‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 53 sur 91 · V. —- UN ORDRE SOCIAL A CONTREPENTE · texte numérisé non relu

V. —- UN ORDRE SOCIAL A CONTREPENTE

Seulement, non content de dénier à l’intérêt tout pouvoir

impératif, il le supprime; il le refoule dans le domaine « des mots, des idées abstraites ».

Ainsi fixée au ciel, la réalité sociale disparaît complète-

(46) Polémiques, tome VIII, p. 551.

(47) Eschyle. Les Perses, vers 402.

ment d'ici bas. Que reste-t-il sur la terre ? Des individus. ues hommes dont toutes les raisons d’agir sont ailleurs. Ce yui détermine les actes sociaux, ce qui les mesure, ce n’est Jamais une utilité, mais seulement, leur valeur morale, jamais, un besoin de la société, mais, une destinée individuelle. Ne serait-ce pas une des voies par lesquelles CHATEAU- BRIAND glisse secrètement à la démocratie chrétienne ?

À ce point, la politique se détermine essentiellement par des considérations éthiques: c’est l'esthétique individuelle et morale qui décidera de la forme du Gouvernement comme des rapports internationaux. Ainsi la démocratie sera le meilleur gouvernement parce que c’est celui qui élève Ie plus le citoyen, celui qui lui donne le maximum de responsabilité, et qui en exige les plus grands sacrifices; celui qui suppose le plus de vertu.

Dans l’ordre international, on ne cherchera pas à se premunir de l'ennemi en réduisant sa force, mais, en convertissant son cœur, en l’éduquant; les solutions faciles que fournit l'instinct de conservation seront rejetées pour les solutions morales, vertueuses, nonobstant les contingences. On ne cherchera pas dans les institutions un secours contre ia faiblesse humaine mais un stimulant pour la vertu.

Sans effacer l’égoïsme du cœur humain par un optimis- . me dont il est très éloigné, il le supprime de l’ordre social; “ilne l'y rencontre que comme l’ennemi intime qui doit en être soigneusement expurgé.

Dans ce sens la société la mieux fondée est celle dont lintérêt particulier est absent: abolir toute forme de propriété par une démocratie collectiviste, c’est laisser le champ libre à la vertu. C’est du même coup assurer la société puisque celle-ci ne se maintient que par la contrainte des tendances égoiïstes.

I1 semble que CHATEAUBRIAND n'ait pas aperçu ce mélange

.intime des intérêts et des devoirs, cette symbiose naturelle des divergences fondamentales du cœur humain qui est l’âme de la société. Et par là il n’est pas seulement à l’origine de certains rêves démocratiques, il se trouve en tête de. ligne de ces conservateurs du XIX°* siècle qui ramenaient le problème de l’ordre social à celui de l’ « ordre moral » (48). Mais encore cet ordre moral n’est pas tout à l’intérieur, il suppose une organisation qui définisse nettement les sacrifices individuels réciproques, une hiérarchie qui fasse apparaître « la chaine des services et des protections ». L’orare moral est une doctrine aristocratique et CHATEAUBRIAND a horreur de l'égalité. De même que la monarchie incarre aux yeux de tous le devoir national, une aristocratie terrienne agglomère les fidélités locales : à chaque échelon de la société, de la famille à la nation, il faut une autorité pour recevoir « les services et donner les protections ».Ces échanges sont la trame de l’ordre: on les trouve nettement définis dans un contrat de fermage ou dans une constitution .'e vassalité. | Ici perce le féodal. Les rapports sociaux lui apparaissert sous la forme du serment, de vassal à suzerain: ce sont rapports persunnels plutôt que rapports réels : obligations d'homme à homme plutôt qu’intérêts communs et dettes communes. Ne faut-il pas que les devoirs soient d’autant plus stricts, d’autant mieux définis que l'intérêt général est moins senti, la solidarité naturelle, plus vague, l’autorité, moins spontanée et moins stimulée par son égoïsme? C’est pourquoi la hiérarchie importe encore plus dans les régimes de démocratie collectiviste. Là où l’on supprime tous les res-

