CHAPITRE XVII
Le Socialisme des Qirondins
I. f.a Convention protège la propriété.— IL Les théories socialistes chez les Jacobins. — Reculade cynique de Robespierre. Saint-Just. Barère. Billaud-Varenne. — IIL Les thèses socialistes chez les Girondins — Brissot. — IV. L'abbé Fauchet et la suffisante vie. — V. Le pasteur Rabaut-Saint-Etienne. — VI. Gondorcet et l'Egalité. — VII. Les mesures à tendances socialistes. Attitude des deux partis. — VIII. Opinions communes.
Y eut-il des socialistes parmi les Révolutionnaires, et quelles furent leurs doctrines ? C'est là un problème historique qui, malgré de récentes et importantes études, n'est pas encore détinitivement éclairci. Ce qui augmente la difficulté, c'est que le socialisme n'était pas encore une doctrine nette et que le mot même n'existait pas. Nous chercherons cependant s'il est possible de trouver chez les Girondins, comme aussi chez les Jacobins des idées où seraient en germe quelques-unes des théories socialistes du siècle suivant.
Nous savons déjà que sur la question de la propriété individuelle, l'opinion unanime de la Convention n'est pas douteuse. Dès la première séance, Danton fit acclamer une motion par laquelle l'Assemblée proclamait son respect de la propriété ; et si Cambon sembla s'y opposer, ce ne fut que par un scrupule de forme. Cette déclaration n'était pas pu-
rement platonique, et le 17 mars 1793, la Convention après un discours de Barère et sur la proposition de Levasseur, décréta « que quiconque proposerait ou tenterait d'établir des lois agraires ou toutes autres lois et mesures subversives des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles, serait puni de mort ». La plupart des députés pensaient d'ailleurs que l'Etat a un droit éminent sur la propriété individuelle, dont la seule justification est Tutilité sociale.
Robespierre, nous Tavous vu, émit dans sa Déclaration des droits, des propositions telles qu'il n'est pas difficile d'en tirer toute une théorie socialiste. Mais ce n'était là qu'un moyen de dépasser le projet du Comité Girondin ; après le 31 mai, ces articles disparurent du programme de Robespierre ; ils n'avaient été qu'un instrument de lutte ; ce fut un scandaleux escamotage politique et il est extraordinaire qu'après cette cynique et hypocrite volte-face, quelques socialistes se soient autrefois réclamés de l'orateur jacobin.
Saint-Just est théoriquement plus hardi que Robespierre. Ses Institutions nous présentent un essai de socialisme agraire assez naïf. Il demande que tout le monde travaille et déclare que la liberté ne s'établira pas tant qu'il y aura des malheureux ; or, il y aura des malheureux si l'on ne fait en sorte que chacun ait des terres. Là où se trouvent de très gros propriétaires, on voit beaucoup de pauvres et il ne faut ni riches ni pauvres. Les métiers industriels corrompent les hommes ; « il ne peut exister de peuple vertueux et fibre, qu'un peuple agriculteur >). L'opulence est une infamie, et Saint-Just indique avec précision où, selon lui, commence l'opulence : « Elle consiste à nourrir moins d'enfants naturels ou adoptifs qu'on a de mille livres de revenus ». C'est dans les Institutions que l'on rencontre
le mot célèbre : « Un malheureux est au-dessus du gouvernement et des puissances de la terre, il doit leur parler eii maître ». Mais nous ne savons pas si cet ouvrage était spécialement destiné à la Convention ou simplement à faire connaître au public les rêveries de Saint- Just (1).
Barère affirme lui aussi que « dans une République bien ordonnée, chaque citoyen a quelques propriétés». Billaud- Varenne parle avec une nuance de regrets de la loi agraire comme d'une belle chimère, mais il se contente de demander une répartition des biens « sinon absolument égale au moins proportionnelle entre les citoyens ». Il s'en tient d'ailleurs à ce vœu platonique et vague (2). Si Marat réclame parfois des mesures socialistes, il se laisse uniquement guider par les circonstances, et quant à Danton, il ne suivit jamais les quelques communistes qui se trouvaient, paraît-il, au Club des Cordeliers en 1791.
Certains jacobins eurent donc des tendances vaguement socialistes, sans dépasser, en pratique, les limites d'une extrême prudence. Nous trouvons chez quelques Girondins des doctrines analogues, avec plus de hardiesse et d'originalité dans la pensée, mais avec autant de réserve dans l'application .
