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CHAPITRE XVIII

Le Fédéralisme des Girondins

I. Gondorcet. Brissotet rautanomie communale. — II. Buzot. — III. Le salon de M"e Roland. Les accusations d'Anacharsis Gloots. — IV. Gorsas et le (îourrier des départements. - V. Vergjniaud. — VI. Influence du Fédéralisme des Etats-Unis. —

VII. Le Fédéralisme aux Jacobins en 1792. Barère. Billaud- Varenne. Lavicomterie. - Rousseau, Helvétiuset Montesquieu. —

VIII. La République du Midi. Les Girondins à la Convention. Incidents. Paroles imprudentes de Buzot. Discours centraliste de Gensonné. La question des otages. — IX. Insurrection des départements. Fédéralisme et Fédération. - X. Attitude des Girondins envers Paris.

La question du fédéralisme des Girondins est singulièrement complexe. Il n'est pas douteux que l'accusation portée contre eux par les Montagnards n'avait d'autre but que de les perdre. Pendant l'Assemblée législative et la période de la Convention où ils eurent la majorité, ils ne firent aucune tentative, ni même aucune manifestation réelle dans le sens fédéraliste. D'autre part certains d'entre eux ont eu certainement dans les premiers temps de la Révolution des opinions fédéralistes, que, peut-être, ils ont toujours secrètement gardées, et après le 31 mai, ils tentèrent de fédérer les départements et de les soulever contre la Convention. Tout cela semble au premier aspect incohérent et même un peu contradictoire.

Nous savons déjà cependant que le projet du Comité de constitution est nettement unitaire, et non seulement les

Montagnards ne purent jamais préciser les tendances fédéralistes qu'ils lui attribuaienL mais leur propre constitution fut t>âtie sur le même modèle.

Nous rechercherons sur celte importante question les opinions de certains députés de ce parti et nous verrons si Tattitude de quelques-uns d'entre eux a pu, à un moment quelconque, prêter à l'équivoque. Peut-être arriveronsnous ainsi à préciser dans quel sens et dans quelle mesure les Girondins furent fédéralistes.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des tendances fédéralistes de Condorcet avant 1789. Il a d'ailleurs laissé la réputation d'être un centraliste parce qull avait à un haut degrés le goût de runiformité et qu'il abandonna complètement ses (»pinions avant même son entrée à la Convention.

Son ami Brissot passe au contraire encore pour avoir toujours été fédéraliste. L'éditeur de ses mémoires, M. de Lescure, nous dit dans sa préface : « Dans les Girondins Rot)espierre ne tuait qu'un parti ; dans Brissot U guillotine une idée odieuse à ses desseins despotiques, cette idée de la République fédéralisée à l'exemple de la Suisse et des Etats-Unis dont Brissot fut rap*>tre prépondérant pendant tout le temps que les Girondins subirent son ascendant et s'appelèrent les Brissotins «. Cela évidemment n'est pas exact, puisque Brissot chef de parti non seulement ne fît rien pour faire triompher cette idée, mais qu'il n'en parla même pas.

En fut-il autrement dans les premiers temps de la Révolution ? Il nous reste des conceptions politiques de Brissot, à cette époque une manifestation d'autant plus intéressante qu'elle devait être suivie dans l'esprit de l'écrivain d'une application immédiate. C'est le projet d'organisation de

Paris par les deux-cent-quarante réprésentants de la com mune. Cette Assemblée avait été élue dans le but de préparer un plan qui serait soumis ensuite à l'approbation des districts. Elle réussit d'ailleurs à se mettre en complet désaccord tant avec le maire Bailly et la municipalité qu'avec les districts eux-mêmes. Brissot était l'inspirateur de cette Assemblée ; il rédigea l'exposé des motifs du plan d'organisation dont il publia le préambule dans le Patriote Français (1). Il établissait que les habitants d'une même cité ont le droit de se constituer par eux-mêmes en municipalités ; que les cités d'une même province ont aussi le droit d'établir une administration provinciale pour tout ce qui est commun entre elles ; que les Assemblées municipales et provinciales doivent être quant à leurs fonctions et à leurs pouvoirs séparées de l'Assemblée nationale dont le rôle se borne à régler les affaires de l'Etat. Mais les mêmes principes doivent guider les administrations municipales et provinciales et l'Assemblée nationale ; cette conformité de principes généraux est le \\Qn fédéral qui unit les parties de l'empire (2).

Bailly, qui combattit le projet de l'Assemblée des représentants, remarque que les passages caractéristiques et particulièrement le mot fédéral, sont soulignés, et demande « s'il ne résulte pas de ce plan un grand état populaire partagé entre trente ou plus de Républiques, partagées ellesmêmes en quarante-quatre mille petites Républiques et toutes unies par le lien fédéral ». Il paraît que les communes des environs de la capitale voulurent se fédérer entre elles ; une Assemblée fut tenue où l'on nomma un maire commun et un commandant militaire. Mais les représentants de Paris arrêtèrent cet élan et défendirent aux journaux de parler de ce fait (3).

