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LES CONTRADICTIONS DE LA CHARTE

Cet esprit de contradiction plus ou moins apparent, plus ou moins caché dans les méandres d’une vie incertaine et troublée, il nous appartient de le voir en œuvre sur un point de sa carrière.

Lisons la Monarchie selon la Charte. Les articles, les bro- .chures et polémiques ne font le plus souvent que développer la pensée de ce maître livre: ils y ajoutent peu. Lisons surtout cette première partie dans laquelle CHATEAUBRIAND -règle le problème constitutionnel. Loin de diminuer les oppositions qu’il comporte, on dirait qu’il les pousse à l’extré- “me: s’il tente la synthèse du pouvoir héréditaire et du pou-

voir élu, c’est après avoir tellement grandi les deux antago- nistes, qu’il leur est à peu près impossible d'accepter la moindre subordination.

Voilà CHATEAUBRIAND tout entier. L’on saisit ici sur le vif le mouvement de ses doubles tendances développant leur logique sans aucune loi qui les règle si ce n’est le besoin de mettre sur pied une constitution. Au moment où il se propose d'appliquer au réel sa pensée et de traduire ses aspirations en recettes constitutionnelles il lui arrive de codifier

ses intimes contradictions. À l’image de son auteur, la Monarchie selon la Charte est une synthèse explosive.

Gardons-nous de trop accuser. La contradiction était autour de lui; elle régnait sur son temps déchiré entre un vif besoin d’autorité et les aspirations les plus libérales; elle était dans toutes les têtes politiques qui souhaitaient un révime parlementaire en redoutant la démocratie; elle était dans la Charte même.

On ne s’en aperçut pas tout d’abord. Le vague de certaines formules sur la responsabilité des ministres ou sur lapprobation de l’impôt par les Chambres effrayait la clairvoyance d’un VizLÈLe. Mais, en général, il rassurait. Les ennemis du trône eux-mêmes étaient loin de prévoir dans l’ensemble l'usage qu’ils pourraient faire de la Charte. Et si les royalistes se plaignaïient d’elle, c'était plutôt de son indulgence envers les hommes de la Révolution que de sa complaisance pour les idées nouvelles. CHATEAUBRIAND pouvait écrire à son sujet:

« Elle convient aux deux opinions qui partagent la France. Les principes républicains s’y trouvent si bien combinés, qu’ils y servent à la force et à la grandeur de la monarchie. La Charte est le résultat de nos mœurs présentes, c’est un traité de paix signé entre les deux partis qui ont divisé les Français: traité où chacun des deux abandonne quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie » (1). |

On sentait bien ce qu’il y avait de contradictoire dans la Charte sans voir exactement sur quoi portait la contradicon. Les Français n'avaient pas encore fait l'expérience du

(1) Réflexions politiques, chapitre XIII,

régime des assemblées, là constitution de 1791 n'ayant pu être loyalement essayée. On se tournait beaucoup vers l’Angleterre, la mère des Parlements. Mais son exemple était encore très discuté. Les royalistes se moquaient de l’idée « de transporter chez un peuple, le gouvernemnt d’un autre peuple »(2) ; ils arguaient des différences de caractère et de mœurs, de la position continentale de la France.

D’ailleurs nombre de leurs adversaires pensaient de méme. Bonapartistes ou républicains teintés de bonapartisme, ils admiraient au fond la centralisation napoléonienne et si, par libéralisme, ils prônaient le régime parlementaire, les besoins de l'opportunité les engagèrent parfois à le repousser. C’est ainsi qu’au temps de la Chambre introuvable, les députés du peuple se trouvant plus royalistes que les ministres du roi, les libéraux défendent l'indépendance du ministère :

« Le jour où le Gouvernement n’existera que par la majorité de la Chambre, déclare RoYER-COLLARD, le jour où il

- sera établi en fait que la Chambre peut repousser les mi-

- nistres du Roi et lui en imposer d’autres qui seront ses propres ministres et non les ministres du roi, ce jour-là c’en est

- fait non pas seulement de la Charte mais de notre royauté...

. ce jour-là nous sommes en République » (3).

- Il s'agissait d'empêcher les royalistes de prendre le pouvoir. Quinze ans après, RoYER-COLLARD lira devant Charles X l’Adresse qui renversera les « ministres du roi » coupables de n’être pas « les ministres des Chambres ».

La même flexibilité se rencontre dans le camp des ultras. N'est-ce pas de chez eux que partent les premières revendi-

(2) Réflexions politiques, chapitre XVI.

(3) Cité par ViLLÈLE, 1, page 469.

cations parlementaires? Ils ont la majorité dans la Chambre et au nom de cette majorité ils réclament le pouvoir :

« Si nous avons été forcés d'échanger le Gouvernement paternel de nos rois contre un gouvernement constitutionnel, profitons du moins des avantages de ce dernier Gouvernement.. Consacrons l’alliance perpétuelle de la majorité des Chambres avec le ministère » (4). N'est-ce pas, en-. core plus nettement exprimée, la pensée de l’Adresse des 2210%.(9):

Mais la Charte ne servait pas seulement les partis d’op- | position. Les hommes de Gouvernement l’invoquaient aussi tour à tour et pour les besoins de causes très diverses. RoyEr-CoLLaRD l'explique au profit des ministres libéraux de Louis XVIII, Charles X, dans le sens des ordonnances ; l'un et l’autre, n’en doutons pas, avec autant de sincérité que leurs adversaires réciproques. C’est que les formules de la Charte étaient susceptibles de toutes les interprétations et de toutes les équivoques. Chacun y trouvait ce qu’il y apportait.