Brissot exposa une théorie nettement communiste dans sa brochure : Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol considéré dans la nature et dans la société (3). Cet ouvrage, écrit sous la forme d'un ques- '
(1) Institutions. Bûchez et Roux, tome XXXV.
(2) Le Socialisîne et la Révolutiony par M. Lichtenberger.
(3) Chartres, 1778, reimprimé en 1782 dans la Bibliothèque philosophique .
tionnaire, est extrêmement curieux (1). La propriété dans la nature est, pour un corps, la faculté de détruire un autre corps afin de se conserver lui-même. C'est donc le besoin qui justifie la propriété. La propriété s'exercera partout où un besoin se fait sentir et sur toutes choses ; ce n'est pas d'ailleurs un droit dont on puisse trafiquer, car tant qu'il a des besoins, l'homme est obligé d'exercer lui-même son droit, et dès que ces besoins sont satisfaits, il n'a plus de droits. D'où cette conclusion : <( Le voleur dans l'état de nature est le riche ; dans la société, le voleur est celui qui dérobe à ce riche. Quel bouleversement d'idées ! » C'est le prototype de la phrase fameuse de Proudhon : « La propriété, c'est le vol. »
Mais l'état de nature est le pays des chimères. « Ce qui est vrai, ce qui est bon pour la nature, ne l'est plus pour l'homme -en société, )) et pour éviter un bouleversement général, Brissot demande qu'on respecte les lois existantes : « Défendons, protégeons la propriété civile, mais ne disons pas qu'elle ait un fondement dans le droit naturel.»
Où veut -il donc en venir ? Il a essayé de rendre les juges plus indulgents pour les malheureux affamés. Le vol commis pour rassasier la faim ne doit pas être puni ou ne doit être puni que d'un très léger châtiment, jamais de la mort.
Comme on le voit, cette conclusion est extrêmement modérée. Il semble parfois que la démonstration de Brissot n'est qu'un jeu d'esprit, lorsque, par exemple, il justifie presque l'anthropophagie dans l'état de nature (2), ou lors-
(1) M . Aulard en a donné une très complète analyse au tome VI de la Revue de la Révolution : La politique et VéloqueJice de Binasot, Voir aussi Bûchez et Roux, tome XIII.
'2) Cette facétie était sans doute familière aux hommes de ce temps ; M Lichtenberger nous dit que Marat, dans un projet de Déclaration des droits ^^ avait décrit avec un enthousiasme inquiétant les droits primitifs de l'homme qui, dans l'état de nature, vont jusqu'à l'anthropophagie. »
qu'il nous donne une théorie du viol à peine déguisée A). Cependant l'auteur était arrivé à une conclusion théorique singulièrement précise : « La société civile ne peut forcer ses membres à renoncer à la propriété primitive naturelle, à moins, ou qu'elle ne supprime Ijs besoins de Thomme, ou qu'elle ne lui donne un moyen d'y satisfaire, aussi sacré, aussi invariable que sa propriété primitive. Une pareille renonciation est nulle, anti-naturelle, et personne n'est tenu de l'observer. »
Au mois de mars 1792, \e Journal de Paris, où écrivaient André Chénier, Roucher, Du Pange et l'abbé Morellet, exhuma ce livre oublié, et une violente polémique s'engagea. Brissot se défendit de son mieux ; il. prétendit qu'on ne voulait pas le comprendre et qu'il avait parfaitement condamné le vol, ce qui était vrai, mais ce qui n'empêcha pas le Journal de Paris de traiter ses idées « de maximes de Rolande dans la caverne de Gil-Blas. »
Ce livre est très antérieur à la Révolution. C'est encore l'abbé Fauchet et le Cercle social qui nous donneront pendant la période révolutionnaire les manifestations socialistes les plus caractéristiques. Fauchet prêchait le panthéisme, et c'est de son panthéisme que découlent logiquement ses théories sociales. Tous les êtres se confondant dans la nature, tout doit être commun entre les hommes,
(1) <* Homme de la nature, suis donc son vœu, écoute ton [besoin, c'est ton seul maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes veines un feu secret à Taspact d'un objet charmant? Sens-tu dans ton être un frémissement, un trouble ? Sens-tu s'élever dans ton cœur des mouvements impétueux? Eprouves-tu ces heureux symptômes qui t'annoncent que tu es un homme?... La nature a parlé, cet objet est à toi, jouis. Tes caresses sont innocentes, tes baisers sont purs. »
et Fauchet en tire des conséquences précises : « Tout homme a droit à la terre et doit y avoir en propriété le domaine de son existence. Il en prend possession par le travail et sa portion doit être circonscrite par les droits de ses égaux. Tous les droits sont mis en commun dans une société bien ordonnée ; la souveraineté sociale doit tirer ses lignes de manière que tous aient quelque chose et qu'aucun n'ait rien de trop... Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire »• (1).
