CHAPITRE XVI
La Be]igîon des Girondins
1. La Gonblitution et la reconnaissanee de l'Etre Suprême. Polémique de Robespierre et de Guadet aux Jacobins. — II. Déclaration d'Isnard. Discours athée de Jacob Dupont. III. La séparation de TEglise et de l'Etat. — IV. Le panthéisme de l'abbé Fauchet. Condorcpt. — V. Le déisme des Girondins
Nous avons déjà raconté comment, le 17 avril, au début de la discussion sur la Déclaration des droits, un obscur député de Cayenne, André Pomme, avait demandé que « préalablement à toute Déclaration, parle premier article, la Convention reconnût expressément l'existence de l'Etre Suprême ». Louvet réclama Tordre du jour motivé sur ce que l'existence de Dieu n'avait pas besoin d'être reconnue par la Convention ; la formule était à la fois respectueuse et adroite et tous les hommes d'esprit de l'Assemblée durent y applaudir. Mais Robespierre n'était pas un homme d'esprit et il garda de cet incident une longue rancune à ses ennemis. Il le rappelle avec véhémence dans son grand discours sur le rapport des idées religieuses et morales avec les principes républicains, qui aboutit au décret du 18 floréal An II, reconnaissant Texistence de l'Etre Suprême et l'Immortalité de l'Ame. C'est que pour Robespierre la croyance à l'Etre Suprême est un
dogme qui fait partie de la foi civique. Disciple étroit de Rousseau, il fonde la République sur la vertu et la vertu sur la croyance en Dieu (1). L'athéisme lui semble « un système de conspiration contre la République et TindifTérence elle-même sape les bases de la Société». Robespierre avait profondément le tempérament religieux; Victor-Hugo parle quelque part de son air prêtre (2), et, à la fin de sa carrière, le chef de la Montagne prit en effet des allures de pontife.
Aussi conservait-il un cuisant souvenir de la polémique qu'il avait eue avec Guadet au club des Jacobins, en mars 1792. Il la rappelle aigrement dans le discours dont nous avons parlé : « Nous avons entendu, qui croirait à cet excès d'impudence ? nous avons entendu dans une Société populaire, le traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le mot de Providence. » Cet incident est caractéristique. Robespierre préseiita une adresse où il parlait de la Providence « qui veille toujours sur nous beaucoup mieux que notre propre sagesse » et où il exhortait ses auditeurs « à ne pas lasser la bonté céleste qui jusqu'ici s'est obstinée à nous sauver malgré nous. » Guadet répondit avec une hauteur méprisante : « J'ai entendu souvent dans cette adresse répéter le mot Providence; je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J'avoue que ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais pensé qu'un homme qui a travaillé avec tant de courage pendant trois ans pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite dans l'esclavage de la superstition. » Dès les premiers mots de la réplique de Robespierre, on sent une irritation sourde. Il croit son honjieur engagé et il se défend d'être superstitieux. L'idée de Dieu a été pour lui, au
(1) Voir dans ce même discours le pompeux éloge qu'il fait de Rousseau»
(2) Quatrç-Yingt'Treize,
milieu des orages politiques, le plus ferme et presque Tunique soutien. Il s'efforce de lier la cause du peuple à l'idée de la l^rovidence. La discussion souleva un grand tapage ; le président, c'était l'évêque de Paris, s'entendit crier de la porte : « Point de capucinades !» et au moment où l'adresse vint en seconde lecture, Robespierre la retira.
Guadet était un des chefs de la Gii^nde ; Isnard en était un des orateurs les plus bruyants; un jour, à la tribune de la Législative, tandis qu'on discutait sur les mesures à prendre contre les prêtres réfractaires, il s'écria : « Mon Dieu, c'est la loi , je n'en ai pas d'autres. » Et Lecoz, alors évêque d'Ille-et- Vilaine et député, déclara que ce discours était un code de l'athéisme (1). Quelques jours après, il est vrai, l'orateur écrivit aux journaux une lettre dans laquelle il déclarait s'être servi « d'une expression figurée dans un moment où il improvisait avec chaleur. » Il se défendit d'être athée : « J'ai contemplé la nature, je ne suis point insensé, je dois donc croire en Dieu (2). »
Mais voici une manifestation autrement curieuse. A propos du projet d'organisation des écoles primaires de Lanthenas, Durand-Maillane avait prononcé un discours religieux, le 12 décembre 1792. Jacob Dupont, député d'Indreet-Loire et ami des Girondins, répondit : « Je l'avouerai, les premières assertions de Durand-Maillane m'ont paru fort étranges lorsqu'il a voulu circonscrire dans certaines limites la raison de l'homme qui n'en connaît plus... Quoi! les trônes sont renversés, les sceptres brisés, les rois expirent, et les autels des dieux restent debout encore!
