SON LIBRE EXERCICE
Est-ce à dire qu’une fois assurée lexistence du clergé, l'Etat est quitte envers l'Eglise? Il reste encore au pouvoir séculier à garantir le libre mouvement de la religion: il doit assurer à son ministère toute Jampleur désirable, lui donner honneurs et respect; enfin il doit s’effacer devant
(52) Discours aux pairs 1811, page 210.
elle dans les œuvres d'éducation et d'enseignement, et en tout ce qui touche à l’âme.
Bien qu'il ne se soit jdmais étendu sur la question, le monopole de l’enseignement est un de ces legs de la centralisation jacobine napoléonienne que l'esprit de (CHATEAU- BRIAND répudie spontanément. Tout ce qui divise et diversifie lui est cher: la distinction du temporel et du spirituel lui apparaît une sauvegarde de la liberté: pas plus dans les mains de Pierre que dans celles de César, il ne veut réunis l'empire des âmes et le gouvernement des corps: c’est peutêtre par là que son cléricalisme s’accorde avec un sentiment très net des libertés de l'Eglise gallicane. L’école unique, toutes les intelligences versées gratuitement et obligatoirement dans le moule étatique, lui eut semblé un monstrueuse tyrannie.
Et puis il a une raison supérieure de préférer l’enseignement de l'Eglise à celui de l'Etat : celui-ci, du moment qu'il veille à son intérêt, qui est matériel,arrête l’intelligence dans un cadre trop limité: il fait des citoyens. (Et s’il sort de ce cadre, il travaille contre lui-même). Celle-là, parce qu’elle communique avec la plus profonde et la plus vaste culture, parce qu'elle renferme les trois branches de la Tradition humaine, hébraïque, grecque et latine, parce que sur un plan surnaturel, elle élève l’âme, sans l’arracher à sa cité mortelle, à la plus large communion qui soit, parce qu’elle est catholique c’est-à-dire universelle, dilate l'esprit et le cœur sans briser rien de leurs limites temporelles: elle fait des hommes. Et elle les fait tels que l'Etat trouve en eux ses plus sûrs serviteurs: les soldats les plus disciplinés, des | travailleurs consciencieux, des administrateurs fidèles.
La société n’est pas moins intéressée que lindividu aux offices de la religion. Qu’elle honore donc le clergé: autant un zèle indiscret de l'Etat risque de lui aliéner les cœurs,
autant les égards commandés par un véritable respect eti imposent à la multitude et rehaussent aux yeux du peuple l'éclat du sacerdoce. CHATEAUBRIAND ne méconnaît pas le prestige de l’estampille officielle sur le grand nombre, l’influence morale de l'Etat; mais il veut que cette influence s’exerce sans sectarisme, sans contrainte et surtout, qu’elle ne semble pas inféoder l’autel au trône. C’est pourquoi s’il réclame que les évêques soient représentés à la Chambre des Pairs il refusera son vote à certains projets de loi d’inspiration catholique mais qui avaient le tort à ses yeux de donner à la religion les armes du bras séculier et la figure de l'intolérance (53).
Au reste la liberté des cultes lui semble fournir à la religion ses meilleures chances. Non seulement la tolérance lui apparaît comme la loi d’un temps divisé, une nécessité de paix dans la diversité des consciences, mais encore, la première condition du progrès du Christianisme. Il ne va pas jusqu’à l’extrême du libéralime; il ne considère pas l’égalité des cultes devant FEtat comme la meilleure des politi- ques religieuses; de ce que la protection de PEtat fut parfois oppressive il n’en déduit pas que la « séparation » est préférable au concordat. Mais dans l’état des consciences, il ne lui semble pas opportun que la bienveillance du pouvoir à l'égard du catholicisme se fasse trop exclusive et qu’elle s'accompagne de quelque défaveur à l'égard des autres cultes. Pour étendre le règne du Christ il n’est que la persuasion et toute mesure d’oppression se retourne contre cela même qu’elle prétend servir. « Les moyens de rendre
(53) La loi dite « de justice et d’amour » qui punissait de mort la profanation de l’hostie consacrée si elle était faite ostensiblement et avec intention.
à la religion son éclat et sa véritable puissance » se trouvent dans la liberté; ce n’est pas dans « l'extinction des lumières et la destruction des libertés publiques » que doit se faire l'union du trône et de l’autel mais dans la plus large tolérance.
Et cette tolérance il ne la préconise pas comme un but ; a multiplicité des cultes, la diversité des consciences ne lui apparaît pas comme un idéal à poursuivre, mais comme Un fait qu’il faut accepter d’abord si l’on veut agir sur lui. Pour ramener les esprits à l’unité désirable, que l’on commence par les accueillir dans leur diversité. A les violenter on risque une révolution.
Car ces violences ne seraient pas seulement fatales à l'Eglise; elles entraîneraient la monarchie. Une association trop étroite du trône et de l’autel est aussi dangereuse à l’un qu’à l’autre. Dans la confusion du temporel et du spirituel, si l'Eglise se voit ravaler au rang d'institution humaine et son langage surnaturel, taxé d’hypocrisie, l'Etat se rend odieux aux consciences: il s’épuise en tracasseries et en persécutions qui lui aliènent les meilleurs citoyens ; il ajoute les querelles religieuses aux contestations politiques: il tombe sous le poids de tant de luttes (54).
Si au contraire il laisse à l'Eglise le soin de sa mission, se bornant à lui assurer ses moyens d’existence, à lui garantir ses zones d'action, ne lui donnant en outre que des respects, non seulement il n’éprouvera d’elle aucune gêne, mais
il retirera tous les bienfaits de sa doctrine, tous les bénéfices de son apostolat.
54 ? ) i (54) « Qu'on y prenne garde s’il y a encore une cause de destruc-
tion pour la monarchie, elle se trou ve là où je l’ :
l'édition de 1826, De na je l'indique ». Préface de
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