne manquait à la doctrine de CHATEAUBRIAND qu'une critique en règle de la République pour être complètement fondée en raison. Cette critique, CHATEAUBRIAND l’a esquissée dans le même discours à la Chambre des Pairs; pour la conduire jusqu’au bout et dans tous ses détails, il lui a peut-être manqué de voir fonctionner la démocratie parlementaire comme il vit à l’œuvre la monarchie « bâtarde ».. Néanmoins, il désigne assez nettement les points sensibles du régime républicain. Il redoute l'instabilité et la faiblesse d’un Gouvernement soumis à toutes les fluctuations de l'opinion, harcelé sans scrupule par les partis, assailli de rivalités et de convoitises, « contrarié, avili, insulté soir et matin par des rivaux
(20) Le roi est mort, vive le Roi! Mélanges historiques, page 605.
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secrets et par des agents de trouble » (21). CHATEAUBRIAND ne dénonce pas seulement la faiblesse d'une République sans passé, sans prestige historique, ni racine dans le pays. il pousse sa critique à l’intérieur même du régime, dans son mécanisme constitutif. Si timide qu’elle soit, si inachevée, elle annonce un instant, semble-t-il, la dialectique du nationalisme intégral. Elle complète la figure traditionaliste de CHATEAUBRIAND.