(1) Moniteur, n» du 15 novembre 1791 .
(2)Aulard: L'Inspiration oratoire des Girondins. Revue delà Révolution Française. Tome V.
(Murmures subits de quelques membres. L'abbé Ichon demande que V opinant soit rappelé à Vordre,,.) Si Thumanité est redevable à la nation française d'un premier bienfait, peut-on douter que le peuple français ne soit assez sage pour renverser aussi et les autels et les idoles aux pieds desquels les rois avaient su le faire enchaîner. » Les évêques présents à la Convention veulent arrêter Torateur, mais Dupont continue : « La nature et la raison, voilà les dieux de Thomme ; voilà mes dieux. » L'abbé Audrein s'écrie : « On n'y tient plus, ■ et sort brusquement de la salle au milieu des rjxes. Danton avait dit quelques jours auparavant que « le peuple avait besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir»; pour prouver qu'ua prêtre n'est pas toujours nécessaire à la dernière heure, Dupont montre Condorcet fermant les yeux à d'Alembert ; il ajoute : « Je l'avouerai de bonne foi à la Convention, je suis athée. » 11 se fit alors une grande rumeur ; le tumulte se prolongea quelque temps. « Peu nous importe, criait-on à l'orateur, vous êtes honnête homme. » Il put cependant terminer son discours dans le calme (1).
Jacob Dupont était, paraît-il, un excentrique, mais ce qui donne de l'importance à sa manifestation, ce sont les applaudissements par lesquels la Gironde, ironiquement tournée vers Robespierre, l'accueillit. Brissot lui donna des éloges dans le Patriote Français du 16 décembre : € Dupont a exposé des idées très justes avec l'aimable abandon de la bonhomie... C'était un spectacle curieux pour un observateur de voir, d'un côté, le calme de l'orateur philosophe, et, de l'autre, les mouvements, les contorsions, les cris d'une partie de la Montagne et surtout des prêtres et des évêques qui se trouvent encore, quoique en petit nombre, à la Convention. On eût dit (j'emprunte à ces messieurs, un objet de comparaison) on eût dit que Dupont était un exorciste au milieu d'une bande de possé-
(1) Moniteur, n° du 16 décembre 1792.
dés. » Nous verrons plus loin que Jacob Dupont essaya de mettre ses idées en pratique.
A TAssemblée législative, certains Girondins avaient entrevu la solution que la Convention accepta seulement à la fm de sa carrière : la séparation de TEglise et de TEtat. Gensonné parlant sur les troubles causés par les prêtres réfractaires, reconnaît que la Constituante a donné beaucoup trop d'importance aux dissensions religieuses et demande qu'on sépare de la religion tout ce qui tient à Tordre civil (1). Ducos, le 26 octobre, avait déjà prononcé des paroles plus nettes : « Séparez de ce qui concerne l'Etat, tout ce qui concerne la religion ; assimilez la manifestation des opinions religieuses à la manifestation de toutes les autres; assimilez les assemblées religieuses à toutes les autres réunions des citoyens; que toutes les sectes aient la liberté de choisir un évoque ou un iman, un ministre ou un rabbin. »
Mais ce ne sont là encore que des paroles. Le 24 décembre 1792, Bancal des Issards, l'ami des Roland, proposa à la Convention d'exclure la religion de l'école. Vers la même époque, Jacob Dupont et Cambon, préoccupés de faire des économies, songèrent à supprimer le budget des cultes ; ils furent soutenus par Lanthenas, mais combattus par Robespierre dans les Lettres à ses commettants. Dans la presse, le Girondin Gorsas et le Jacobin Audouin approuvèrent le projet que Condorcet se contenta de résumer. Nous connaissons l'opinion de ce dernier, qui, comme Danton, acceptait en principe la séparation, mais l'écartait momentanément pour des raisons politiques.
(1) Moniteur, no du 4 novembre 1791.
Nous n'avons vu jusqu'ici que le côté négatif des opinions religieuses du groupe Girondin. Quelles étaient leurs idées positives ?