(1) Voir les Actes de la Commune de Paris, par Sigismond Lacroix, tome I .

(2) Le Patriote Français, n» 16. Bûchez et Roux, tome II, p. 420. (3; Bûchez et Roux, Tome II, p. 422.

Ces principes ne sont pas d'ailleurs particuliers à Brissot. L'Assemblée des deux-cent-quarante se trouvait en désaccord avec les districts ; ceux-ci, qui avaient établi un centre de correspondance à Tarchevêché, élaborèrent un nouveau plan d'organisation et Tautonomie communale y est tout aussi largement revendiquée (1) : « Une Commune est une Société de co-propriétaires et de co-habitants renfermés dans l'enceinte d'un lieu circonscrit et limité, et ayant collectivement les mêmes droits qu'un seul citoyen ». En conséquence, on proclame les droits de la commune : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à Toppression. Cette déclaration de droits n'est pas platonique puisqu'il en résulte les pouvoirs d'administration, de règlement, de police et le commandement de la force militaire. Le droit de sanction laissé à l'Assemblée nationale était considéré par Brissot comme une concession.

A ce moment, ces idées ne surprenaient personne. On sait quel fut l'admirable réveil communal au début de la Révolution. Les villes se souvenaient ou croyaient se sou venir d'avoir été libres. « Le mouvement révolutionnaire, nous dit M. L. Foubert, s'est produit autant contre la centralisation que contre le despotisme. L'autonomie communale est une idée peut-être plus mûre, en tout cas plus mûrie dans l'opinion française comme dans l'opinion parisienne en 89 que l'idée constitutionnelle ; elle avait plus profondément pénétré la masse parce qu'elle la touchait de plus près dans ses intérêts locaux». Une autonomie très large n'est jamais bien loin du fédéralisme ; Brissot, qui voulait combattre la tyrannie royale avec le principe de la fédération (2), n'était donc en somme que le porte-parole de l'opinion publique.

(1) Vidée autonomiste dans les districts de Pains, par L. Foubert. Rexme de la Révolution Française, tome XXVIII .

(2) Le 25 juin 1791, il écrivait après la fuite à Varennes : « Que les 83 départements se confédèrent et déclarent qu'ils ne veulent ni tyrans, ni monarques, ni protecteurs, ni régents, qui sont des

Pour connaître les opinions de Buzot, il nous suffît de parcourir ses Mémoires. Le fédéralisme lui paraît le mode de gouvernement qui convient le mieux à un grand peuple, « celui qui réunit les avantages d'une liberté bien ordonnée dans rintérieur avec ceux d'une réunion puissante de toutes les forces de TEtat ». Mais il déclare que, malgré leurs, opinions intimes, ses amis et lui-même ne se sont jamais montrés fédéralistes : n Le reproche de fédéralisme qu'on a fait aux proscrits serait un nouveau titre à la reconnaissance publique, s'ils l'eussent mérité; il n'est pas mieux fondé que les autres ». Il n'est même pas sûr que ses amis aient partagé ses idées : « Je dois 'dire que mon opinion sur

le fédéralisme américain appartient à moi seul. Il est

possible que Brissot et ses amis eussent à peu près les mêmes idées sur le gouvernement qui convenait à la France, mais il n'entrait pas dans leurs vues de proposer rien de semblable ».

Constituer un gouvernement démocratique, est chose difficile. Buzot s'appuie sur l'opinion de Montesquieu : « Si une République est petite, elle est détruite par une force étrangère ; si elle est grande, elle se détruit par un vice intérieur ». Voilà le principe, « il n'est pas fondé sur une vaine théorie )). Mais heureusement, « la nature qui a mis partout le remède près du mal », nous otïre deux moyens de réunir les avantages d'un grand état et du gouvernement républicain. Ce sont le système des confédérations et la République fédérale. Ils ne sont pas parfaits d'ailleurs ; « ils ne présentent pas dans toute sa pureté l'inestimable bonheur d'une République, mais quand on ne peut possé-

ombres de roi aussi funestes à la chose publique que l'ombre du Bohon Ypas qui est mortelle ». Bûchez et Roux, tome X, p 475.

der tout, il faut se contenter d'une partie ». Buzot parle ici comme un sage. Sur le premier système, celui des confédérations, il est mal renseigné, Jean-Jacques Rousseau ne nous ayant pas donné le grand ouvrage qu'il méditait. Reste le second dont TAmérique nous offre Tunique modèle. Mais l'Amérique s'est constituée sous des auspices plus favorables que la France. Les citoyens des Etats-Unis (( n'eurent pas la coupable pusillanimité de se laisser investir et dominer par tous les vices d'une capitale corrompue » . Buzot rappelle le célèbre passage du Contrat Social où Rousseau montre les dangers d'une capitale et va jusqu'à dire que u il n'aurait pas plus favorisé que nous la ville de Paris dont plus hardi et plus prévoyant sans doute il eût demandé l'entière destruction ». xVprès le 9 thermidor, Bassal se servit de ce passage pour justiûer la proscription des Girondins.

