QU’'IL SOIT RECONNU PAR L'ETAT
Il serait facile de taxer CHATEAUBRIAND d’hypocrisie : il semble réclamer pour ses amis et pour lui-même les profits du pouvoir avec l’avidité d’un opposant famélique; mais on s'aperçoit vite que ce qui est en jeu dans ces réclamations incessantes ce n’est pas seulement son ambition si changeante, c’est aussi un point essentiel et constant de sa doctrine. Le parlementarisme devait faire un tel abus du « spoil system » qu’on a peine à comprendre que le procédé ait pu servir des fins désintéressées. Le cri fameux : « à nous les places » ! a trop souvent retenti; trop souvent il fut entendu comme un appel à la curée. Il n'avait pas le même sens dans la bouche de CHATEAUBRIAND.
D’abord il lui semblait que la sécurité de l'Etat était intéressée à l’accession des royalistes. L'intelligence de Bona-
(32) Polémiques, tome VII, page 550.
(33) Discours d'ouverture du Collège électoral d'Orléans, page 174.
dE AA.
PARTE ne les avait-elle pas discernés ? Elle avait saisi l’intérêt de se les concilier, de se les annexer et de faire servir l'antique fidélité à la solidité d’un empire trop jeune. L’empereur recherchaït les gens du roi parce qu'ils lui représentaient « une force, la force morale, la preuve irréfragable de la puissance du devoir. Il reconnaissait dans cette puissance un grand élément de la société puisqu'elle avait maintenu la monarchie pendant quatorze siècles » (34).
Mais ce qui était utile à l'empire combien plus est-ce nécessaire à la monarchie légitime! Si le roi se sépare des royalistes, si le prince légitime fait fi de la fidélité, il perd tous ses avantages, il ébranle sa base. Il se prive de ses plus sûrs soutiens et il déconsidère aux veux du peuple le sentiment fondamental de la monarchie. Elever au sommet de l'Etat les ministres félons, tandis que les loyaux sont relégués dans l’ombre, conserver leurs honneurs aux conventionnels régicides, aux acquéreurs de biens nationaux, à ceux qui ont trahi tous les régimes, alors que la probité et Phonneur osent à peine se montrer, « c’est camme si vous donniez des leçons publiques de trahison, d’injustice et d’inuratitude (35). |
CHATEAUBRIAND ne cessera d’accuser les complaisances du Gouvernement de Louis XVIII pour les anciens serviteurs de l'Empire et de la Révolution; il dénoncera avec la véhémence de la fidélité blessée le « système des intérêts révolutionnaires » qui joue dans le Cabinet des Ministres et jusque dans le Conseil du Roi. Dans la Monarchie selon la
Charte il emploie la moitié de l'ouvrage à démasquer « la
(34) Polémiques, tome VIII, page 550.
(35) Monarchie selon la Charte.
conjuration de toutes les illégitimités contre la légitimité ».
Il montre les parasites (36) de la Révolution et de PEmpire, ayant réussi à conserver leurs places, avalant leur honte en silence dans l’espoir de reprendre bientôt leur pouvoir. S’ils s’accommodent de tous les régimes, la légitimité leur répugne essentiellement et semble par sa seule existence accuser leur infidélité; c’est pourquoi, tout en préchant la paix et l’oubli des luttes civiles, ils préparent un changement de dynastie. Déjà ils travaillent à déconsidérer les princes du sang; et s’ils ne peuvent attaquer de face la fidélité monarchique, ils parviennent à écarter les royalistes de PEtat en accréditant la fable de leur incapacité. Si la monarchie ne réagit pas contre cette pente, si elle s’abandonne à son aveugle indulgence, elle entretient ce qui la perd, elle se ruine elle-même infailliblement.
Qu'on ne cherche pas à excuser ces hommes au nom d’une faiblesse trop naturelle: qui ne sait pas préférer son devoir à son intérêt n’est pas digne de servir; car c’est le devoir seul qui soutient l'Etat; tous les intérêts travaillent en sens contraire: « Quand Charles VIT était à Bourges et Henri V à Paris, tous les intérêts étaient d’un côté, tous les devoirs de l’autre... » (37). Et sans doute, CHATEAUBRIAND se plaît à - cette extrémité; il goûte un principe de gouvernement qui … permet, qui exige tant d’héroïsme: « J’aime un principe de : Gouvernement qui grandit dans le malheur cela ressemble beaucoup à la vertu » (38).
Attention! le voilà sur une voie nouvelle: ce n’est plus pour la solidité de l'Etat qu’il considère le légitimisme,
(36) Monarchie selon la Charte.
(37) Polémiques, tome VIII, page 553.
(38) Ibidem.
c’est pour la grandeur de l'individu. Il oublie sa portée politique pour sa valeur éthique. Mais non: il feint de l’oublier; et deux pages plus loin il est revenu à son premier point de vue lorsqu'il déclare : « Si la politique n’est pas une relision, elle n’est rien » (39). Ce qu'il faut traduire: si l'Etat ne s'appuie sur un loyalisme il tombe.
Voilà pourquoi CHATEAUBRIAND a tant pourchassé les renégats; s’il veut leur arracher le pouvoir, s’il réclame toutes les places c’est pour le salut public; il met autant de véhémence à réclamer l’honnêteté qu’à revendiquer la Charte; au cours de sa carrière politique il mène de front la double lutte:
« Si l'Europe ne veut pas entendre qu’il n’y a pour elle de salut que dans l’établissement des libertés publiques et dans l’administration des honnêtes gens, elle ira au fond de l’abîme ». « Les honnêtes gens » évidemment ce sont les vrais royalistes. Non que les républicains et les bonapartistes ne soient en général des êtres méprisables ; CHATEAU- BRIAND à trop prodigué les marques d'estime et les signes de faveur à ses adversaires politiques pour qu'on puisse le penser un instant; seulement il ne met pas non plus en doute qu’un adversaire loyal de la monarchie s’interdise d’accepter une charge de l'Etat et de servir en quelque manière le Gouvernement dont il réprouve la forme. Aussi bien ceux qu’il exclut de la catégorie des « honnêtes gens » ce sont ces ennemis larvés qui sous le couvert du libéralisme et de la modération ne cherchent qu’à ruiner dans ses principes et dans ses appuis le Gouvernement dont ils vivent. C’est de cette immoralité que l'Etat doit être aussitôt purifié s’il ne veut périr. x
Le nettoyage lui semble d'autant plus urgent que les dangers d’instabilité sont grossis du fait du régime parlemen-
(39) Ibidem.
Dr taire. Plus les ministres sont soumis à la critique et plus le chef de l'Etat doit être élevé au-dessus des fluctuations, plus ils sont ébranlés et mieux il doit être assuré: le loyalisme des sujets doit être en raison croissante de leur liberté. Voilà pourquoi CHATEAUBRIAND ne craint pas d'associer la plus
vigoureuse fidélité et le plus large libéralisme: celui-ci ne pouvant aller sans celle-là.