Depuis le mois d'octobre 1790, un club philosophique s'était formé au Palais-Royal sous le nom de Cercle social.
L'abbé Fauchet et son ami Bonneville, rédacteur de la Boucla de Fer, en furent les fondateurs avec Condorcet et Brissot. C'était une loge maçonnique, les Amis de la Vérité et les Enfants de la Nature, qui avait ouvert largement ses portes. Les adhésions vinrent particulièrement nombreuses du Calvados, de Lyon et de Bordeaux, régions qui se prononcèrent plus tard pour les Girondins. Le succès fut très grand puisque dix mille personnes assistaient, paraît-il, au troisième discours de Fauchet. Nous savons que Condorcet y fit souvent des communications ; c'est là qu'il lut son travail sur l'admission des femmes au droit de cité. Les femmes du reste y étaient reçues et quelquesunes y prirent la parole. Fauchet, avec le titre de Procureur général de la Vérité, était le grand maître du .Cercle. Sa réputation d'orateur était aussi éclatanteque sa gloire de patriote, et la première fois qu'il monta à la tribune « l'Assemblée témoigna par de vifs applaudissements sa grande espérance d'être émue » ; si nous en croyons le compterendu, cette espérance ne fut pas trompée et a la reconnaissance fut profonde ».
Dès le premier discours de Fauchet consacré à l'éloge de la Franc-Maçonnerie, nous trouvons des affirmations panthéistes : (( L'immensité de la nature va de Dieu à Dieu ». Il parle de l'Evangile non pas en prêtre mais en homme ; il reste chrétien, mais parce que l'Evangile est le code de l'amour ; il veut renverser « l'édifice barbare de haine, de servitude et de discorde élevé par les théologiens sur cette
base divine fl) » Le discours sur l'universalité de la nature contient des déclarations encore plus nettes : < La nature, considérée dans sa généralité absolue, est le principe, le moyen et la fin de toutes les existences. L'éternité, Timmensité, l'infinité, voilà son essence immuable. Si l'être éternel, immense, infini, n'existait pas, rien n'existerait et ne pourrait jamais exister. Le néant ne produit rien et ne peut rien produire; il y a donc de toute nécessité une nature absolument divine, c'est-à-dire sans limitation de temps, d'étendue et de puissance, d'où dérive tout, qui renferme tout, à qui tout se rapporte. Les vérités sont éternelles, les règles du beau sont éternelles, les lois de la
justice sont éternelles L'intelligence universelle de la
nature est sans bornes ; elle est infaillible parce qu'elle* est infinie, et que l'inflni ne peut errer. Comment l'infini se tromperait-il ? il comprend tout ».
Il parait donc établi que dans un cercle où les futurs Girondins se trouvaient en grand nombre (2), l'un des principaux d'entre eux enseignait publiquement le panthéisme. La Bouche de Fer publiait souvent des articles ayant la même tendance et le n» du 14 novembre 1790 contient un hymne à la vérité dont le sens est très clair si les vers en sont mauvais :
Deviens Dieu, l'Eternel te fit à son image . . . L'esprit divinisé se connaît, s'éternise.
Remonte vers les deux, par les cieux aimanté. L'homme est Dieu, connais-toi I Dieu c'est la vérité.
Devons-nous conclure de tout ceci, comme le disaient Bûchez et Roux en termes dont leur grave fanatisme les empêchait de voir l'allure plaisante, a qu'il est démontré pour rélève le moins avancé de la philosophie française que le panthéisme et le girondinisme sont au fond la même
(1) Bûchez et Roux, tome VII, p. 451.
(2) Nous trouvons cependant parmi les secrétaires, Barère et Camille Desmoulins.
doctrine ». Non certes, car si pour beaucoup de Girondins, comme d'ailleurs pour beaucoup de leurs contemporains, le culte de la nature se confondait avec le culte de Dieu, il n'est pas douteux que Fauchet parlait en son nom personnel. Les membres du Cercle social ne le suivaient pas toujours; on le vit bien dans les polémiques qu'il eut avec Villette et Prudhomme à propos de Voltaire.
Les rêveries mystiques de Tévêque deCaen effarouchèrent sans doute quelquefois Tesprit net de Condorcet. Il ne faut point oublier en effet quand on parle des idées religieuses des Girondins que Tami de Voltaire et de d'Alembert fut Tun des principaux d'entre eux. 11 était en quelque sorte leur philosophe et ceux qui après thermidor rentrèrent à la Convention, se réclamaient constamment de son patronage. 11 représentait la tradition scientifique du xviii® siècle et nous connaissons son indifférence en matière de religion, puisque il voulait fonder le bonheur de l'humanité uniquement sur la morale et la raison.