Au moment où Buzot écrivit ses Ménioi/'es, aigri par le malheur jusqu'à désespérer de la République, il exagéra probablement la netteté de ses opinions au moins sur le fédéralisme même, car sur la désastreuse influence de Paris,il semble n'avoir jamais varié (1). Cependant, avant sa proscription, il ne cachait pas ses idées. Anacharsis Cloots nous a conservé le souvenir d'une discussion qu'il eut avec lui chez M"^ Roland. Uorateur du (jenre humain avait fréquenté quelque peu « dans cette maison d'ailleurs très agréable par l'esprit et les grâces de la femme du ministre », mais (( elle lui devint fastidieuse (la maison) par un commérage ridicule contre Paris et par le fédéralisme qu'on y professait pédantesquement ». 11 prétend en effet

(1) Il prétendait que si la Révolulion n'avait pas réussi, c'est parce que l'Assemblée Nationale avait quitté Versailles.

que presque tous les Girondins qu'il rencontrait là étaient fédéralistes (1). « Buzot,rascétique Buzot, prétendait qu'une République ne devait pas être plus étendue que son village. Rebecquy, après avoir longtemps ferraillé pour les petites Républiques, soutint qu'il fallait rejeter Nice dont le commerce ferait tort à Marseille. Bancal, au défaut de mes poumons, réfuta complètement Buzot. Je dis à Rebecquy ? vous êtes orfèvre, M Josse ? Non pardieu, répondit-il sérieusement, je suis marchand de liqueurs ». Cloots eut encore à repousser, nous dit-il, les arguties fédératives de Roland, mais Barbaroux l'approuva et lui demanda une conversation pour dissiper ses doutes sur le gouvernement fédératif . Aussi trouve-t-il « le patriotisme de Barbaroux pur comme les traits de son visage ».

Nous ne pouvons guère, il est vrai, nous fier à Anacharsis Cloots ; les discussions qu'il avait avec les Girondins roulaient sans doute sur la République universelle autant que sur le fédéralisme, et tous les adversaires de ses idées lui semblaient des fédéralistes. Il nous raconte dans la même brochure qu'il eut avec Brissot chez Pétion, « une dispute dont Thomas Paine fut le juge, en condamnant formellement son adversaire, qui, loin d'admettre sa république universelle , prétendait que la France est trop grande. Paine, à chaque interpellation, répondait : Mister Brissot, nous sommes encore dansTenfance des gouvernements ; le système de Mister Cloots pourra fort bien se réaliser un jour. »

M°»« Roland raconte aussi dans ses Mémoires, la scène qui se passa chez elle et remet les choses au point ; sans doute, sa partialité est bien connue et elle se montre sévère pour Cloots puisqu'elle le traite comme une sorte de parasite insupportable et grossier. Cependant son récit est le plus vraisemblable parce qu'il cadre avec l'attitude habituelle des Girondins : « La dernière fois que Cloots vint

(1) Ni Marat ni Roland, opinion d'Anacharsis Cloots.

chez moi, il mit en jeu sa maroKe, rebatlil toutes ses extravagances sur la possibilité d'une Convention formée des députés des quatre coins du monde. Les uns répliqué rent par des plaisanteries. Roland, ennuyé du pédantisme et du bruit avec lequel Cloots soutenait son opinion et pré" tendait la faire adopter , eut la bonté de lui pousser trois ou quatre syllogismes après lesquels il lui tourna le dos- Le conversation se tempérait et se divisa; Buzot, dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas longtemps à combattre des moulins à vent, s'étonnait de ce qu'on traitait le fédéralisme comme une hérésie politique; il observait que la Grèce, si célèbre, si féconde en grands hommes et en hauts faits, était composée de petites républiques fédérées ; que les Etats Unis, qui de nos jours offraient le tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale, formaient un composé du même genre, et qu'il en était ainsi de la Suisse. Qu'à la vérité, dans le moment actuel et la situation de la France, l'unité était importante à conserver pour elle, parce qu'elle offrait ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors, et un ensemble d'action précieux à conserver pour la confection des lois qui doivent lui assurer une constitution ; mais qu'on ne pouvait se dissimuler qull y aurait toujours du relâchement dans les liens politiques qui uniraient un Provençal avec un Flamand ; qu'il était difficile de faire régner sur une si grande surface cet attachement qui fait la force des républiques, parce qu'enfin l'amour de la patrie n'est pas précisément celui de la terre qu'on habite, mais des citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence sur des vaisseaux en abandonnant leur ville; qu'on ne peut bien aimer que ce qu'on connaît, et que jamais l'enthousiasme d'hommes séparés par deux cents lieues ne peut être commun, uniforme et vif comme celui des habitants d'un petit territoire. Ce sont ces réflexions sages, trouvées telles par la plupart de ceux qui les écoutaient, qui furent traduites et

dénoncées par Gloots comme une conjuration de fédérer la France et de détacher les départements de Paris ; il présenta Buzot comme le plus dangereux des conspirateurs, Roland comme leur chef, et les députés qui venaient le plus souvent chez moi, comme les fauteurs de ce projet liberticide (1). »

Mme Roland, comme il lui arrive presque toujours, nous laisse seulement deviner son opinion personnelle; mais elle partageait à coup sûr les vues de ses amis ; comment d'ailleurs n'aurait elle pas approuvé les paroles de son cher Buzot ?

