LA LIBERTE DE LA PRESSE
[LE ù Logique en cela jusqu’au bout, il préconise les mêmes garanties pour le droit d'imprimer que pour le droit de vote. La liberté de la presse n’est-elle pas la voix de l'opinion
au même titre que la liberté du suffrage et de la tribune ?
Le journaliste à l'instar du député n'est-il pas une puissan-
(35) Le droit de vote réservé aux citoyens payant une contribution minima de 300 francs et l’éligibilité à ceux payant une contribution minima de 1.000 francs.
ée, n'exerce-t-il pas un pouvoir reconnu par la Charte, àssuré par les lois? Qu'il soit soumis aux mêmes exigences : « De même qu’on exige du député appelé à discuter les
affaires que son intérêt, comme propriétaire, l’attache à la
propriété commune, de même le journaliste qui veut s’arroger le droit de parler à la France, doit être aussi un homme qui ait quelque chose à gagner à l’ordre public et à perdre au bouleversement de la société (36) ». En conséquence (et cela permettra de répondre aux plus lourdes amendes) il devra justifier d’un cens égal à celui de l’éligibilité et non du simple électorat, soit 1.000 francs de contribution. Enfin, pour rendre plus redoutable la responsabilité des journalistes, il réclame une loi terrible, « immanix lex » ;
pour punir les écarts de la presse, il envisage l’amende et
la prison, la mort même (37). Mais ces rigueurs, on le sent bien, lui sont dictées par son libéralisme. Il n’est si terrible dans la répression que parce qu’il écarte radicalement toute mesure préventive.
Anatole FRANCE observe de quelles répressions impitoyables est capable le pouvoir impersonnel d’une assemblée. « Un roi aurait pitié, dit Jérôme Coignard, la République est sans entrailles ». L'Etat qui donne le plus de licence à ses ennemis est celui qui doit ensuite savoir les écraser sans hésitation ni scrupule. Le laisser-faire a des limites et plus on recule ces limites, plus on en augmente la rigueur.
Les régimes libéraux furent souvent les victimes de cette fatalité: quand ils ne s’accompagnent pas d’un despotisme larvé, ils aboutissent presque toujours aux répressions draconiennes.
(36) Monarchie selon la Charte, XX, 49.
(37) Monarchie selon la Charte, XX, 48.
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Les lois ies plus rigoureuses doivent accompagner les inslitutions les plus libérales. Aussi quand CHATEAUBRIAND propose les plus lourdes sanctions, il faut entendre qu'il appelle la plus large liberté. En matière de presse, s’il veut une forte loi punitive c’est pour mieux repousser la censure. D'ailleurs la censure est inefficace: elle n'empêche pas la diffamation qui se réfugiera dans les écrits clandestins; elle ne réussit qu'à déconsidérer tout ce qu’elle touche, la première qualité d’une opinion étant son indépendance.
Bon argument à l’usage de l’adversaire mais qui n’est pas d’un grand poids dans l’esprit de CHATEAUBRIAND. L'idée sur laquelle il revient sans cesse et qui lui paraît décisive c'est que la liberté de la presse est une pièce indispensable du mécanisme constitutionnel. La censure est contraire à l’esprit de la Charte et son premier effet serait d’en arrêter le fonctionnement, de réduire à néant le contrôle des Chambres, d'anéantir le pouvoir législatif.
« Il faut dans une monarchie constitutionnelle que le pouvoir des Chambres et celui des ministres soient en harmonie. Or si vous livrez la presse au ministère, vous lui donnez le moyen de faire pencher de son côté tout le poids de l’opinion publique et de se servir de cette opinion contre les Chambres: la constitution est en péril » (38).
Toute la force des Chambres se tire de l’opinion, dont elles ne sont que le porte-parole officiel. Or, la presse est cette opinion transparente, reflétée sous tous les aspects et rendue présente en permanence; elle est donc le soutien paturel de la tribune, l’inspiratrice de toutes les initiatives parlementaires. La mettre dans les mains des ministres, c’est séparer la Chambre de ses origines, anéantir son pouvoir.
