‹ Les idées politiques des GirondinsChapitre 15 sur 37 · COMMENT CONDORCET A-T-IL. ÉTÉ JUGÉ · texte numérisé non relu

COMMENT CONDORCET A-T-IL. ÉTÉ JUGÉ

Condorcet fut pendant sa vie politique l'objet d'attaques très vives. André Chénier, qui avait été son admirateur, ne le ménagea pas. Après la Révolution de thermidor, les Girondins rentrés à la Convention entourèrent sa mémoire d'une sorte de culte. Le groupe de philosophes et de sa-

(1) Mémoires de M"^^ Roland, Edit. Dauban, p. 376.

vants qui contiouêrent sous le Directoire, le Consulat et r Empire, la tradition du xvnî* siècle, avaient tous été ses disciples ou ses amis. Dans le courant du xix* siècle, il fut tenu dans un oubli injuste et presque toujours durement apprécié. Auguste Comte reconnaît sans doute ce qu'il lui doit ; il le met au premier rang des penseurs de Thumanité, à côté et même au-dessus de Montesquieu. Mais la publication de ses œuvres complètes, de 1847 à 1849, par Arago, passa presque inaperçue, Sainte-Beuve en profita pour le juger avec une extrême sévérité, et, depuis lors, Condorcet a été considéré presque par tous comme un pur rationaliste dont la lecture ne présente plus aucun Intérêt.

Déjà Bûchez et Roux lui reprochaient <* de croire à la Révolution comme à un problème de géométrie que la îormule du droit naturel est appelée à résoudre 5^(1). Taine le déclare « un pur dogmatique et un simple logicien (2). » Renan parle de son « rationalisme absolu (3). Partout ou presque partout Tap prédation est la même. M. Emile Faguet range Condorcet parmi les disciples de Bufïon, mais lui découvre « une intrépidité de dogmatisme qui Teût fait sourire > (4).

Michelet cependant lui rend justice. 11 vante sa prodigieuse érudition, sa ferme raison et sa foi infinie à Tavenir (5). Depuis quelques années, on a de nouveau étudié la pédagogie de Condorcet; de très nombreux travaux lui ont été consacrés à ce point de vue. Mais rensembla de son oeuvre est toujours délaissé.

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(1) Histoire parlementaire de la Révolution, tome XII, p. 3G0,

(2) La Conquête jacobine j tomR I, p. 26.

(3) La réforme mteUectueUe et inorale de la France, p. 40.

(4) XVIII^ Siècle. Etudes littéraires.

(5y SUtoire de la Révotutiont tome II, p, 298,

Est-ce que les appréciations sévères que nous avons relevées sont méritées ? Après Tétude que nous avons essayée, il nous semble possible de répondre.

Condorcet est il vraiment Tesprit systématique que l'on nous dit ? En politique, il a un système, mais ce système est prudent. Les réformes doivent commencera la base, par la reconstitution des municipalités et des provinces. Certes, il se montrera singulièrement hardi après la chute de la monarchie ; mais c'est qu'il pouvait croire, comme tous les hommes de son temps, que la Révolution avait réellement fait table rase du passé. On l'a souvent opposé à Montesquieu, qu'il n'admire pas toujours en effet. <c L'esprit de modération doit être celui du législateur, dit Montesquieu » et Condorcet déclare ne pas entendre cela : i( L'esprit du législateur doit être la justice » (1). Il lui reproche son sage chapitre sur les idées d'uniformité : « Une bonne loi, proclame-t-il, doit être bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tous. » Mais il est parfaitement injuste de ne retenir que ces maximes. Nous avons eu souvent l'occasion de souligner son sens très réel de la relativité des choses et il a fort bien vu ce qu'il y a d'artificiel dans la distinction des pouvoirs de Montesquieu.