On ne doit pas conclure cependant que les Girondins fussent en majorité nettement antireligieux. Presque tous avaient reçu une éducation chrétienne. Cette éducation avait été sans doute de pure forme pour certains qui peutêtre, comme M^^ Roland, lisaient Plutarque à l'église; mais la plupart d'entre eux conservèrent longtemps des ,
sentiments de respect envers la religion. M. Aulard a i
noté les termes déférents dont se servent Vergniaud, I
Guadet et Gensonné, quand à Bordeaux ils parlent officiellement des cérémonies du culte. C'est peut-être là, « style de notaire», comme disait d'Alembert; la remarque est pourtant intéressante.
Quelques-uns des députés condamnés au 31 octobre se confessèrent à l'abbé Lothringer et à Fauchet, mais la
plupart moururent en libre-penseurs ; et rien ne rappelle mieux la fin des païens élégants de Tempire que la mort si héroïquement gaie du jeune Ducos ; Ducos donc chaque mot était une épigramme, d'après Camille Desmoulins, et qui était venu librement se constituer prisonnier pour ne pas abandonner ses amis, avait cependant bien des raisons de tenir à la vie(l).
Les Girondins qui proscrits ont pu écrire leurs mémoires font de fréquents appels à la divinité, Madame Roland, non sans froideur, Buzot et Barbaroux avec une sorte d'attendrissement farouche. Louvet, retiré quelque temps dans les grottes du Jura, invoque passionnément le Dieu de la nature ; il est vrai que les pages inédites de ses Mémoires, publiées par M. Aulard, commencent par ces mots : € J'en atteste le Dieu, — Nature ou Dieu, qu'importe 5^ (2). Cette attitude n'est d'ailleurs pas particulière aux Girondins proscrits. Barère, qui n'avait guère le tempérament religieux, eut dans sa prison des accès de piété tendre. C'est que tous les hommes cultivés de ce temps avaient à peu près la même éducation philosophique.
Les Girondins étaient déistes, mais ne cherchaient pas à préciser leur notion de la divinité. Assez indifférents en somme, ils n'ont pas les haines des hébertistes, et si parfois leurs orateurs parlent avec violence des prêtres réfractaires, c'est pour des raisons politiques. Ils se soucient peu de la religion constitutionnelle, et n'auraient jamais songé comme Robespierre à imposer les dogmes de la religion civile rêvée par Rousseau, Leur ami anglais, David Williams, avait fondé, il est vrai, en 1776, une liturgie basée
(1) Il n'avait guère que des amis; sa jeune femme l'adorait et^ si l'on en croit Collot d'Herbois, toutes les femmes le défendirent.
(2) Les Mémoires de Louvet, un peu oubliés aujourd'hui, sont le plus intéressant de ses Romans. Nous connaissons peu de pages aussi ardentes que celles où il raconte les jours d'amour passés avec Lodoïska à Paris, en pleine Terreur, alors qu'il était hors la loi.
sur les principes universels de religion et de morale « Free Thinkers » ; mais ce n'était pas là une secte ; c'était un simple club philosophique, quelque chose comme le prototype des théophilanthropes du Directoire, qui admettaient tous les cultes et même les athées. Puisque nous parlons des amis étrangers de la Gironde, n'oublions pas Thomas Paine, resté déiste, et dont cependant Y Age de Raison est dirigé contre Tautorité de la Bible.
Sur les questions religieuses, les Girondins se séparaient donc profondément de Robespierre ; mais beaucoup de Montagnards supportaient malaisément le pontificat de leur chef (1); on le vit bien aux rires qui accueillirent les révélations de Vadier sur Taffaire de Catherine Théot. La vérité est que, sur ce terrain, la majorité des Conventionnels était en communion d'idées et qu'on ne saurait trouver de différence essentielle entre les deux partis. Tout au plus, pourrait-on dire que les amis de Condorcet et de Vergniaud, complètement d'accord sur ce point avec Danton, étaient à la fois plus tolérants et plus sérieusement libérés de toute pensée religieuse que leurs adversaires.
(1) Rappelons la un du discours de Gloots sur la Constitution.