(38) Monarchie selon la Charte, XVIIT, 43.
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Le rôle des Chambres n’est plus que théorique. Et si elles trouvaient encore en elles-mêmes assez d'énergie pour vouloir le jouer, elles en seraient fort empêchées: faute de connaître l’opinion, elles ne sauraient quel sens donner à leurs interventions; avec la presse elles n'auraient pas seulement perdu leur plus sûr appui mais leur guide, et presque, leur propre conscience.
« Point de gouvernement représentatif sans liberté de la presse. Voici pourquoi: le gouyernement représentatif s’'éclaire par l’opinion publique et est fondé sur elle. Les Chambres ne peuvent connaître cette opinion si cette opinion n’a pas d’organe » (39).
Point de gouvernement représentatif. (/est dire qe sans liberté de la presse, le contrôle des Chambres et! imposstble; c'est dire aussi que la tâche de ministre constitutionnel est inconcevable. CHATEAUBRIAND imaginait plus facilement un gouvernement représentatif sans parlement, qu’un gouvernement représentatif sans liberté de la presse. Car avec la liberté de la presse, les ministres peuvent encore connaître l’opinion et la suivre; sans elle ni les ministres, ni les Chambres ne peuvent avoir une idée exacte de cette opinion hors de laquelle ils n’existent pas. Aïnsi CHATEAU- BR{AND imet-il cette liberté au-dessus de toutes les autres, déclarant qu’elle « les vaut et les remplace toutes », « qu’el- | le tient lieu de toute constitution » (40).
111. — ELLE EST UN DROIT NATUREL AUTANT QU'UNE NECESSITE CONSTITUTIONNELLE.
Dans sa préface testamentaire aux Mémoires d'Outre-
(39) Monarchie selon la Charte XVII, 42, (40) Préface testamentaire, XLVI.
Tombe, au moment d'apporter sur sa vie le dernier témoignage, il peut se flatter à juste titre d’avoir été le champion de cette idée: de son « opinion sur le projet de loi relatif aux journaux » qui est du 21 février 1817 jusqu’à l'heure où il se retire de la vie publique il ne cesse pas de la proclamer.
Même après l’assassinat du duc de BERRY, dans son discours sur la suspension de la liberté individuelle (41), il s'oppose à la censure des écrits; il ne pense pas qu’il y ait de salut hors de la Charte qui a consacré le droit d’imprimer (42) et qui, en créant le Gouvernement représentatif, a fait de la presse une nécessité constitutionnelle. : dé
La Charte est un acte de confiance et CHATEAUBRIAND d plus que la Charte a confiance dans la liberté. D'ailleurs la” liberté de la presse est tellement dans son génie, qu’elle lui apparaît un peu comme sa chose; sa plume est une telle force qu’elle défie toutes les ressources de l’adversaire, toutes les puissances du mensonge; dans la lutte du bien et du mal elle est l’arme invincible qui met l’adversaire en déroute; les périls de la liberté ne lui sont pas plus redoutables - qu'aux anciens preux, les dangers du combat, et laisser rouiller sa plume répugne autant à CHATEAUBRIAND qu'aux - paladins ses ancêtres, laisser dormir leur épée au fourreau. . La liberté de la presse est trop dans la nature de CHaA- TEAUBRIAND pour qu’il n’y vît pas un droit naturel. Sans doute, il se défend de la placer sur le terrain des droits de lPhomme; il la revendique au nom de la société et non pour l'individu, comme une nécessité contingente, un besoin du
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(41) Polémiques, opinions, page 325. Discours prononcé le 25 mars (42) Articles VII et IX de la Charte.
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moment, un accessoire de l’ordre politique et non comme une exigence impérieuse de la nature humaine. Il s'affirme même contre ceux qui proclament: « périsse la société plutôt qu’un principe » (43) ; parce qu’il est à la tribune de la Chambre des Pairs, parce qu’il a chaussé le cothurne de défenseur du trône et de l'autel, qu’il est le porteparole du parti le plus royaliste, il faut bien qu’il dépouille le vieil homme, l’écolier de ROUSSEAU qui écrivait l’Essai sur les Révolutions; mais dans le fond de son cœur il reste fidèle à sa jeunesse. S'il donne satisfaction en théorie aux doctrines d’autorité, il y croit si peu qu’il leur dénie toute application pratique. Il affirme que le contrôle et la diminution d’une liberté engendrent des maux beaucoup plus grands que la pleine licence (44).