Cependant, il ne veut ni des lois agraires ni des lois de partage et n'admire nullement Sparte. Il loue le jubilé cinquantenaire des hébreux : on sait que chez les juifs, les dettes se trouvaient abolies tous les cinquante ans et que les familles rentraient en possession de leurs biens primitifs. Voici ses desiderata. « Il faut que tout le monde vive, c'est la première volonté de la nature. Il faut que tout le monde vive bien. C'est l'unique objet de la législation. Il faut que dans le surplus tout le monde soit libre, c'est l'ordre absolu et la perfection totale de la société. » C'est ce qu'il appelait, d'une expression heureuse, la suffisante vie.
Sommé par Anacharsis Cloots de faire connaître « les moyens qu'il tient en réserve pour doter chacun de la suffisante vie sans le recours aux lois agraires, » Fauchet ne s'expliqua pas d'abord. Lorsqu'il indiqua enfin ses moyens pratiques, il se montra extrêmement timide. Il renvoya à son ouvrage de la Religion nationale, publié en 1789, où il réclamait l'égalité de partage dans les successions et limitait à cinquante mille livres de rente les fortunes territoriales. Il demanda aussi le partage des terres en friches et la création d'ateliers de charité qui ne devaient payer, au moins à Paris, qu'un demi-salaire (2).
(1) Bûchez et Roux. Tome VIII, p. 164. — Lichtenberger, op, cit., p. 70.
(2) Jaurès. Histoire socialiste, p. 140.
Les conférences de Fauchet attiraient une foule immense, mais les idées qu'il exposait étaient fort attaquées. Il se plaint amèrement et souvent des articles de Laclos, qui rédigeait alors le Journal des Jacobins, Celui-ci pourtant n'abuse pas ; « il ne parle des Amis de la Vérité qu'à la troisième personne et lorsqu'il lui arrive de le faire, ce qui est fort rare, il les achève en deux phrases avec une outrecuidance de grand seigneur, brève et par-dessus tout insolente (1) ». C'est bien l'attitude de polémiste qui convient à l'auteur des Liaisons dangereuses. Les auditeurs de Fauchet eux-mêmes ne le suivaient pas toujours et il lui arriva, si nous en croyons Camille Desmoulins, d'être sifflé quand il parlait de la loi agraire.
Fauchet était prêtre et ses idées sociales avaient la même source mystique que son panthéisme; c'est encore chez un homme revêtu d'un caractère religieux que nous allons trouver, non pas seulement des tendances socialistes, mais l'affirmation que l'inégalité des fortunes est la cause de presque tous les maux. Rabaut Saint- Etienne, pasteur protestant, ancien constituant, député à la Convention et Girondin notable, demandait dans la Chronique de Paris des 19 et 21 janvier 1793, une nouvelle Révolution qui fut véritablement une Révolution sociale: «L'égalité politique établie, les pauvres sentent bientôt qu'elle est affaiblie par l'inégalité des fortunes ; et comme égalité c'est indépendance, ils s'indignent et s'aigrissent contre les hommes desquels ils dépendent par leurs besoins; ils demandent l'égalité des fortunes ; mais il est rare que les riches se prêtent de bonne grâce à ce vœu. Alors il faut l'obtenir ou par la force ou par les lois ». Rabaut ne veut avoir recours
(1) Biichez et Rouœ. — Tome IX, page 121.
qu'aux lois : € Les lois feront le partage le plus égal des fortunes et le maintiendront » . Le député Girondin est ici extrêmement net : « Le législateur peut établir des lois précises sur le maximum de fortune qu'un homme peut posséder, au-delà duquel la société prend sa place et jouit de son droit ». Il établit très fortement ce droit éminent de la société ; répondant à Rœderer qui dans le Journal de Paris, lui avait reproché de violer à la fois la liberté et la propriété, il dit: c L'homme apporte dans la société ses biens et sa personne pour les soumettre à la protection commune. Des propriétés particulières se compose la propriété générale, comme la force générale se compose des forces particulières : c'est du concours de ces moyens réunis de forces et de biens que se compose enfin la protection commune. Mais la société ne peut accorder sa protection qu'autant qu'elle peut disposer des forces et des biens de chacun ; donc ces forces et ces biens sont à la disposition de la société » . Pour préparer ces mœurs égalitaires, il compte beaucoup sur les institutions morales (1).
