SON EXERCICE
CHATEAUBRIAND est logique dans sa contradiction. Il a posé en principe qu’il faut « vouloir ce que l’on a »: on a le Roi; on a les Chambres : il les veut l’un et l’autre avec toutes leurs conséquences.
Or, il est dans le principe de la monarchie de nommer les ministres et de faire les lois: après avoir réclamé pour les Chambres la responsabilité ministérielle et la plénitude du pouvoir législatif, il reconnaît au roi les mêmes droits.
Dans son principe encore le roi est souverain. Incarnant l'intérêt général, il lui appartient de briser au nom de la
(51) Discours aux Pairs sur l'intervention, page 430 (1823).
raison d'Etat toutes les résistances même les plus haut placées?
« Il a une puissance absolue pour rejeter la loi, pour dissoudre les Chambres si les besoins de l'Etat le requéraient » (52) Le pouvoir royal ne peut donc rencontrer nulle entrave.
D'ailleurs loin de le gêner en quelque chose, les institutions nouvelles le renforcent. La loi librement consentie peut aller beaucoup plus loin que la loi imposée; elle paraît moins lourde parce qu’elle a été voulue par les assujettis et elle peut exiger beaucoup plus sans peser davantage. Et qui penserait à repousser la loi quand elle exprime non seulement la volonté du chef de l'Etat mais celle du peuple tout entier ? L’on comprend le monstrueux pouvoir de la Convention et que la République ait pu imposer aux Français des charges qu’ils n’auraient ‘jamais acceptées de la Monarchie.
Si ces charges ont pu être conservées sous la restauration, on le doit sans doute aux institutions libérales qui soutiennent les Bourbons:
« Quel roi de France dans l’ancienne monarchie aurait pu lever l’impôt énorme que le budget a établi ? Quel roi aurait pu faire usage d’un pouvoir aussi violent que celui dont les lois sur la liberté de la presse, la liberté individuelle et les cris séditieux ont investi la couronne (53) ? »
Le roi peut tout avec les Chambres :
< D'un bout de la France à l’autre une loi passée dans les deux Chambres met à sa disposition notre vie, nos enfants, notre fortune... (54) ».
(52) Monarchie selon la Charte, VII, 17.
(53) Monarchie selon la Charte, XII, 29.
(54) Réflexions politiques, chapitre XII.
La liberté s’étant faite l’associée, la collaboratrice de l’autorité, a disparu du même coup de tous les corps d'Etat qui limitaient la puissance royale: elle a ruiné les libertés, « les millions d’entraves » dont l’ancienne monarchie était embarrassée. Qu'est-ce qui s'oppose désormais aux ordres du roi ? « A-t-il à essuyer ces remontrances sans fin lorsqu'il a besoin du plus faible impôt ? Rencontre-t-il dans toutes les provinces, dans toutes les villes, dans tous les villages, des coutumes, des corps qui lui disputent les droits les plus légitimes ? » (55).
Non contente de soulager sa puissance de tant de gênes, les chambres garantissent le roi contre un retour possible de cet esprit d'indépendance. Elles lui sont un bouclier:
« Derrière les deux Chambres rien ne peut l’atteindre ; unie aux Chambres, sa force est inébranlable ».
En effet:
« Les rassemblements populaires si dangereux dans les monarchies absolues parce qu’ils sont en présence du souverain même, sont peu de choses dans les monarchies représentatives parce qu’ils ne sont en contact qu'avec des ministres ou des lois. Entre le monarque et ses sujets se trouve une barrière qui arrête tout: les deux Chambres et les institutions publiques ».
Miracle de la monarchie constitutionnelle (56) :
« Le roi dans cette monarchie est plus absolu que ses ancêtres ne l’ont jamais été, plus puissant que le sultan de Constantinople, plus maître que Louis XIV à Versailles ».
(55) Réflexions politiques, chapitre XII.
(56) Les citations qui suivent reproduisent le chapitre XII de la
Monarchie selon la Charte.