‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 47 sur 91 · V. ELLE EST DANGEREUSE POUR L’EVOLUTION · texte numérisé non relu

V. ELLE EST DANGEREUSE POUR L’EVOLUTION

Tous les régimes improvisés sont entâchés des mêmes tares: non seulement ils doivent supprimer la liberté individuelle, mais ils sont pour ainsi dire obligés de rompre la liberté de l’évolution. Leur nouveauté même les incline à faire table rase du passé; n’ayant aucune racine dans la tradition nationale, ils la laissent volontiers dans l’oubli: leur intérêt le plus évident est de briser avec le passé pour faire croire que tout commence avec eux. Ainsi se rompt la continuité de l’évolution; le travail des siècles antérieurs est perdu: l’ouvrage est à recommencer.

« Il ne manque aujourd’hui au présent que le passé : c'est peu de chose! comme si les siècles ne se servaient pas de base les uns aux autres et que le dernier arrivé se pût tenir en lair » (31). [1 y a dans ces lignes amorce d’un tra-

(30) « Le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ».

(31) De la Restauration et de la Monarchie élective (1831), page 488.

ditionalisme positif. Si les « siècles se servent de base les uns aux autres » on ne les considère plus comme des objets d'art, ou des legs pieux, on ne les accueille plus aveuglément par vénération et sans raison d'utilité, on les prend pour ce qu’il en subsiste, pour ce qu’ils ont construit, et dans la mesure où la construction tient. L'évolution ici n’apparaît plus comme la force aveugle et fatale qui efface les volontés humaines, mais comme le fruit de leur labeur conscient, comme une accumulation de leurs travaux, le capital sans cesse accru, sans cesse réparé, de leurs expériences, de leurs principes et de leurs édifications. Ici CHA- TEAUBRIAND rejoint la doctrine de BonaLp et de MAISTRE pour laquelle évolution signifie tradition. Ce qui commande le présent ce n’est pas l’avenir auquel on aspire mais le passé duquel on tient ; et si nos aspirations peuvent prétendre à incliner la direction du siècle c’est dans la mesure seulement où elles se soumettent aux données traditionelles. -BoxaALD nous enseigne qu’une longue antiquité a constitué . les nations et qu’il serait aussi fou d’aller contre cette constitution que de prétendre contre la constitution du corps : humain. Pour lui l’antique adage vaut en politique comme : en physique: « homo naturae nisi parendo imperat ». = CHATEAUBRIAND partagerait-il le sentiment de MAISTRE sur la « grande erreur des constituants » ? Ce serait assez dans son caractère. Sans doute, il ne nous invite pas comme Bo- NALD à chercher « la constitution naturelle >» de la nation ; il ne pense pas que l’ordre d’un pays soit donné une fois pour toutes comme le squelette au corps humain et qu’on puisse le découvrir par une analyse comparable à la dissection d’une grenouille. Il soutient, au contraire, que l’ancienne constitution de la France est abolie et qu’il faut chercher autre chose.

Néanmoins il veut tenir compte du passé. Il se réfère à

tout ce grand legs que la Révolution n'a pas détruit: la France. Il y trouve la monarchie, toujours utile, toujours consubstantielle à la nation et dont la place demeure vacante tant que l'humanité régénérée par le progrès ne sera pas capable de la République. Mieux encore il pense qu'il appartient à la monarchie de promouvoir cet avenir et qu’il. n'y à pas sans elle d'Evolution possible, de République réalisable.

« La monarchie française est un arbre antique dont il faut respecter le tronc si nous voulons greffer sur ses branches de nouveaux fruits ». Ces deux lignes accusent assez, nous semble-t-il les points de contact de la pensée de CHaA- TEAUBRIAND avec le traditionalisme de ses contemporains, et non moins, les points de rupture. Ce qui le sépare c’est cette « greffe ». Car nous savons que les fruits nouveaux auxquels il pense sont le parlementarisme, la démocratie chrétienne, et la République. Ce sont fruits sans rapport avec arbre dont on veut les tirer. Faire sortir un système anglais d’une institution française, engendrer la République de la Monarchie, voilà un traditionalisme assez hétérodoxe. L'on veit comment CHATEAUBRIAND affranchit l'avenir.

Mais il conserve le passé, et il le conserve comme la racine, comme le « tronc » nécessaire par qui la sève passe et s’élaborent les fruits nouveaux. Il ne le regarde pas seulement comme un monument digne d’estime, une relique à considérer, mais comme une nécessité: le support du présent et la source de l'avenir. En quoi il rejoint la pure doctrine de MAISTRE et de BoNALD: impuissance de l’avenir sans le passé, erreur des révolutions, naïveté des constitutions à pricri. Avec eux il se fait le champion de la continuité histcrique et de la monarchie. Dans cette continuité il voit la force de l'Etat, le meilleur gage de la liberté et même la. seule chance de la République.

Page 1