Le Courrier des Départements que rédigeait Gorsas était un des principaux journaux girondins. Au mois d'oc tobre 1792, il publia des articles où la question du fédéralisme était traitée dans un sens plutôt favorable. Gorsas se réjouit que la République ait été proclamée une et indivisible, mais il faut organiser cette république et il n'existe aucune raison d'écarter à priori le gouvernement fédéra tif; une correspondance de Londres dont Gorsas était peut-être l'auteur, le conseillait môme formellement. Cependant, le Courrier des Départements ne prétend pas trancher la question ; il s'abrite derriète les publicistes les plus renommés : « Des hommes ignares et de mauvaise foi, d'autres plus éclairés mais systématiques, nous ont fait un crime des réflexions que nous avons présentées au sujet du gouvernement fédératif ; ces reproches nous paraissent assez bizarres. Nous n'avons fait que proposer des doutes à cet égard; nous sommes bien éloignés de juger encore cette question délicate ; mais quand nous l'aurions décidée affirmativement, devrait-on nous regarder comme des ci

(1) Mémoires do M^^ Rokindj éd, Daub.in, p. 267,

toyens malveillants? Il faudrait en même temps faire le procès à Condillac, à Helvétius et à Rousseau. (1) »

Quelles étaient les opinions de Vergniaud ? Joseph Guadet, le neveu du représentant, rappelle une lettre de Louis XVI dans laquelle le roi parle d'un gouvernement mixte dont le grand orateur girondin lui aurait proposé rétablissement ; il en conclut que ce gouvernement mixte était un gouvernement fédératif, mais rien ne vient appuyer cette conjecture. Cependant, si Ton en croit les mémoires de miss Helena Williams, qui fut Tamie des Girondins et quelque temps la fiancée de Bancal des Issards, Vergniaud aurait eu à ce sujet les mêmes idées que la plupart des députés de son groupe : « J'ai souvent été témoin des entretiens de Vergniaud et de Lasource sur ce point : ils s'aperçurent trop tard de la folie et du danger d'une république indivisible, composée d'un peuple qui se repu tait républicain tout à coup au sortir de l'esclavage... Mon avis est que les Girondins espéraient de bons résultats de cette action immédiate et locale de petites républiques fédératives pour former et élever le peuple, pour lui donner plus de lumières, et lui inspirer les sentiments les plus conformes à la durée de ses droits. Ils parlaient souvent des républiques bornées par le cours de la Loire, du Riiône, ayant pour centre Lyon et Bordeaux (2). »

(1) Le Couryner des Départements. Voir Bûchez et Roux. Tome XX, p. 47.

(2) Souvenirs de la Révolution Française , par Helena Maria Williams, cités par M . Aulard. Histoire politique de la Révolution, p. 402

Nous avons déjà remarqué radmiration toute particulière des Girondins pour la République américaine. Certes, tous les hommes de ce temps parlent avec enthousiasme de la révolution d'outre-mer qui avait peut-être donné d'une commotion lointaine l'ébranlement à notre vieux monde prêt à s'écrouler. Mais les Girondins abritent volontiers leurs opinions fédéralistes sous l'exemple de l'Amérique. « Est-ce donc un crime, nous dit Buzot, que de choisir un gouvernement sous lequel l'Amérique est heureuse et libre? )) Ils connaissaient d'ailleurs ce pays beaucoup mieux que leurs adversaires; Brissot y avait voyagé et avait causé avec les hommes d'Etat de la nouvelle République. En 1792, on avait traduit le célèbre recueil d'articles publiés par Hamilton, Madison et Jay, au moment où la constitution de 1787 était présentée aux états, sous ce titre : Le Fédéraliste (1). Brissot l'avait lu probablement avant sa traduction; il en parla avec éloges à son apparition en France et Michelet nous dit même que c'est sur ses louanges qu'il fut jugé fédéraliste : « Ce qui est risible et triste, c'est .que Brissot fut jugé fédéraliste, partisan du démembrement parce qu'il avait loué le Fédéraliste, publication américaine en faveur de l'unité (2). » Il est certain que l'admiration de Brissot pour les Etats- Unis lui fut reprochée au tribunal révolutionnaire ; le président lui dit en effet : « La plus grande preuve que l'on puisse donner du projet qu'avaient les accusés de fédéraliser la République, c'est la citation que Brissot vient de

