IV. — SON EFFICACITE DEMOCRATIQUE
C’est pourquoi, CHATEAUBRIAND n’envisage pas de monarchie légitime sans religion. En revanche, il conçoit très bien la religion sans monarchie. Il attendra le déclin de sa vie pour rapprocher le Christianisme de la démocratie et pour rêver d’une République idéale; mais de toujours, il étend
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bien au-delà d’un simple soutien du trône la mission sociale de l'Eglise.
Il aime voir en elle la sauvegarde de l'esprit, la défense du faible. Il la considère comme la force morale qui cesse* parfois de se prêter à l’ordre et de soutenir l'autorité pour sélever contre eux quand ils dégénèrent en forcé brutale. Les évêques, les papes du Moyen Age arrêtaient les guerres des seigneurs, ordonnaient la « trêve de Dieu » pour que le paysan put labourer sa terre; l'Eglise des temps modernes a d'autres tâches à préserver. Qu'elle se penche sur toute: les faiblesses, sur toutes les souffrances et sur toutes les libertés.
« Je n’explique pas l'Evangile au profit du despotisme mais au profit du malheur » (56). Est-ce à dire que le prétre doit se tourner d’abord vers les misères et les afflictions de l’âme pour y verser le baume des Béatitudes et pour appeler à elles tous les secours de la charité, qu’il ait à révéler selon le mot de BossuEr « l’éminente dignité des pauvres » et à courber le front des grands de cé monde devant la plus haute des majestés, celle des « membres souffrants * du Christ ? » Cela, sans doute, et autre chose ‘encore.
Transférer les œuvres de l’homme sur le plan surnaturel, transmuer en valeurs divines ses peines et son néant, ce . n’est pas là tout le christianisme. Ces transmutations que la grâce opère et dont le principal effet « n’est pas de ce monde », tout ce côté surnaturel du christianisme ne semble guère aperçu de CHATEAUBRIAND. Pour avoir si magnifiquement chanté les apparences de la religion et les manifestations de son « génie » il est toujours enclin à la considérer
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= 188 — en surface. C’est son action temporelle qui l’intéresse; c’est sur ce plan qu’il envisage les effets de l'œuvre spirituelle.
Par certains côtés, il est de ces disciples du Christ qui entendaient « le royaume des cieux » comme une révélation terrestre. Comme elle est la gardienne des libertés de la vonscience, il assigne à l'Eglise la défense des libertés poliriques.
Quand il lui demande de « marcher avec le temps, de précher l’obéissance à la Charte » (57), de soutenir la li-. berté, ce n’est pas seulement par un calcul destiné à lui donner la confiance du siècle et dont tout le bénéfice irait à sa prédication, de là, au salut des âmes, c’est aussi dans un but purement temporel.
Toute sa vie, il est pénétré de l’idée d’évolution; dès 1828 | il observe que la société se transforme dans un sens républicain; plus tard il annoncera l'avenir sous la forme d’une démocratie universelle. Et il entend, puisque ce mouvement est fatal, puisque la monarchie même doit y contribuer, que la religion coopère à la grande transformation qui préparera l'avènement des temps nouveaux. Comme elle transmue les œuvres de l’homme pour le ciel, elle doit changer son cœur ici-bas pour la République. Car elle seule, il en est convaincu, a le pouvoir de « rendre le monde sûr pour la démocratie » (58). « Elle seule peut faire des âmes de roi »; et il n’y a pas démocratie sans vertu. Les merveilleux effets de la grâce qui mettent l’homme au-dessus de lui-même et
(57) « Marcher avec le temps, soutenir la liberté par l'autorité de la religion, prêcher l’obéissance à la Charte comme la soumission au roi; voilà selon moi ce qui pourrait rendre au clergé la puissance légitime qu’il doit obtenir. par le chemin opposé sa rüine est certaine ». Page 259, Préface aux Œuvres complètes 1826.
(58) Wilson.
le rendent quasi-divin, il les attend de l’action temporelle de l'Eglise.
