II. — LA LIBERTE DE ROUSSEAU
Il était donné à J. J. Rousseau de découvrir par delà les
temps de la vie en société, un état de nature où l’homme connut une activité sans contrainte dans une existence absolument indépendante de celle de ses semblables. Nous n’aurons pas lindiscrétion de demander à l’auteur du Contrat Social d’où venait, où allait cet homme de la terre vierge, sans père ni mère, sans frère, sans compagnon et sans chef, car il nous avertit lui-même que l’état de nature n’est sans doute qu’une fiction utile, simple postulat mais sur
(4) Ou simplement mises en tutelle. Ainsi l'autonomie financiere
des communes est réglementée dès le temps de Saint Louis.
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lequel est basée la Liberté. Car la Liberté au sens roussien du mot c’est le droit absolu de n’obéir qu'à soi-même. C’est pourquoi sans la fiction du Contrat Social on se verrait dans la cruelle alternative ou de supprimer le gendarme ou de nier la Liberté; or l’un est absolument nécessaire à la société, l’autre, absolument nécessaire à Rousseau. Mais comment faire vivre et durer en même temps cette contrainte et cette Liberté ? c’est toute l’histoire du Contrat Social.
« Au commencement était la Liberté ». Il appartenait à 14 Révolution de bouleverser toutes les notions de l’ordre politique avec ce simple axiome. On avait cru jusque là que l'être humain naïssait au sein des familles et non dans l'indépendance de tout lien; on pensait qu’en labsence d'une société organisée les hommes nus et sauvages iraient à travers les bois sans autre défense que celle de leurs pieds et de leurs mains et qu’il en serait d'eux comme les bêtes fauves qui n’ont de respect que pour celle dont la griffe est mieux acérée ou le croc plus solide; enfin, on en concluait que sans autorité reconnue les hommes obéiraient à la loi de la jungle, le fort ayant toute licence d’opprimer son voisin plus faible. Dans cette conception lépanouissement de Pindividu voulait un effort constant de la société, la lutte permanente de l’ordre sur l'anarchie primitive; et la première des libertés était d’être gouvernée, toutes les autres ne pouvant tenir sans celle-là.
Du reste, il est assez évident que la liberté de circuler est le fruit d’une bonne police et que la liberté d'imprimer ne se conçoit pas chez des hommes ignorants ces artifices de la vie en société que sont la lecture et l'écriture. Aussi bien Rousseau n’ignore pas l’importance de la législation et il lui donnera une assez large place dans ses conclusions : mais pour linstant il faut et il suffit que l’individu soit sou-
Et
verain ét pour cela, d’abord, que la Liberté lui appartienne en propre.
Cette Liberté est un don de nature, supérieur à toutes les contingences terrestres et à tous les hasards de la naissance; le même pour le riche et pour le pauvre, pour le nègre et le blanc, pour l’homme du Mississipi et le riverain de la Seine. Ce n’est pas un héritage soumis au travail des générations et aux vicissitudes de la fortune mais un droit nature que nous tenons de l’indépendance première de nos ancêtres. Ce n’est pas davantage une acquisition personelle, elle est aussi entière chez l’enfant qui vient au monde, nu et sans défense, que chez l’adulte armé pour la vie. La liberté politique a tous les caractères de la liberté métaphysique. L'homme est à l’origine en face des lois humaines comme en face des commandements de Dieu, aussi libre de s'y soustraire: aussi maître de ses actes publics que de ses intentions les plus secrètes. Il y a même cette différence que le décalogue existe indépendamment de sa volonté tandis que les lois humaines tirent de lui leur existence
En effet, la Liberté étant antérieure à la société celle-ci
dérive de celle-là. L'ordre des peuples naît d’une délibéra tion. Les hommes viennent en un lieu et font un pacte telle est l’origine des nations. Et ce contrat social est renouvelé à chaque génération, dans l’ordre de la Liberté nui ne pouvant obliger que lui-même. Les vagissements du nouveau-né dans son berceau ne sont-ils pas le témoignage de son adhésion au pacte souscrit par ses aînés ?
De cette façon le Gouvernement n’est que l'expression Ge la Liberté et chacun a consenti d'avance à toutes les contraintes dont la Société voudra le charger. « Chacun s’unissant à tous n’obéit pourtant qu’à lui-même et reste aussi
libre qu'auparavant » (5). En principe nul ne se trouve
(5) Contrat Social, Livre I, chapitre 6.
Lo past obligé sans lavoir voulu, l'autorité étant le produit de la Liberté. -
La Liberté absorbe tout. Etant au commencement de tout, elle établit tout, elle commande tout; elle est Dieu. Seulement, par l'effet du Contrat Social, elle a changé de place: elle est sortie des individus pour se fixer dans l'Etat. Elle s’est fait gendarme. Or elle reste la même dans ses nouvelles attributions; elle y conserve son omnipotence, sa pri-. mauté absolue, son droit divin; fondue dans l'Etat, elle lui infuse ses vertus, elle lui communique sa divinité. La loi étant l'instrument de la Liberté, plus il y aura de lois et plus on sera libre; le maximum de contraintes procurera le maximum de bonheur; le despotisme le plus tracassier sera la lihération du genre humain.
L'autorité s'appelle Volonté générale; elle est constituée par « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté » (6). Elle s’étend donc à tout. Contre elle, nui être humain ne saurait invoquer la Liberté puisque la Liberté est toute en elle; nulle activité humaine ne saurait lui échapper puisque rien d’humain n’échappe à la Liberté. La Liberté n’a pas de limites; elle non plus ; la Liberté est une et indivisible, elle aussi. C’est ainsi que le libéralisme le plus extrême aboutit à l’étatisme le plus universel et que pour n’obéir qu’à soi-même on s’enlève toute possibilité de ne pas obéir.
111. — LA LIBERTE DE CHATEAUBRIAND. CHATEAUBRIAND avait-il vu toutes les conséquences du
Centrat Social? prévovyait-il que les hymnes à la Liberté s’'épanouiraient dans le sang des aristocrates. Sans doute dans ROUSSEAU, ce qui avait séduit l'apprenti philosophe, ce