(1) Le but principal do ces articles est de montrer les inconvénients d'une simple confédération et les avantages d'un lien fédéral plus étroit. Ils ont donc plutôt une tendance unitaire mais défendent cependant la République fédérale

.2, Histoire de la Révolution^ tome VII, p. 3.

faire de la Constitution des Etats Unis, citation que les accusés faisaient sans cesse (1). »

Condorcet, nous le savons, avait suivi avec un très vif intérêt l'évolution qui transforma la confédération d'Etats qu'étaient d'abord les colonies révoltées en une vraie République fédérale. En publiant, en 1788, son livre : De Vin fluence de la Récolution fVAmérlque sur VEurope, il ajouta un important appendice sur la Constitution que la Convention de 1787 avait élaborée et qui était soumise à l'approbation des Etats. Il a comme un regret pour la première Constitution, cette confédération « conçue de manière que toute société d'hommes sensés et vertueux pourraient s'honorer de l'avoir mise au jour. » Il reconnaît toutefois qu'elle a besoin d'amendements : « Le pouvoir du congrès n'est ni assez étendu dans certains cas, ni assez exprimé dans d'autres ; p mais il lui semble qu'on va trop loin : « La Constitution qu'on propose lui fait excéder, en différentes circonstances, les bornes d'un gouvernement purement fédératif. »

Cette connaissance de la Constitution américaine et cette admiration nous expliquent les expressions singulières que nous avons rencontrées dans Condorcet et dans Brissot. Condorcet permet à la commune et à la région de choisir le groupe auquel elles s'agrégeront; Brissot parle des droits de la commune comme il parlerait des droits du citoyen. C'est presque la pure doctrine fédérale ; dans Rousseau, le contrat social est conclu entre les individus: dans la fédération américaine, il est conclu entre les divers états unis, comme dit M. Mestre, par un contrat corporatif (2); pour Brissot et Condorcet, le contrat social est conclu à la fois entre les communes et les régions d'un côté

k\) Ancien Moniteur, tome XVIII, p. 252. Le Fédéraliste, Ed. Jèze, préface de M. Esmein.

(2) Le sens de la division du pouvoir législatif aux Etais-Unis (Z'A7«erig2^e, Revue générale du droit. 1900.

pour les droits particuliers qu'elles conservent, de l'autre, entre tous les citoyens de TEtat.

Le fédéralisme n'était pas d'ailleurs, dans les premiers temps de la Révolution, le monstre hideux que Robespierre et la Montagne poursuivirent impitoyablement par la suite. Au moment où Louis XVI essaya de créer des Assemblées provinciales, on réclamait partout les anciens Etats provinciaux. M. Aulard voit dans ce fait la preuve que (( sans le vouloir et sans le savoir, on tendait à une fédération des provinces constituées en autant de Républiques qui auraient envoyé des représentants à des Etats Généraux (1). » La Fédération était dans toutes les bouches aux premiers jours de la Révolution, et Prôudhon a pu dire (( qu'elle fut la première pensée de 1789 (2). »

Au mois de septembre 1792, quelques jours avant la réunion de la Convention, le fédéralisme fut discuté au club des Jacobins sans soulever les passions. Terrasson, s'appuyant sur l'autorité de Jean-Jacques, déclara que le gouvernement fédératif était le seul qui convint à la France, et demanda qu'une discussion s'ouvrit à ce sujet. On lui répondit que l'autorité de Jean-Jacques était insuffisante et qu'il valait mieux s'appuyer « sur les lumières que quatre années de Révolution peuvent avoir donné à ceux d'entre nous qui ont pu réfléchir. » Terrasson invoqua alors l'exemple de l'Amérique. Chabot, qui s'était déjà déclaré l'ennemi du fédéralisme, répliqua et déclara que pour les yeux les moins exercés, le gouvernement fédéral établi en Améri que tendait à la royauté. L'opinion générale du club parait être que si le gouvernement fédératif est le meilleur possi-

(1) Histoire politique de la Révolution, p. 18.

(2) Le principe fédératif, p. 86.

ble, il n*est pas toutefois celui qui convient le mieux à la France, et c'est de cela qull faut uniquement se préoccuper (1).

Les Jacobins n'étaient donc point jusqu'à cette époque systématiquement hostiles au fédéralisme ; et nous trouverons chez quelques-uns de leurs chefs des déclarations aussi nettes que celles que nous avons rencontrées chez les Girondins. Barère avait combattu à la Constituante la division en départements ; il s'efforça de conserver l'homogénéité de sa province de Bigorre et il nous déclare que s'il n'y avait pas réussi il n'eût pas osé revenir dans son pays. Longtemps après la Révolution, il disait à Hippolyte Garnot : « Il faut fédéraliser la France, vous n'aurez pas sans cela de véritable liberté (2) ». Pourtant comme tous les Montagnards il combattit le fédéralisme ; mais il prétend qu'il ne faut attacher aucune importance aux théories politiques des Conventionnels qui ne voulaient imiter ni les républiques antiques ni l'Amérique, mais seulement sauver la liberté et la France (3).