Ainsi s'affirme une fois de plus la paternité spirituelle de CHATEAUBRIAND sur ce XIX: siècle qui, dans sa réaction contre l’incrédulité du précédent et en voulant ramener la foi äans les âmes desséchées par le scepticisme, a confondu les dogmes de la vie éternelle avec les « mystiques » jaillies des aspirations du siècle. Enfermant l'infini dans le fini, dilatant par les promesses de la religion lé vague de leur mélancolie, les romantiques confondront si profondément ieurs rêves de bonheur avec l’Espérance évangélique, le souhait de l’homme et l'existence de Dieu, que toute réalité surnaturelle disparaîtra; l’Etre métaphysique se résorbera au profit des entités humaines qu’on lui avait associées. Il suffira de pousser un peu dans le sens indiqué par CHATEAU- BRIAND pour que « le royaume des cieux » soit placé au terme du progrès dans le sein d’une démocratie pacifiste, et le bonheur éternel, tout entier dans la vie mortelle.
S’il fallait résumer CHATEAUBRIAND, on serait bien embarrassé. Quel démiurge saurait ramener à l’unité ce cahos d'idées et de songes! Ses idées politiques sont comme autant de lueurs projetées sur son siècle dans toutes les directions de l’espace et du temps; elles éclairent tous les courants et tous les principes, peu soucieuses de tracer elles-mêmes une voie, de se soumettre à un point. C’est pourquoi, leur premier aspect est l’incohérence et s’il arrive parfois qu’on saisisse le fil d’une secrète logique à travers les contradictions apparentes, on s'arrête un instant après, au nœud d’une logique contraire. Quand on tente de serrer la pensée de CHATEAUBRIAND, on se heurte à un dualisme fondamental. Si on le croyait, cette contradiction ne serait pas la lutte de deux tendances sur un même point de son être, mais au contraire, le partage égal de son existence entre deux catégories séparées par une cloison étanche et obéissant chacune à sa loi. Il y a deux hommes en lui nous dit-il: « l’homme de tous les songes » et « l’homme des réalités ». Mais entre eux il n’est aucune dissenssion possible; chacun reste sur son domaine et s’en repaît: l’un règne « sur l’existence intereure et théorique », l’autre, sur « l'existence extérieure et pratique ».
Est-il vrai que ces « deux êtres distincts » n’aient auci:ne communication? Mais comment faire le départ des songes et de la réalité, de la théorie et de la pratique ? La Monarchie et les Chambres, la religion et la liberté de la presse, l'expédition d'Espagne et le grand projet de guerre contre PAngleterre, le socialisme et la république chrétienne; n’en-
| tre-t-il pas beaucoup de songe dans ces réalités, ou de réa-
lité dans ces songes ? \ Quant à nous, il nous semble que le dualisme de CHATEAU- BRIAND est dans le fond de sa pensée. Il ne serait pas le pre-
} mier à dire: « Il y a deux hommes en moi ». C’est l’éternel conflit de chaque nature humaine, entre le sens de l’ordre
et le goût de la liberté, amour du beau et celui d’une expression originale, la recherche d’une communion et l'inquiétude de son propre salut. La synthèse de ces tendances contraires ne s'obtient que par des sacrifices et une discipline de l’âme: elle produit « l’honnête homme », selon RAGINE et Bossuer. Mais le romantisme refusera le joug. Les passions se disputent librement le cœur de René. Si l'une d’elles l'emporte, elle établit sa domination sur les autres, et par là, un certain ordre. Sinon, la double tendance persiste dans les idées comme dans les actes; l’âme reste ballotée sans fin par ses profondes contradictions. N'est-ce pas le cas de CHATEAUBRIAND? Son goût pour
l’ordre, son réalisme sans illusion sur la nature humaine
réclament une autorité solide et une religion forte; ses as-
“pirations libérales appellent l'avènement d’une humanité
nouvelle au sein d’une démocratie évangélique; sa méfiance de la souveraineté repousse l’absolutisme du roi comme
celui du peuple, mais il regrette que les ministres ne soient
pas indépendants des Chambres et d'autre part il annonce
dc prochain empire de l'Etat socialiste.
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