LE CETTE STABILITE IMPORTE A LA LIBERTE
À Pinstar d’un fasciste du XX: siècle, le grand anarchiste aurait-il le sens de l'Etat? Ce ne serait pas la première de ses contradictions. Tout à l'heure, jaloux de la liberté individuelle, tout système lui était bon s’il affaiblissait l'Etat; il prônait le parlementarisme pour brider le pouvoir et les thèses de Montesquieu, pour le démanteler. Maintenant il cherche sa solidité; il le veut indépendant, durable; il a compris surtout que sa véritable force réside dans la durée.
Mais n'est-ce pas là un profond calcul dont tout le bénéfice revient en définitive à la liberté? S'il désire un état stable c’est pour qu’il se maintienne sans tyrannie, s’il le | veut fort c’est pour qu’il n’ait pas à user de contrainte; et - s’il le veut durable c’est moins dans son intérêt que dans celui de la liberté.
CHATEAUBRIAND laisse au second plan la tâche positive de
(21) Une république ou une monarchie nouvelle offrent-elles à la France des garanties suffisantes de durée, de force, et de repos dl « Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié, avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de trouble, il n’inspirera pas assez de confiance au commerce et à la prospérité; il n’aura pas la dignité convenable pour traiter avec les cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l’ordre intérieur. Mémoires d’Outre-Tombe, page 386 et 387.
l'Etat: le prince de son choix n’est pas celui qui décide mais celui qui exécute; il a puisé dans la lecture de Télémaque l'idée d’un monarque gardien des lois et souverain juge de paix qui n’a plus qu’à conserver par une intègre justice des vérités établies une fois et valables pour l'éternité. Dans son esprit cependant les conceptions féneloniennes ont évolué: les lois immuables sont devenues choses mouvantes, soumises au progrès; mais le devoir du prince n’a pas changé respecter, laisser-faire, s'opposer seulement à lhumaine précipitation. Tout négatif qu’il soit, ce devoir suppose malgré tout certaines conditions: un Etat discontinu serat-il favorable à la continuité du progrès ? Les lois serontelles en sûreté si le pouvoir exécutif n’est jamais sûr de lui? (22). Une suite au Gouvernement n'est-elle pas nécessaire au développement normal de l’évolution ?
Ainsi l'Etat n’est qu’un accessoire dont le rôle est principalement passif et la monarchie est préférable « parce qu'elle fait mieux entrer l’ordre dans la liberté ». CHATEAU- BRIAND oublie les fonctions positives du Gouvernement. A cet égard certaines omissions de son apolegétique monarchiste sont significatives. Alors qu’il insiste sur la stabilité de ce régime, il passe sous silence un des arguments préférés de Bossuer, celui que Charles MauRRAS reprendra avec le plus d’insistance: l’exacte concordance de l'intérêt immédiat du monarque avec l'intérêt général de la nation.
(22) « La légitimité n’est plus un sentiment, elle est un principe en tant qu’elle garantit les propriétés et les intérêts les droits et les
libertés ». Lettre à la Dauphine; Mémoires d’'Outre-FTumbe, page 205, tome VI. 3 |
L'intérêt général est une notion à peu près étrangère à l'esprit de CHATEAUBRIAND. Sous sa plume le mot intérêt n’a jamais qu’une basse signification, et quand il stigmatise « la politique des intérêts », il n’entend de toute évidence que les intérêts particuliers. Si dans une société bien organisée, les intérêts particuliers peuvent coïncider avec le iien commun, si l’égoïisme peut être utilisé à des fins altruistes et l’homme, trouver son bien dans l’accomplissement de son devoir, si la monarchie précisément réalise l'accord du plus profond instinct avec le plus haut devoir: autant de questions que CHATEAUBRIAND a complètement négligé. Le grand égocentriste ne songe pas un instant à utiliser légoïsme. Est-ce une attitude, est-ce plaisir de fouler au pied de basses contingences, ou bien un reste de rousseauisme et de confiance dans la générosité humaine ?
La véritable explication est peut-être celle qui n’explique rien: CHATEAUBRIAND à omis le problème. Pour concevoi nettement les rapports de l'intérêt général et des intérêts particuliers, il faudrait qu’il ait défini ces deux termes. or il méprise le second, et ignore le premier. Il considère l'Etat comme une règle, le premier des porte-respects; il ne voit pas l’aspect patrimonial de cette masse de biens qui pour * être utiles à tous n’en sont pas moins soumis aux règles de prudence et d'effort qui dominent les fortunes privées.
Armée, justice, finances ne sont-elles pas comme les travaux variés d’un même domaine, les diverses faces de l’administration d’un même patrimoine? N’y voit-on pas un ensemble de profits et de pertes, de risques et de prudences tout à fait comparables à ceux d’une exploitation agricole ou d’une industrie quelconque? Chancelleries, arsenaux, casernes, cours de justice et bureaux du trésor ne sont-ils
fe
pas solidaires dans la bonne et la mauvaise fortune, dans les sages et les folles gestions? Toutes ces choses ont un caractère commun: elles sont nationales; c’est-à-dire qu’elles intéréssent tout le monde indirectement sans appartenir directement à personne. À les envisager abstraitement, elles sont une masse de biens sans maître et une seule masse. On s’en aperçoit bien si on les détache de leur histoire, si on les isole du monarque: alors, dirait MAURRAS, « l'intérêt général n’a pas d’organe »; et cependant il subsiste; le patrimoine national est vacant; mais il demeure; les intérêts nationaux n’ont plus de maître; et ils forment toujours un seul tout.