Billaud-Varenne, qui fut un irréductible ennemi des Girondins, avait écrit après la fuite du roi un curieux pamphlet dont le titre seul indique la tendance : VAcéphocratie ou le gouvernement Jedératif démontré le meilleur de tous pour un grand empire, par les principes de la politique et les faits de Vhistoire.

Un autre député de Paris, Lavicomterie, jacobin ardent lui aussi, publia en 1792, un livre la République sans impôts dans lequel, nous dit M. Aulard, a il conclut à une République fédérative, à une fédération universelle des villes et des hameaux dans chaque département, et de tous les départements entre eux. Les lois générales seront

(1 La Société des Jacobins, recueil de documents, par M. Aulard.

(2) Mémoires de Barère y préface, p. 44.

^3) Mémoires de Barère, p. 102.

communes, il y aura des règlements locaux. Le nom de capitale de l'empire sera aboli comme celui de roi. Cependant ce fédéraliste se montre très préoccupé de Tunité nationale, et ce ne sont pas quatre-vingt-trois républiques autonomes qu'il veut établir en France, à Timitation des treize états de l'Amérique du Nord(l) ».

Ces opinions ne doivent pas nous surprendre, c'étaient celles de tous les grands écrivains du siècle qui s'étaient occupés de politique. Rousseau ne croyait pas possible l'existence d'un grand état libre : « Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement (2) ». Si cependant l'on ne peut réduire l'Etat, il faut au moins qu'il n'y ait pas de capitale et que le gouvernement siège alternativement dans chaque ville (3). Il revient à plusieurs reprises sur cette question : « Je ne vois pas qu'il soit désormais possible au souverain de conserver parmi nous l'exercice de ses droits, si la cité n'est pas très petite >. Pour empêcher que ces petites cités ne fussent subjuguées, elles devaient former une confédération; c'est la partie que Rousseau n'a pas eu le temps de traiter.

Helvétius, dans son livre de VEtiprit, s'était aussi nettement prononcé pour une ligue fédérative de républiques. Mais c'était Montesquieu qui avait donné avec le plus de précision et d'éclat la théorie du fédéralisme : « Si une république est petite, elle est détruite par une force étrangère ; si elle est grande, elle se détruit par un vice intérieur... Ainsi il y a grande apparence que les hommes auraient été à la fin obligés de vivre toujours sous le gouvernement d'un seul, s'ils n'avaient imaginé une manière de Constitution qui a tous les avantages du gouvernement

(1) Histoire politique de la Révolution, p. 2(54.

(2) Contrat Social, livre II, chapitre IX.

(3) Contrat Social, livre III, chapitre XIII.

républicain et la force extérieure du nionarchique. Je parle de la république fédérative. Cette forme de gouvernement est une convention, par laquelle plusieurs corps politiques consentent â devenir citoyens d'un état plus grand qu'ils veulent former. C'est une Société de sociétés qui en font une nouvelle qui peut s'agrandir par de nouveaux associés, jusqu'à ce que sa puissance suffise à la sûreté de ceux qui se sont unis... Cette sorte de république, capable de résister k la force extérieure, peut se maintenir dans sa grandeur sans que l'intérieur se corrompe. La forme de cette Société prévient tous les inconvénients. Celui qui voudrait usurper ne pourrait être également accrédité dans tous les états confédérés- S'il se rendait trop puissant dans l'un, il alar merait tous les autres ; s'il subjuguait une partie, celle qui serait libre encore pourrait lui résister avec des forces indépendantes de celles qu'il aurait usurpées, et l'accabler avant qu'il eut achevé de s'établir. S'il arrive quelque sédition chez un des membres confédérés, les autres peuvent l'apaiser. Si quelques abus s'introduisent quelque part, ils sont corrigés par les parties saines. Cet état peut périr d'un côté sans périr de l'autre ; la confédération peut être dissoute, et les confédérés rester souverains. Composé de petites républiques, il jouit de la bonté du gouvernement intérieur de chacune ; et, à l'égard du dehors, il a, par la force de l'association, tous les avantages des grandes mo narchies(l) >>.

Les Girondins qui jusqu'en 1792 penchaient vers le fédéralisme, songèrent-ils un moment à réaliser leur rêve? Buzot, nous l'avons vu, le nie formellement. Mais Joseph Guadet, qui a publié ses Mémoires, nous dit que Buzot

(1) Esprit des Lois, livre IX, chapitre I.

n'élaîL pcLit'ùtrc pas dans ious les secrets des chefs de la Gironde : et d'après [lelena Williams, Vergniaudet sesamis s'entretenaient souvent en clTet de Républiques bornées par Je Rhône ou la Loire. 11 parait qu'après le 10 août on parlait beaucoup à Paris d'une République du Midi; et Barbaroux nous apprend que dans ses conversalions avec les Roland il y avait quelquefois songé. C'était dans un moment où la cause de la liberté semblait presque perdue et où l'on doutait que la Fraîice pût se débarrasser de ses ennemis ; Barbaroux et les Roland traçaient alors les limites de celte Réputilique du Midi où se réfugieraient les hommes libres, république amoindrie, mais non pas lédérative, à laquelle ils se seraient tristement résignés. Barbaroux d*ailleurs, nous le savons déjà par CJoots, n'était nullement fédéraliste et il avait très netlemenl indiqué ses opinions sur ce pointa rassemblée électorale des Bouclies-du-Rliône qu*il présidait.

