‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 50 sur 91 · HI. — QU'IL S'APPUIE SUR UNE REGLE MORALE · texte numérisé non relu

HI. — QU'IL S'APPUIE SUR UNE REGLE MORALE

Cette fidélité exige à son tour une règle morale. Elle oppose l’homme à lui-même; elle ne va jamais sans léser quelqu'un de ses intérêts, elle exige toujours des sacrifices : elle est un dur devoir, « une religion ».

Nul n’est plus éloigné que CHATEAUBRIAND de ramener la société à une somme d'intérêts communs; sous sa plume le mot intérêt garde presque toujours le sens le plus étroit, particulier et antisocial. D'ailleurs, et c’est l'effet de son individualisme, il est plus porté à voir ce que la société prend que ce qu’elle donne; de même qu’il considère l'Etat pour ce . qu'il laisse à l’individu, plutôt que pour ce qu’il lui assure. S'il aperçoit tout de même l’ordre et s’il l’accepte par raison, c'est comme une série de contraintes nécessaires, non comme une chaîne de bienfaits.

Aussi, ne peut-il admettre que l’intérêt soit à la base de la ” société c’est ailleurs qu’il faut chercher le ressort, la raison décisive des sacrifices qu’elle impose.

Que le contribuable acquitte ses impôts, en fin de compte, dans son intérêt et que le soldat donne son sang, en définitive, par un calcul de raison, c’est ce qu’il repousse catégoriquement. Aucune considération humaine n’est susceptible à ses yeux d’aplanir l’irréductible opposition de l'intérêt et du devoir.

« Que si vous dites que je ne parle que de l'intérêt personnel, qu’il y a d’autres intérêts généraux, d’autres nécessités politiques qui consolident la société; que chacun, par

exemple, veut l’ordre, la paix, la prospérité de l'Etat parce qu’ils maintiennent l’ordre, la paix, la prospérité des familles; tout cela sont des mots. On ne se bat pas pour des idées abstraites d’ordre, de paix, de patrie; ou si l’on se bat pour elles c’est qu’on y attache des idées de sacrifices » (40).

Et sans doute quand il s’agit du sacrifice de la vie, la morale des intérêts généraux paraît faible; un homme au moment de disparaître est naturellement porté à compter pour rien ce qu’il laisse après lui: le monde peut-il conserver quelque intérêt pour celui qui n’en est déjà plus? Et peut-on méttre dans la même balance le compte de ce que gagnera a société, si de l’autre côté l’on perd tout? Ce calcul n'est justement possible que si la mort n’est pas la fin, la perte irrémédiable de tout contact avec ce à quoi on se sacrifie. L'opération ne peut-être posée que sur le plan surnaturel et c’est le secret de la religion en l’élevant à cette hauteur d’en permettre la solution.

{1 répugne au vouloir vivre fondamental qu'un homme puisse exiger la vie d’un homme à moins qu’il ne soit Dieu, ou de Dieu. Il est incontestable que la promesse de limmortalité ait porté le cœur des mortels jusqu’au suprême sacrifice. Voilà qui est à mettre dans la suite du Génie du Christianisme : la religion, force et justification du lien social. Sans Dieu, pas de sacrifice, pas de loi, pas d'Etat (41).

Cela paraît absolument naturel au catholique qu’est CHA- LAUBRIAND. Tout vient de Dieu; de même que les lois physiques, de même que les lois morales, les lois politiques ont leur source dans la création; leur conception originelle réside dans la pensée créatrice; tout ordre est divin aussi bien dans les rapports des hommes que dans les relations des

(40) Tome VIII, page 551.

(41) « La loi perdit ce fondement que tous les peuples ont placé dans le ciel >. Discours sur les biens du clergé 1815.

astres: la monarchie ni plus ni moins que les lois de la gravitation. Dans ce sens il n’est pas de monarque, ni de père de famille qui ne soit de droit divin.

Sur ce chapitre, CHATEAUBRIAND est aussi net que BOoNALD:

« Le devoir qui prend sa source dans la Divinité descend d’abord dans la famille, où il établit des relations réelles entre le père et les enfants, de là, passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans l’ordre politique les rapports du roi et des sujets; il établit dans l’ordre moral la chaine des services et des protections (42) ».

Ainsi l’ordre moral et l’ordre politique prennent une force et une rigueur singulière: ils peuvent évoluer dans leurs modalités; ils ne bougent pas dans leur principe; ils déroulent leurs conséquences autour d’un axe immuable. Si la logique divine a des détours inattendus, les prémisses n’en changent point.

Quand on a reconnu que la Société est divine, la religion étant le seul lien de l’homme à Dieu on doit conclure que c’est elle qui rattache l’ordre social à son principe, qui en

est l’âme.

CHATEAUBRIAND est revenu toute sa vie sur cette idée; sans

“Je principe divin, tout s’écroule; l’ordre, s’il subsiste un instant, n’est plus qu’une apparence vide. Pour rebâtir on - cherchera vainement un arrangement matériel, si l’on ne s'appuie d’abord sur Dieu, si l’on ne fonde sur les mœurs.

Car pour lui la société est fort peu un problème d'organisation; elle est essentiellement une question morale, done religieuse: « On ne peut reconstruire l’ordre social qu’en le fondant sur les mœurs et on ne rétablit les mœurs qu’en ré-

(42) Polémiques, page 551, tome VII,

tablissant la religion » (43). La religion s’impose d'autant plus qu’elle est le seul frein capable de contraindre un homme libre. C’est une idée familière à CHATEAUBRIAND que plus il y a de liberté et plus on a besoin d’ordre, la force brutale n’étant inutile que si la force morale en tient lieu.

Ainsi le Christianisme a remplacé l'esclavage: il est passé ce « maître dont le despotisme terrible contenait un esclave dans le devoir et suppléait par des chaînes ce qui manquait à la force morale religieuse » (44); mais sans le christianisme il faudrait le rappeler. Le monde antique a dû attendre le Christ pour sortir du carcan; le monde moderne devrait reprendre le carcan s’il rejetait le Christ.

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