Il. — LA LOGIQUE DE CHATEAUBRIAND.

Parmi les hommes d'Etat de la Restauration il en est deux au moins qui échappèrent à la loi commune: ViILLÈLE et CHATEAUBRIAND. VILLÈLE repoussa constamment le principe du parlementarisme, tout en le pratiquant à l’occasion:

(4) Discours de Clausel de Coussergues pour le renouvellement intégral. Archives Parlementaires, XVI, 124.

(5) « La Charte consacre comme un droit l’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics... elle fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de

votre peuple, la condition indispensable de la marche nécessaire des affaires publiques ».

il s'y oppose même lorsqu'il est invoqué par ses amis politiques et serait utile à son parti (6). CHATEAUBRIAND, au contaire, a proclamé dès l’origine que « ie ministère doit disposer de la majorité et marcher avec elle » (7); et il s’en tiendra là.

Heureux hasard! suggère le démon de la médisance. S'il

n’avait pas été séparé de son parti par un brutal congédie-

ment, si, continuant son ascension politique, il avait eu la

place de ViLLÈLE, n’aurait-il pas jugé opportun de résister

aux courants de la démocratie et aux volontés de la majorité? Hypothèse. Elle n’est pas nécessaire à la compréhension de CHATEAUBRIAND; laissons-là.

Car on ne saurait lui dénier une certaine logique. Elle est double; mais elle est. Toute sa vie, il est à la recherche de l'ordre et de la liberté: dans la pratique, en dépit des échappées de l’esprit pur il ne trouve qu’un moyen, double comme la fin: l'alliance de la monarchie et de l'opinion, de l'autorité traditionnelle et des mœurs, de la religion et des idées nouvelles.

La Restauration avait posé un problème. Elle consacrait l'existence du legs traditionnel sans répudier entièrement le legs de la Révolution. Mais on ne savait pas exactement en quoi consistait chacun de ces legs; on ne savait pas bien non plus quels seraient les rapports entre chaque partie de ce double héritage. D’où deux séries de questions: que fallait-il conserver de la Révolution? Quel rôle adjuger à ce

que l’on conserverait ?

(6) « Hier M. de la Bourdonnaye ayant maladroitement insinué que le ministère ne pouvait se maintenir contre le vœu de la majorité, nous avons été les premiers à voter contre l'impression de son discours ». Villèle: Mémoires, tome II, page 21.

(7) La Monarchie selon la Charte.

La réponse de CHATEAUBRIAND est nette. À la première question il oppose ses revendications de la première heure: « la Charte et les honnêtes gens, les choses politiques de la. Révolution et non les hommes politiques de la Révolu-. tion » (8). MauRRAs traduit cela en une formule cinglante : « Il opinait de conserver la doctrine et de biffer Fhistoi-. re » (9). La doctrine, et dans une large mesure, les institutions. Dès 1814 en effet dans les Réflexions politiques, il: écrit de la Charte: « Les principes républicains s’y trouvent si bien combinés, qu’il y servent à la force et à la grandeur de la monarchie... les idées nouvelles donneront aux anciennes cette dignité qui naît de la raison et les idées anciennes prêteront aux nouvelles cette majesté qui vient du temps ».

Si les principes républicains « servent à la force de la monarchie » il est logique pour un monarchiste de réclamer l'extension du pouvoir des Chambres et le régime parlementaire. Ainsi s'annonce et se justifie la Monarchie selon la: Charte. Ainsi, dès l’origine, CHATEAUBRIAND adopte la liberté comme la meilleure garantie de l’ordre. De là à dire que plus les Chambres ont de pouvoir et plus le roi a d’autorité il n’y a qu'un pas. | T4

Quoi qu’il y paraisse la Monarchie selon la Charte n’est pas une œuvre de circonstance: il ne faut pas y voir l’attitude d’un opportuniste mais une sincère profession de foi. Au problème que posait la Charte, CHATEAUBRIAND n’a donné qu’une réponse; et cette réponse ici se trouve développée en des formules courtes et pleines où le génie de lécri-

(8) Monarchie selon la Charte, (9) Trois idées politiques.

vain se renferme comme pour concentrer sa force et serrer sa plus précise conviction. Si ses ambitions déçues trouvent dans ce livre une vengeance et si la polémique y a sa part, le problème constitutionnel y est traité d’abord et séparément, selon les règles d’une froide dialectique.

Cette allure nette et rapide est celle d’un esprit qui ne se sent gêné par rien. D’accord avec lui-même, d'accord avec la Charte, CHATEAUBRIAND va droit devant lui. Il ne fait que répéter ce qu’il disait deux ans plus tôt dans les Réflexions politiques; lorsqu'il déclarait: « Je veux toute la Charte, toutes. les libertés, toutes les institutions amenées par le

temps, le changement des mœurs, le progrès des lumiè-

res... » A D'ailleurs lorsqu'il pose en principe que « le ministère doit disposer de la majorité et marcher avec elle », il expri-

me le vœu des institutions et l'esprit de la Charte. Il ne fait

que suivre une voie toute tracée.

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