De cette matérialité de l'Etat, CHATEAUBRIAND ne semble pas s’être aperçu. Peut-être lui eût-elle apparu s’il Pavait vue grossie de tous les besoins de la démocratie moderne et d'autant plus évidente qu’elle est mieux exploitée.
Alors la réalité substantielle des intérêts nationaux lui eût été révélée par l’usage non moins substantiel qui la détourne dans les patrimoines particuliers; alors sans doute il se fut rappelé le deuxième argument de BossuET (23) en faveur de la Monarchie. Considérant que les profits immédiats d’un certain nombre d’individus l’emportaient aisément sur l'intérêt général et lointain de l’ensemble, il eut pensé que le simple moyen d’enlever l'Etat aux convoitises de tous était de le confier à l’égoïsme d’un seul. Mais ces conceptions eussent risqué d'entraîner CHATEAUBRIAND hors des sentiers de la monarchie libérale. Si les choses de la nation sont menacées par l’égoïsme des particuliers et ga-
(23) « La monarchie est le régime qui intéresse le mieux à l'Etat lés personnes qui en ont la charge ». BosSUET, Politique tirée de J'Ecriture Sainte.
ranties par l’égoïsme d’un seul, c’est à celui-là seul qu'il faut en confier la garde: le contrôle des particuliers sur le domaine de l'Etat ne se conçoit plus: ii représente une tentaüve de brigandage. La monarchie absolue est la seule raisonnable: « 11 n’y a rien de mieux que de laisser tout le pouvoir de PEtat à celui qui a le plus d’intérêt à la conservation et à la grandeur de l'Etat lui-même » (24).
ill. — CETTE STABILITE EST NECESSAIRE AU GOUVERNEMENT DE L'ETAT
CHATEAUBRIAND n'a jamais suivi BossuET jusque-là. Néanmoins il ne fut pas toujours cet admirateur de la Charte et du parlementarisme qu’il est resté devant lhistoire. Il avait adopté le système anglais par méfiance du pouvoir et comme frein à l’autorité; il Pembrassa avec tant d’ardeur qu’il voulut y voir en même temps que la sauvegarde de l'individu, la plus sûre garantie de l'Etat. Mais il fut un temps où il dût s'arrêter devant l'évidence: c’est celui de son passage au pouvoir.
Ministre des affaires étrangères du roi de France, il cesse de penser en anarchiste; le libéralisme a perdu sa saveur. Et sans doute pour se soumettre au point de vue de PEtat, . il fallait qu’il le trouvât en lui. N'importe. On ne peut nier qu’il eut alors le sens du pouvoir. Son magnifique égocentrisme le met à même de tout comprendre, même la monarchie absolue. Il goûte le métier de roi; en exerçant le pouvoir il constate que l'Etat n’est pas seulement un génie tuté-
(24) « Le principe est par sa charge, le père du peuple; il est par sa grandeur au-dessus des petits intérêts; bien plus: toute sa grandeur et son intérêt naturel c’est que le peuple soit conservé; puisqu’enfin le peuple manquant, il n’est plus prince; il n’y a donc rien de mieux, etc. » Bossugr, politique tirée de Ecriture Sainte,
laire, une force morale, c’est une affaire, et qui a besoin comme toutes les affaires humaines de sécurité c’est-à-dire d'indépendance et de durée; c’est un travail qui peut être fécond et productif à condition qu’on ne soit pas dérangé tous les quarts d'heure.
« RICHELIEU et MazariN furent à l’aise; qu’auraient-ils fait s’ils eussent été forcés de repousser à la tribune les assauts de leurs adversaires alors qu’en se justifiant, ils auraient pu dévoiler leurs plans? Tout ouvrage qui demande du temps, du secret, une même main n’est presque pas possible dans le Gouvernement représentatif tel que lesprit français l’a conçu... Un grand ministre est impossible en régime parlementaire. Un grand esprit de cabinet n’est jamais sûr dans ce pays-ci de vivre au-delà d’une session; il est obligé de perdre les trois quarts de sa journée à défendre misérablement sa personne.
La longueur d’une administration actuelle est presque toujours le signe de sa médiocrité... Richelieu muet serait obligé de céder sa place à un légiste bavard Si dans la Grande-Bretagne, lord CHATAM et son fils ont joui maintes années du pouvoir comme homme d’Etat et comme orateurs, s'ils ont eu de la marge pour accomplir leurs desseins, c’est que nos voisins n’ont pas notre impatience; c’est que l’aristocratie anglaise tient de la constance, de la force et du secret de la royauté dont elle a été l’usurpatrice et lhéritière (25) »
Vérité au-delà de la Manche, erreur en-deça. On ne sau- ‘ait mieux déterminer que CHATEAUBRIAND ne l’a fait dans ce brillant raccourci les conditions qui favorisent chez nos
(25) Guerre d'Espagne, chapitre 54, page 191.