‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 51 sur 91 · IV. — CHATEAUBRIAND REJETTE L’EGOISME DE L’ORDRE SOCIAL · texte numérisé non relu

IV. — CHATEAUBRIAND REJETTE L’EGOISME DE L’ORDRE SOCIAL

Cette rigueur s’impose d'autant plus à l'esprit de CHATEAU- BRIAND qu'il a posé les fondements de la société sur un conflit cornélien: en opposant le devoir et l'intérêt il a mis l'homme dans la nécessité de devenir un saint ou de rétablir l'esclavage (à moins qu’il ne préfère l'isolement de RoBin- SON). Il demande tout à l’effort individuel, rien aux institutions. Il néglige les effets d’une saine organisation sociale. {I refuse de voir que dans une société construite selon l’orare naturel, les intérêts concourent en général au bien commun, et que l’égoisme de chacun peut servir à tous: comment par l'héritage et la famille l’esprit de lucre se fait économe et se retient de consommer au jour le jour, épargnant pour autrui; comment le propriétaire qui féconde sa terre augmente la prospérité générale en poursuivant son intérêt particulier, et le monarque, en cherchant égoïstement la

(43) Etudes historiques.

(44) Ibidem.

prospérité de son patrimoine héréditaire, procure le bien de la cité.

N’ose-t-il pas écrire que « l'intérêt est une fiction » (45) ? L'intérêt de l'héritage, l'intérêt de la propriété, l'intérêt de la couronne sont-ils chose tellement inconsistante? Ne sontelles « plus le soir ce qu’elles étaient le matin ? »

Et par de là ces intérêts il en est d’autres plus généraux ou plus abstraits auxquels CHATEAUBRIAND fait une allusion assez dédaigneuse. |

Il admet que « l’ordre, la paix, la prospérité de l'Etat », maintiennent « l’ordre, la paix, la prospérité des familles »:; mais ce lien n’est pas sensible à l’égoïsme humain: l'intérêt qui joint l'individu au groupe dont il suit l’heur et le malheur ne s’impose pas à lui avec autant de force que l'intérêt qui l’en sépare ou simplement qui l’en distingue, il ne fait pas aussi étroitement partie de son instinct de conservation.

On ne peut nier que CHATEAUBRIAND aime sa patrie; mais la considère-t-il comme une part de son patrimoine ? Comme un avantage à défendre? Il ne semble. Son patriotisme n’est que le réflexe d’un cœur bien placé, d’une mémoire fidèle: ‘an lien d'honneur, un devoir. « L’ordre, la paix, la prospé- rité des familles, tout cela sont des mots ». CHATEAUBRIAND

n’en sent pas la réalité en lui. Comment BARRÈS ne l’a-t-il “mis en tête de ses « déracinés » ? Mais quel déraciné! Il rompt avec la terre natale; il s’en sépare de corps et d’esprit; il perd tout intérêt à son pays; et il est prêt à lui donner sa vie. Il délaisse tous les intérêts et il garde tous les devoirs; déraciné, mais enchaîné par le serment qui l’accompagne partout et qu’il conserve comme son honneur.

Ainsi jusque dans ses traités politiques, dans ses articles

de journaux, CHATEAUBRIAND ne cesse de se raconter.

(45) « L'intérêt est une fiction dans son sens physique et rigoureux puisqu'il n’est plus le soir ce qu’il était le matin ». Polémiques, tome VIII, page 551.

Page 1