Quoiqu'il en soit, Jacobins et Girondins furent unanimes, dès les premiers jours de la Convention, à proclamer Tunité de la République. Dès ce moment, nous ne trouvons plus ctiez les Montagnards de déclaration à tendance fédéraliste. En est-il de même pour leurs ennemis?

Le 21 février, Cambon dénonça à la tribune, an nom du Comité des finances, un acte de fédéralisme, une attaque portée à l'unité, à rindivisibilité de la République. « L'administration du département du Var s'était emparée de la caisse publique. Antiboul défendit son département, mais il eut bien soin d'écarter l'accusation de fédéralisme et expliqua la conduite de radministration par la nécessité : le pays manquait de vivres et de grains. Ce fut aussi sur ce terrain que se placèrent Birotteau, Lanjuinaiset Boyer- Fonfrède. « il ne faut tirer ici, dit Laujuinais, aucune conséquence sur les principes constitutionnels, pas plus que des excès commis à Paris on n'en a dû tirer sur le gouvernement municipal. » Bien mieux, Marat, pour faire pièce à Roland qu*on accusait de négligence, prit, lui aussi, la

défense des administrateurs du département du Var « qui n'ont pris la résolution de se pourvoir eux-mêmes de grains que parce qu'ils n'ont pu tirer aucun secours de Roland » (1).

Le seul incident qui sembla donner un fondement aux accusations des jacobins se produisit le 28 mars. Ce jour-là une députation des quarante-huit sections de Paris vint à la barre de la Convenlion, et le maire, parlant en son nom, rappela que « l'Assemblée législative avait eu le courage de déclarer qu'elle ne pouvait sauver la patrie; le peuple se leva tout entier et la patrie fut sauvée ; s'il faut un nouvel effort, ajoutait-il, nous le ferons, parlez. » Jean de Bry, président, répondit que le courage de la Convention serait toujours au dessus de la gravité des circonstances. Puis Pétion prit la parole et Boyer Fonfrède prononça un excellent discours qui sauvegardait la dignité de l'Assemblée et semblait de nature à contenter tout le monde : « Il faut répondre à ces citoyens d'une manière qui tranquillise les départements sur leurs pétitions. Il faut leur dire : laCon vention nationale répond de sauver la patrie ; mais vous nous répondez du sort de la Convention. » L'intervention de Buzot gâta tout : • Je demande la question préalable sur la proposition de Fonfrède et je vais la motiver. Dans un moment où il n'y aurait pas encore de traité d'alliance entre les diverses parties de la République, dans un moment où la Constitution ne serait pas achevée, ce serait à la députation de Paris à répondre aux sections de Paris, car nous ne sommes ici que les amt)assadeurs de chaque partie de la République; mais. . . (De violents murmures de l'extrémité gauche et des cris : Cet homme prêche le fédéralisme ! couvrent la voix de l'orateur.)

Buzot essaie de retirer ses paroles imprudentes : « Il semble qu'on fait exprès d'interrompre un orateur au milieu d'une phrase, aûn de l'interpréter à sa manière, car il

(1) Moniietir, nos des 21 et 23 février 1793.

était facile de s*apercevûip que je ne faisais qu'une supposîiion. Je reprends mon opinion, et je dis que si, au contraire, un traité d'allianrn existe entre tes sections de ta République, on doit prendre le vœu de la majorité de l'Assemblée, et alors il est de la dignité de !a Convention de ne faire d'autre réponse aux pétitionnaires que celle qui leur a été faite par le président, (Nouveaux murmures.) — Chazal : Buxot a usurpé la parole; elle appartenait à Barère; je demande qu'elle lui soit rendue.— Buzot : J'ai la parole, et si au lieu de calomnier mes intentions, on voulait m'entendre, on verrait que .. (Les murmures redoublenL) — Buzot descend de la tribune. — Barère : On a dit qu'un pacte social no réunissait pas les députés de tous les départements et. . . (Un grand nombre de membres : Buzot n'a pas dit cela!) Buzot: Je demande à m'expliquer; on ne m'a point entendu. J'ai fait une hypothèse, je me suis placé dans une alternative, et, bien loin de présenter cette supposition comme le résultat de mon opinion personnelle, fai dit que la réponse du président suffirait, et cette réponse avait pour bases l'unité et l'indivisibilité de la République, Au moment où l'on m'a interrompu, je m'expliquais et je disais que dans le cas où le pacte social existait, ce qui était mon opinion, la réponse du président devait suffire et que la réponse de Fonfrède était faible, pusillanime dans les circonstances où nous nous trouvons. »