Condorcet était partisan de la propriété individuelle et nous l'avons vu réfuter les arguments de Necker contrôla propriété terrienne. Mais il était ennemi de l'inégalité et il aimait à citer la parole de son ami d'Alembert : € L'usage de son superflu n'est pas légitime quand d'autres hommes sont privés du nécessaire ». A plusieurs reprises il réclama des impôts rendant impossibles les grandes fortunes. Dans VEs'f/uisse des Progrès de l'Esprit humain, il recherche les causes de l'inégalité parmi les hommes (2),
(1) Lichtenberger, op. cit., p. 80. — Aulard. Histoire politique de la Révolution, p. 440.
(2) Œuvrçs. - Tome VI, p. 244 à 248.
et il aspire après « cette égalité de fait, dernier but de l'art social, qui, diminuant même les effets de la différence naturelle des facultés, ne laisse plus subsister qu'une inégalité utile à l'intérêt de tous puisqu'elle favorisera les progrès de la civilisation, de l'instruction et de l'industrie)). Les babouvistes se souvinrent de cette phrase et le manifeste des Egaux, rédigé par Sylvain Maréchal, portait en épigraphe : « Egalité de fait, dernier but de l'art social >.
Mais l'Esquisse contient les derniers rêves de Gondorcet; dans sa vie politique, il fut toujours un ferme défenseur de la propriété; il n'admira jamais les cités communistes de Tantiquité et quand il parle de Mably, c'est en le traitant de pédant.
D'ailleurs, lorsque les orateurs Girondins, comme Vergniaud et Isnard, réclamaient la protection de la propriété, nous ne voyons pas davantage que Fauchet et Rabaud se soient séparés d'eux.
Quelle fut l'attitude des Girondins lorsque la Convention eut à discuter des mesures qui semblaient tendre à une Révolution sociale?
Quelques-uns de leurs orateurs, particulièrement Vergniaud et Barbaroux, se montrèrent opposés au principe de l'impôt progressif qu'ils admettaient cependant comme une mesure momentanée. Mais il faut considérer que ces deux députés représentaient Bordeaux et Marseille, villes commerçantes que l'impôt progressif devait très durement frapper. Telle est aussi sans doute l'explication de leur attitude dans les questions de l'emprunt forcé sur les riches et des lois sur les grains. Barbaroux qui connaissait l'économie politique et qui avait vécu au milieu des négociants, se rendait compte, mieux que la plupart de ses collègues, de la prudence qu'il faut apporter à ces mesures pour que
le résultat en soit efficace. Comment d'ailleurs aurait il été possible aux représentants de Marseille et de Bordeaux de s'associer aux violences qui s'élevaient si souvent contre l'aristocratie mercantile et pour lesquelles certains Girondins, comme Isnard, mêlaient leur voix à la voix des Montagnards. Les circonstances seules, ne l'oublions pas, imposaient aux Jacobins leur attitude en ces affaires. De même, lorsque la nécessité fit prendre parfois aux représentants de la Convention dans les départements des mesures très dures contre les riches (1^, lorsque manifestement ils violèrent le droit de propriété, ils crurent le respecter encore, ils nièrent l'évidence. Jamais nous ne rencontrons l'intention d'établir un régime définitif.
En s'efforçant d'amoindrir les grosses fortunes, les Montagnards prétendaient aussi accomplir une œuvre morale. M. Lictitenberger cite à ce propos ces curieuses lignes du journal Le Sans-Culotte, du 13 mai 1793 : « L'indigent n'a pas déclaré la guerre aux ricties parce que ces derniers possèdent des richesses, mais bien parce qu'ils rejettent avec dédain la Sainte Egalité qui est la base du Gouvernement Républicain. Que les riches donc ne s'y méprennent plus, ce n'est pas leurs trésors que le peuple désire, c'est leurs vices qu'il poursuit avec courage ». Lorsque, très rarement, des doctrines socialistes furent ouvertement prôchées, cela fit scandale dans tous les partis (1).