Condorcet voulait une Constitution dont les principes fussent fondés sur les droits naturels de l'homme antérieurs aux institutions sociales. » Cela n'est pas pour nous très compréhensible Mais l'erreur que l'on a tant reprochée à Condorcet et à la Révolution tout entière n'est qu'une erreur historique. Les droits que l'on a appelés naturels sont les droits primordiaux des hommes, qui se trouvent aujourd'hui à la base de presque toutes les Constitu-

(1) Observations sur le XXIX^ livre de l'Esprit des Lois.

lions. Ils ne sont pas antérieurs aux institutions sociales, et c'est là qu'est Terreur, ils en sont, au contraire, le plus beau fruit, celui qui a mis le plus de temps à mûrir.

L'écrivain s'est donc souvent trompé avec son siècle. Il a la prétention non pas d'organiser les pouvoirs existants, mais de créer des pouvoirs nouveaux en vertu d'un système réfléchi. Et la vanité de cet effort n'a pas besoin d'être démontrée. Sa haine de l'aristocratie et des corps traditionnels Ta conduit à proscrire en fait sinon théoriquement la liberté d'association. Il y a dans ces conceptions une méconnaissance des réalités de la vie sociale qui nous étonne chez un homme qui comprenait si bien l'histoire. Mais ce défaut est celui de son temps et Condorcet certainement l'a moins que la plupart de ses contemporains.

Il se rend compte que les vieilles nations, embarrassées de préjugés séculaires, ne sont pas dans la même situation que les peuples naissants de l'Amérique (1). La tradition ne doit pas être complètement sacrifiée ; il ne faut point négliger l'expérience de ceux qui ont la pratique de la vie : « Autrefois, on ne croyait, on n'agissait que d'après des autorités ; maintenant on ne peut admettre pour guide que sa propre raison. Les particuliers regardaient les lois comme des oracles. Ils semblaient croire qu'on ne pouvait oser y trouver des défauts, à moins que d'en avoir reçu la mission du législateur. Maintenant un rédacteur des lois n'est qu'un homme, et les lois qu'il propose sont, comme tout autre ouvrage, soumises à l'examen et à la censure. Mais n'est-ce pas aller trop loin ? Ne pourrait-on pas supposer que des hommes qui ont rempli des places importantes, qui ont montré de grands talents, qui surtout ont vieilli dans l'administration, ont été plus à portée d'apprécier les bons effets d'une loi. qu'un sage qui ne les juge

(1) Eloge de Franklin.

dans son cabinet que d'après Tidée qu'il s'est faite de la nature et des droits de l'homme (1) ?

Se tenant également à l'écart d'un optimisme ridicule et d'un pessimisme décourageant, il croyait au perfectionnement possible de l'homme et non à sa perfection actuelle . « C'est une des considérations les plus importantes dans rétablissement d'une Constitution politique, disait-il, de n'exiger des hommes qu'une vertu ordinaire et de ne leur supposer qu'une méchanceté commune (2) ». En accordant le droit de vote à un citoyen, on n'en fait pas pour cela un homme compétent en toutes choses. Condorcet le sait et raille ceux qui s'imaginent qu'on peut connaître les sciences sociales, sans les avoir apprises, sous prétexte que ces sciences se servent des mots de la langue usuelle. Il distingue soigneusement « le droit social d'avoir un avis sur ce qui intéresse la société de celui de prononcer sur la vérité d'une proposition, droit que les lumières seules peuvent donner (3) ». Taine ne lui apprendra donc pas qu'il faut découvrir la vérité politique avant de la mettre aux voix (4).

Nous pouvons conclure que Condorcet a été mal jugé. La plupart des écrivains qui parlent de lui semblent n'avoir lu que le Progrès de V Esprit Humain et s'être laissés impressionner par le seul titre de son ouvrage sur la Mathématique Sociale. Certes il est bien du xviii® siècle, mais c'est en le lisant plus qu'en lisant Voltaire et même Montesquieu et Rousseau que nous sentons combien nous sommes encore profondément les fils intellectuels de ce temps.

(1) Réflexions sur la Jurisprudence criminelle.

(2) Eloges de Haller.

(S) Vie de M. Turgot.

(4) L'Ancien Régime, tome I. Préface, p. 4.

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