‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 68 sur 91 · SA NECESSITE · texte numérisé non relu

SA NECESSITE

Le roi de CHATEAUBRIAND est aussi absolu que sa liberté. Si les Chambres doivent être libres comme en Angleterre, le roi doit être fort comme en France. Car la France a besoin d’un gouvernement fort. Ses conditions d’existence, sa nature politique, sa géographie, son état social diffèrent essentiellement de ceux de la Grande-Bretagne.

Celle-ci est protégée par son insularité. Les mers arrêtent autour d’elle les mouvements des empires: elle ne reçoit jamais le premier coup de leur puissance: les lointaines prévisions, les secrets de la diplomatie ne lui sont pas utiles car elle est à l’abri des surprises; la France, au contraire, ouverte aux invasions, en contact direct avec les grandes puissances européennes doit prévenir l'évènement, arrêter le danger dans ses causes si elle ne veut ensuite en subir tout le poids. 1 MR de ne DE | |

Les Chambres, plus sensibles au fait du jour qu'aux perspectives de l'avenir, aussi incapables de secret que de

rapidité, sont par définition impropres à cette politique.

Dans la pensée de CHATEAUBRIAND, la politique extérieure est chose royale. Il l’a toujours pensé, toujours écrit, mais Jamais, si nettement, si fortement que durant cette guerre d’Espagne, lorsque, ministre des Affaires étrangères, il déplorait les tracasseries, les lenteurs, les petitesses du régime parlementaire :

« Il est évident qu’il faut laisser au pouvoir exécutif en France une bien plus grande force qu’en Angleterre. Le roi doit être plus libre dans ses mouvements parce que la France est plus grande, plus exposée aux combinaisons de la politique extérieure. Beaucoup d'intérêts que l’on soumet à la discussion publique chez nos voisins demandent parmi nous du secret et ne pourraient être débattus sans danger dans nos deux Chambres ». "4 | |

Et plus loin: « Tandis qu’on se livrerait à des abstractions politiques et qu’on aurait l’œil fixé sur les astres, on pourrait tomber dans un abîme » (50). |

Pouvait-on plus clairement désigner le penchant de la tribune pour les batailles idéologiques qui ne se terminent trop souvent qu’au choc brutal de la réalité ?

La Chambre des Pairs serait-elle susceptible de conduire la politique extérieure sans tomber dans les mêmes difficultés et les mêmes erreurs ? CHATEAUBRIAND ne le pense pas. Cette assemblée malgré son recrutement et son aspect aristocratique ne lui semble pas assez différente de la Chambre des Députés. La noblesse n’a pas conservé en France d’assez fortes racines: elle est loin de posséder Ja richesse territoriale et l'influence de l’aristocratie anglaise ; chefs d’une nombreuse clientèle, détenteurs de la terre et de l'argent, les lords représentent les grands intérêts de leur

(56) Discours aux pairs sur la guerre d’Espagne,

pays: leur position est vraiment royale, et l’on ne saurait s'étonner que les desseins de ia diplomatie et de ia guerre leur soient soumis. Les pairs de France n’ont encore rien de iout cela.

< Ne nous y trompons pas, dit-il, il n’y a en France de monarchie que dans la couronne: c’est elle qui par son anüuquaté et ia force de ses mœurs nous sert de barrière contre les flots de la démocratie » (51).

Ainsi aux difrérences de la position geographique viennent s ajouter celles de l’état social, aux besoins de la politique extérieure. les nécessités de l'ordre intérieur: en Angletorre tout concourt à la liberté; en France tout réclame Pautorité. Autant CHATEAUBRIAND s'inspire de l'exemple britannique quand il détermine le pouvoir des Chambres, autant il s’en écarte quand il considère l’autorité du Roi. fl veut les Chambres comme en Angleterre et le Roi comme en France.

Page 1