En résumé il nous faut conclure ici encore qu'au point de vue d'une Révolution sociale possible, rien ne distingue
(1) Jeanbon Saint- André, si l'on en croit M. Lévy-Schneider, avait organisé à Brest et à Toulon de véritables cités collectivistes.
(1) Voir dans V Histoire de M. Aulard, p. 260, l'aventure de Momoro et Dufour dans l'Eure .
nettement les Girondins des Montagnards. Ni les uns ni les autres n'ont compris Timportance économique du dogme anarchique de la liberté du travail auquel ils étaient si fortement attachés (1). La plupart se bornent à réclamer des ateliers publics pour les ouvriers sans travail, ce qu'on trouve déjà dans certains cahiers de 1789. « J'éprouve, dit à ce propos M. Jaurès avec un peu d'exagération, une certaine irritation lorsqu'en détachant quelques phrases, on essaie de donner si peu que ce soit, un tour socialiste à ces règlements de police philanthropique. Je répète au contraire que la preuve décisive, que ni les ouvriers ni leurs orateurs les plus populaires, n'ont en eux, à ce moment, la moindre lueur du socialisme, c'est que ni les uns ni les autres n'aient essayé de glisser une pensée socialiste, un rêve d'alïranchissement dans ces systèmes d'ateliers publics (2) ».
Les idées sociales de la Convention ne sont guère en progrès sur celles que nous trouvons déjà dans les grands écrivains du xviii» siècle. Le droit au travail, l'obligation pour l'Etat de subvenir aux besoins des citoyens, Montesquieu les avait proclamés : « Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu, dans la rue, ne remplissent pas les obligations' de l'Etat qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé (3) ». Les Conventionnels admettent pour la plupart que la propriété est une création sociale (ce qu'avaient déjà dit Mirabeau et Tronchet à la Constituante) et la rangent cependant parmi
(1) Marat est presque le seul à ne pas approuver la liberté du travail (n^ 91 de l'Ami dii peuple) . Il demande une réglementation de l'apprentissage et veut qu'on donne aux ouvriers les moyens de s'établir ; si à un certain âge ils ne sont pas mariés, ils devront rembourser les avances qui leur ont été faites. Marat fte préoccupe déjà de la dépopulation.
(2) Histoire Socialiste, p. 140.
(3) L'Esprit des Lois, livre XXIII, chapitre XXIX.
les droits naturels Se riiomme. Certains reconnaissent le droit éminent de la nation ; le Girondin Cappin nous donne sur ce point une formule très nette dans le projet deConsiitution dont nous avons déjà parlé : «Une nation à qui tout appartient comme souveraine, ne doit point posséder de propriétés particulières d. Mais aucun d'eux ne tire de conséquences pratiques de ce principe.
Nous ne croyons donc pas, comme M. Lichtenberger, que si les codes napoléoniens ont si fortement protégé la propriété privée, ce soit parce qu'elle avait été sérieusement menacée par les déclamations de l'abbé Fauchet, les maximes de Robespierre ou les actes des commissaires de la Convention qui n'ont guère dépassé ce qu'on fait toujours en temps de guerre. Le babouvisme lui même, si vite étouffé, n'avait pas laissé d'impression profonde. Si le code civil se préoccupa d'établir sur un fondement qu'il voulait inébranlable la propriété privée, c'est que les bases traditionnelles sur lesquelles elle avait jusque là reposé avaient été rudement secouées. La confiscation des biens du clergé, la suppression des droits féodaux, voilà en somme ce qui donne à la Révolution son caractère socialiste. La nation a disposé non pas seulement de la propriété d'un citoyen, mais de toute une catégorie de propriétés. Sans doute c'est parce que les titres originaires n'ont pas paru suffisants, mais la plus grave atteinte que l'on puisse porter à la propriété individuelle, c'est peut-être de discuter la ligitimité de ces titres d'origine. A ce grand bouleversement tous les futurs Conventionnels applaudirent, et ce furent les Girondins qui, maîtres de l'Assemblée législative, prirent les définitives mesures pour l'achèvement de cette première Révolution sociale.