(48) Le parti conservateur sous la conduite du Duc de Broglie aux débuts de la Troisième République,

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sorts intéressés, on doit renforcer d'autant l'impulsion de la discipline. Et CHATEAUBRIAND, s’il n’a jamais préconisé l’abolition des inégalités sociales, s’il a toujours gardé lhorreur du nivellement et revendiqué la propriété privée dans l'intérêt de la liberté, néanmoins a effectué en esprit une révolution radicale: il a supprimé sinon les institutions capitalistes, du moins le sentiment qui en est l'âme, l'intérêt. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes que le grand féodal puisse contribuer par quelque côté à l’étatisme niveleur et que ce soit justement par ce biais qu’il entende le mieux la nécessité d’une discipline. | Nous l'avons vu, tout ce qu’il enlève à l'intérêt, il le donne au devoir. Et plus la tâche du devoir est lourde plus doit être nette la conscience qui l’assure, plus aussi doit être so-

ide la hiérarchie qui l’incarne. Sa vision de la société est

d’abord religieuse (49), ensuite autoritaire; il lui arrive méme d’incriminer l’individualisme, comprenant que si la solitude est la sauvegarde du poète, elle ne peut être une doc-

trine de l’ordre social.

L’individualiste s’efface devant le défenseur de l’ordre ; il réclame pour tout ce qui resserre le lien social; pour ranimer l'aristocratie, il demande au Gouvernement « de re-

4 mettre en honneur la grande propriété ». Qu’entendait-il par là? S’associait-il aux projets décentralisateurs de VIL-

LÈLE ? Songeait-il à renforcer les Conseils généraux où

l'aristocratie terrienne pourrait jouer un rôle à la tête de

(49) « Remontez à la source du mal: rendez à la religion son influence, remettez en honneur la grande propriété; faites ‘disparaître la démocratie de vos codes, l’individualisme de vos systèmes, remaniez les tribunaux, donnez aux agents de l’autorité une impulsion monarchique » 1820. Opinion contre la suspension de la liberté individuelle, page 326, 327,

la paysannerie? Ou bien, formules vagues? « Faites disparaître la démocratie de vos codes, l’individualisme de vos systèmes », déclare-t-il dans le même discours. Réclame-t-il ici la refonte du Code civil telle que l’entendait BonaLn? Sans doute il vote l'abolition du divorce; voudrait-il aller plus loin? S'il rejette la loi sur le droit d’aînesse, c’est peut-être surtout parce qu’elle est présentée par ViILLÈLE. Nul doute qu’il désire la famille solidement constituée, et, s'il n’en a le sentiment très vivace, du moins, il s’en fait une idée très forte. Il ne veut pas que la législation porte atteinte aux subordinations fondamentales. La loi militaire proposée en 1818 par le maréchal de Gouvion--Saint-Cyr pour reconstituer l’armée française, lui paraît aussi hostile à l’esprit de la monarchie qu’à l’ordre de la société: « Par son caractère niveleur la conscription appartient à la démocratie: elle coupe les familles par leur tige, enlevant l'aîné pour le cadet sans considérer les besoins de l’ordre domestique ».

N'est-il pas admirable ce cadet de Bretagne, cet ennemi de toutes les contraintes, qui se fait l’avocat des droits d’ainesse et de la stabilité des foyers. Le noble pair se sent-il tenu de dépouiller l'âme de René et devant la première juridiction de France, de prendre un autre langage qu'aux rives du Meschacébé? Peut-être. À moins qu’il ne s’intéressât à la famille dans la mesure où elle protège de l'Etat, et à l’enchaînement hiérarchique pour autant qu’il retient l’autorité; à moins que ses plaidoyers pour l’ordre social ne s’inspirent en définitive de son instinct de liberté, de son horreur de la

tyrannie jacobine ou césarienne et du souci de garantir l’individu.

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