I. — LES ELECTIONS ET L'ELECTORAT
C’est l’Opinion que la Charte a voulu associer à l'Etat en instituant la liberté de la tribune et la liberté de la presse. La Chambre des Députés n’est qu’un reflet de sa lumière. Sans elle, la Chambre n'aurait plus de raison; contre elle, elle perd tout pouvoir. Si la ma] orité parlementaire cesse de la refléter exactement, le ministère doit cesser de suivre cette majorité.
En vertu de ce principe, en 1824, CHATEAUBRIAND somme ViLLÈLE de démissionner bien qu’il dispose encore d’une majorité dans les Chambres. Est-ce le problème du divorce entre le pays réel et le pays légal qui se posait un siècle avant qu’on en eut formulé les termes ? Quel moyen de mettre plus d'harmonie entre les élus et les électeurs? A pziori des élections plus fréquentes remédieraient au mal. Mais comment les ministres pourront-ils gouverner s'ils se trouvent chaque année en face d’une nouvelle Chambre ? Pour cette raison, CHATEAUBRIAND c’oppose au rencavelle-
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ment annuel, fût-il partiel. J1 lui semble dangereux d’ameuter trop souvent l’opinion, utile, de la fixer (33).
Pour lui il ne faut pas que l’opinion soit appelée trop souvent à ‘se prononcer; mais quand elle se prononce, tout doit s’incliner. Par des renouvellements partiels il tient à ce que les députés éprouvent de temps en temps le lien de dépendance qui les rattache aux électeurs (34); en retombant périodiquement dans l’égalité de leurs origines, ils connaitront que leur empire est fragile et ils en useront avec discrétion. D’autre part ils rafraîchiront leur pouvoir à sa source; en reprenant contact avec l’opinion, ils se garantissent d’un trop long vis-à-vis avec l'exécutif. C’est pourquoi le renouvellement de la Chambre est deux fois nécessaire « Une assemblée populaire qui ne se renouvelle pas en entier tend elle-même à la tyranie ou devient l’instrument du despotisme ». Le même danger n'est-il pas à craindre si le corps électoral est fermé à la majorité des citoyens ? Le suffrage censitaire en faisant du bulletin de vote le privi- -lège de la richesse tendait à constituer une caste. Cette aristocratie électorale dont le pouvoir était difficile à limiter et
les services impossibles à définir, devait se rendre odieuse”
en beaucoup moins de temps que laristocratie féodale de l'Ancien Régime.
Mais sous la Restauration le système était nouveau et l’on restait sous la terreur des récents excès du suffrage univer-
(33) Cf. Discours aux pairs sur la loi électorale 1816. Voici comme il dépeint l’existence du ministre dans l’hypothèse du renouvellement annuel: « Toujours harcelé, toujours incertain du lendemain, il sera dans l’impossibilité d'étendre ses vues au-delà d’une année. Il lui faudra renoncer à ces vastes plans qui se déroulent: avec lenteur et qui ne peuvent s’accomplir qu autant que le Gouvernement est stable et l’opinion publique fixée ».
(34) Discours aux Pairs 1816.
sel. Tout au plus vers 1830 pensa-t-on à ouvrir le COrps électoral à ce que l’on appelait les « capacités », professeurs, hommes de lettres, ou de science, militaires, dont la fortune était inférieure au cens/exigé. On réclamait, au centre et à gauche, l’abaissement du cens à deux cents francs de contribution, ce qui à l’époque représentait encore une fortune bourgeoise. Quant aux projets ultras-royalistes, faisant accéder au suffrage les tout petits propriétaires ils avaient fait scandale et lorsque Vi LÈLE fut au pouvoir, plutôt que de revenir à ces vues, il renforça encore le système censitaire en donnant un droit de « double vote » aux-électeurs les plus imposés.
CHATEAUBRIAND s'intéresse peu aux réformes électorales, et se contente du système en cours (35). Il partage l’opinion courante qu’un homme d'instruction primaire ne saurait avoir d'idées politiques et qu’il ne faut pas que les lois soient faites par ceux qui n’ont que peu ou point d'intérêt à leur conservation: une certaine instruction et une certaine
. fortune lui semblent les deux qualités sans lesquelles on ne
saurait participer au Gouvernement.