RAISON ET PORTEE DE CE DEVOIR
Mais la durée de l'Etat ne suffit pas. Elle n’est pas ellemême suffisamment sûre si elle n’est garantie que par une structure formelle sans assise dans le cœur de lhemme. En vain la légitimité est sur le trône si la fidélité n’est dans les âmes. Car la permanence d’un Gouvernement ne dépend pas seulement de la sécurité de son mécanisme: il lui faut le loyalisme des citoyens. Comme le meilleur instrument s’épuise vite sur une matière rebelle, l'Etat le mieux cons- . titué ne tiendra pas longtemps sans l’obéissance de ses su- : jets. Dans cette obéissance, CHATEAUBRIAND voit la condition première de l’ordre et du progrès, la première garantie de la continuité.
C’est pourquoi il la veut pure et pleine ; il rejette les légitimités de rechange; il n’admet pas davantage une adhésion interchangeable; son obéissance s'appelle fidélité. Rien n’est plus éloigné de lui que la soumisssion automatique au pouvoir de fait. La fidélité ne connaît qu'un serment: il n’était peut-être pas inutile de l’affirmer en un temps où on changeait de maître comme de saisons. Dans le demi-siècle qui va de la prise de la Bastille à la deuxième
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République il aurait fallu se parjurer sept fois pour être en règle avec l’ordre établi. CHATEAUBRIAND n’a pas servi deux maîtres; il convient de lui en savoir gré.
La fidélité aux puissances déchues était sans doute une ncble attitude que facilitait encore son goût de l'opposition; c’est un beau rôle de « courtiser le malheur » et plus simple que de servir. Mais il nous serait trop facile de ramener toute une vie et tout un génie à un penchant de vanité. Trop injuste aussi. Il faudrait tout de même faire la part d'un sentiment qui n’est pas joué et surtout d’une conviction aussi évidente que profonde. On ne saurait trop le répéter: le loyalisme monarchique de CHATEAUBRIAND est fondé en raison, d’une façon très simple et très forte. Il ne voit la continuité de l'Etat assurée, en France spécialement, que par la dynastie héréditaire et, par conséquent, par la fidélité héréditaire des Français à cette seule dynastie. En dehors de cet unique loyalisme il n’y a que changements brutaux, révolutions et ruptures, toutes choses que CHATEAU- BRIAND redoute le plus; il n’y a pas de stabilité possible à la tête de la Nation, chose que CHATEAUBRIAND souhaite le plus. C’est pourquoi, il y voit le devoir fondamental, la première des vertus sociales.
Qu'il ait donné à ce devoir qui doit être chose naturelle, quotidienne, un aspect un peu trop tendu, trop cornélien, plutôt qu’à son humeur ilfaut limputer aux circonstances, aux exemples qu’il avait sous les yeux.
Quand il oppose le devoir à l'intérêt, il songe aux TAL- LEYRAND, aux FOUCHÉ, à ces vertueux révolutionnaires qui deviendront successivement en moins d’un quart de siècle les zélés serviteurs de l’Empire et les fidèles amis des Bourbons, se prêtant à tous les changements, se louant à tous les maîtres, servant la restauration de Louis XVIII et, quelques semaines après, le retour de NAPOLÉON, misant sur tous les
tableaux et gagnant à tous les coups, spéculant sur les révolutions, tirant toujours profit des malheurs de l'Etat. De tels hommes ne sont-ils pas un danger publie, un risque quotidien d’instabilité pour l'Etat qui les emploie ? C’est sa conviction très sincère; et c’est pour écarter un tel danger qu'il revendique leurs places pour les royalistes.
«< Le devoir de fidélité, toujours le même, fait participer les gouvernements qu’il soutient à la permanence de son principe, l'intérêt variable et divers ne peut être que la base mouvante d’un édifice de quelques jours (32) ».
Place aux hommes de devoir: « Choisir les bons, écarter les méchants, cesser de croire que l'esprit, le talent, l'énergie sont le partage exclusif de quiconque a manqué à ses devoirs et qu’il n’y a d’habile que les pervers (33) ».