Autant il se méfie de l’autorité, autant il fait confiance à la liberté. Si on s'inquiète de la difficile position du ministère sans cesse harcelé par les critiques des journaux, miné par leurs attaques, exposé tous les jours à un remous de l'opinion qui lui enlèvera la confiance des Chambres, il nous rassure: « Que les ministres soient des hommes de talent, qu’ils sachent mettre de leur parti le public et la majorité des Chambres, et les bons écrivains entreront dans leurs rangs et les journaux les mieux faits et les plus répandus les soutiendront. Ils seront cent fois plus forts car ils marcheront avec l'opinion générale » (45).
Ainsi la liberté de la presse a les mêmes vertus que celle de la tribune: son action corosive ne s’exerce que sur les
(43) Opinions.
(44) Opinions.
(45) Monarchie selon la Charte, XXI, 63,
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ministères faibles; elle tue la médiocrité ; elle ne peut rien contre le génie. Par elle, toutes les tares sont mises à nu mais tous les mérites sont publiés: le ministre débile s’ef- . fondre, mais l’homme d’Etat véritable voit sa supériorité partout reconnue et son pouvoir accru de tout le poids de l'opinion publique. |
Qu'on ne craigne pas les abus de la presse, la mauvaise f : habile à se masquer d’un air de vérité, la démagogie. « Toute puissante lorsqu’elle est l’organe de la vérité », la presse « ne peut plus rien quand elle n’exprime et ne sert que des passions »..
CHATEAUBRIAND ne redoute rien de la liberté; c’est pour l’autorité qu’il garde toutes ses méfiances. Si le noble pair se doit d’élever des limites à la liberté, il les fait toutes théoriques; c’est à l’autorité qu’il donne des barrières réelles et efficaces.
Le fond de sa pensée, puisque la liberté est toute bonne, l'autorité seule dangereuse, c’est que celle-ci doit se régler sur celle-là, la respecter par dessus tout et la servir. Mais CHATEAUBRIAND ne pouvait oser des conclusions aussi extrêmes dans le cadre d’un discours à la Chambre des Pairs : il avait trop naturellement le sens des bienséances pour seulement y songer.
Plus tard ces conclusions paraîtront d’elles-mêmes äans la sincérité d’un travail solitaire et l’introduction des Etudes Historiques en recueillera la théorie librement épanchée. Si l’on doutait encore de sa pensée on pourrait se reporter à la lettre dans laquelle il félicitait un républicain de cette révolution de 1830 qui immolait le trône de Charles X à la liberté de la presse.
Avec un tel état d’esprit on s’étonnera que CHATEAUBRIAND ait admis la censure de la presse en politique extérieure. Mettre des bornes à la liberté alors qu'on va la proclamer
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souveraine, proposer un frein à ses abus quand on professe qu’ils sont sans danger, voilà une complexité qui nous em-
barrasse mais avec laquelle CHATEAUBRIAND se trouve bien
à l’aise. La censure qui serait inopérante et néfaste entre les mains du ministre de l'Intérieur sera une excellente chose
si on la confie au ministre des Affaires étrangères. CHATEAU-
BRIAND a été ministre des Affaires étrangères: il a pu se rendre compte de la mauvaise foi des journaux jouant de l'ignorance du public, les gens les plus cultivés manquant toujours, sinon de savoir, du moins d’information directe. Même avant cette expérience (et sur ce point il semble n’avoir jamais varié d’un bout à l’autre de sa carrière politique sous la Restauration) il admettait la censure dans ce domaine. Faut-il y voir seulement une concession habile
aux adversaires de la liberté de la presse? Faut-il rattacher :
cette réserve au sentiment qu’il avait très net de l’autorité monarchique et de l’indépendance du souverain pour tout ce qui regarde la guerre et la paix? Quoi qu'il en soit ces réticences de CHATEAUBRIAND à l’égard de la liberté de la presse laissent à penser et nous amènent naturellement à des conclusions différentes.
Puisqu’il donne des limites à la liberté de la presse, c’est qu'il ne la considère pas comme « un droit de l’homme »; uae liberté de l'individu ne saurait être limitée que par une autre liberté individuelle: elle est donc une liberté sociale admise pour son utilité constitutionnelle et dans la mesure seulement de cette utilité (46). Ce qui revient à dire avec M. DocuiNGER (47) que CHATEAUBRIAND ne soutenait pas la
(46) Thèse de M. Beau de Loménie, dans « La carrière politique de Chateaubriand. ».
(47) Dollinger: Chateaubriand Historien, «
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dot C té ed dE détient ni, ie) antiécocutt |.
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liberté de la presse pour elle-même mais « parce qu’il la savait nécessaire au développement des autres libertés ».
Et cependant il nous est impossible de penser que ce ïarouche individualiste n’ait pas aimé la puissance de sa plume comme partie intégrante de son individu. On doutera toujours qu’il n’ait considéré son art que comme un service public et n’ait prétendu à la liberté d'écrire que pour des raisons d'utilité sociale.
D'ailleurs les constructions que l’on élève sur {a pensée de CHATEAUBRIAND sont tellement fragiles qu’on craint pour elles avant même qu’elles soient achevées. L’attitude si catégorique de CHATEAUBRIAND en faveur d’une censure de la politique extérieure a duré suffisamment pour nous taire illusion. Lui-même sans doute, il s'était laissé faire illusion. Détrompé par l'expérience, il né croit plus possible la censure de la presse; pas davantage qu’un contrôle de la foudre ou de la tempête (48). L’imprimerie lui apparaît comme une force de la nature: c’est « l'électricité sociale ». Qui . se ferait fort de la capter ?
Mais alors, cette liberté de la presse, si elle échappe à tout contrôle de la société c’est qu’elle ne naît pas de la société; . elle est une force de la nature humaine: force fatale, incoercible. Pas n’est besoin de faire appel à des concepts ju- - ridiques pour assurer les droits de l’homme, il suffit d’observer la nature, de reconnaître l’ordre divin. ROUSSEAU a sacré les exigences de sa nature; CHATEAUBRIAND ne fait pas autre chose: « La Liberté ne vient pas du peuple, ne vient pas du roi; elle ne sort pas du droit politique mais du droit de nature ou plutôt du droit divin; elle émane de Dieu qui livra l’homme à son franc arbitre; de Dieu qui ne mit point
(48) Mémoires d'Outre-Tombe, livré XIIT, page 270.
de conditions à la parole lorsqu’il donna la parole à l’homme, laissant aux lois le droit de punir cette parole lorsqu'elle faillit mais non le droit de l’étouffer » (49).
Dans ces lignes qui sont de 1827 CHATEAUBRIAND, nous semble-t-il, a livré sa pensée profonde. On n’arrête pas la liberté; on ne bride pas une Chambre; on ne musêle pas une presse; on n’immobilise pas une Charte. Tel est son creao. La vision d’une évolution fatale, inexorable, pénètre toutes ses idées; et nulle idée, plus profondément que l’idée de liberté. Dans l'humanité comme dans la nature, des forces nouvelles sont apparues: ce sont la presse, la tribune, et pour tout dire l’opinion. Avec elles, il n’y a pas à discuter, ni biaiser: se soumettre ou se démettre. C’est un flot tout puissant qui briserait les digues si on prétendait l’endiguer.
Mais en même temps, si on ne parvenait à le canaliser, il risquerait de tout dévaster. Si l’opinion arrivait tout d’un coup au souverain pouvoir, elle ferait des catastrophes : il lui faut un tuteur qui l'y conduise, qui la fasse approcher pas à pas de ce but, qui l’habitue peu à peu; et c’est le Roi.
(49) Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la presse, page 480.