Comme on le voit, Buzot s'eJïorça d'expliquer le sens de ses paroles; il avait fait, dit-il, une simple supposition ; il avait cependant appelé les députés « les ambassadeurs de chaque partie de la République », et Barère lui rappela ^ le principe indélébile que lorsque les pouvoirs d'un député sont vérifiés, il devient représentant de la Répubiique entière ». Des mots équivoques avaient été prononcés; Buzot avait parlé de traité d'alliance et indiqué au moins en l'apparence que la Constitution serait le pacte social qui unirait, non pas les individus, mais < les diverses parties de la République n.

On ne peut relever d'autres paroles à tendances fédéra listes dans les discours des députés Girondins à la Gonven tion. Buzot sans doute, cela se devine à ses efforts pour se rattraper, avait été trahi par d'anciennes habitudes d'esprit Mais lorsque, le 3 avril, Danton répondant à Lasource prit à son compte l'accusation de fédéralisme, cet incident qu'on n'avait pas oublié donna une force singulière à ses paroles (1).

Les députés sont les représentants de toute la Républi- ; que ; c'est au nom de ce principe que Gensonné combat, le

• V 20 avril, la pétition des sections de Paris dénonçant les

î chefs Girondins : « Que gommes nous ? Nous avons été

nommés par un seul département; mais, par une convention tacite, l'instant où tous les députés sont réunis devient i celui où chacun d'eux consent à reconnaître les autres

l pour députés de la république entière, parce que tous le

reconnaissent pour tel. Une conséquence de ce principe, c'est qu'un département n'a pas le droit de rappeler même son député, contre le vœu de la majorité des autres. Une autre conséquence non moins juste, c'est qu'un départet/ ' ment n'a pas le droit de rappeler le député d'un autre

? département, sans le consentement de la majorité des

>; citoyens de la République. Je vous observe qu'il est d'autant

I plus nécessaire de maintenir ces principes, que c'est sur

;* ■ eux que reposent l'unité et l'indivisibilité de la République;

'; car un département qui les rappellerait malgré les autres,

i;^ . romprait cette unité et proclamerait l'indépendance de

jV tous (2) ».

f Lorsque Anacharsis Cloots développant l'idéal principe

j . de sa république universelle, critiqua le gouvernement

I . fédératif des Américains, nulle contradiction ne s'éleva.

] Dans la grande discussion sur les municipalités multiples

Ij ; des grandes villes, les Girondins soutinrent une opinion

(1) Voir pour la scéance du 28 mars, le Moniteicr du 30.

(2) Moniteur y no du 22 avril .

singulièrement favorable à la centralisation ; les municipalités des grandes villes sont les seules en effet qui puissent espérer résister au pouvoir central. Il faut bien remarquer à ce propos que les mesures dirigées contre Paris n'avaient rien de fédéraliste. Lorsque Buzot réclamait le maintien dans la capitale de la garde départementale, c'était sans doute par un sentiment de défiance ; et cependant, que les citoyens de tous les départements concourrent à la protection de l'Assemblée nationale, rien de plus conforme à la doctrine unitaire. D'ailleurs, théoriquement, les Montagnards reconnaissaient aussi bien que les Girondins qu'il ne doit pas y avoir de capitale politique dans un pays libre (1).

Après le 31 mai, on offrit d'envoyer aux- départements des otages pour les rassurer sur le sort de leurs députés arrêtés. Cette proposition ne cadrait guère avec le caractère reconnu par tout le monde aux députés d'être les représentants de la République entière ; mais elle fut faite par les Montagnards et fièrement repoussée par Barbaroux. « Comme je n'ai pas eu besoin de baïonnettes pour manifester mes courageuses opinions, je n'ai pas besoin d'otages pour garantir ma vie ; mes otages sont la pureté de ma conscience, et la loyauté du peuple de Paris, entre les mains duquel je me remets (2). » Elle fut solennellement renouvelée par Barère dans son rapport du 6 au nom du Comité de salut public, appuyée par Danton et par Couthon qui s'offrait pour aller à Bordeaux. Pétion refusa à son tour (3). Quelques jours après lorsque l'insurrection eut éclaté à Caen, Couthon avait changé d'avis et répondit à Lacroix, qui proposait de prendre pour otages les députés

(1) A propos de la formation «l'un muséum national et de muséums départementaux, Barère dit le 6 février : « Il ne doit pas plus y avoir une capitale des arts qu'une capitale politique dans un pays libre ».

(2 Séance du 2 Juin. Moniteur du 6.

(3) Séance du 6 Juin . Moniteur du 9.

SVP^

du Calvados : < Cette mesure est la plus désastreuse qu'on puisse présenter.. La Convention ne doit pas traiter avec les départements comme avec les puissances étrangères, car ce serait attaquer Tunité et llndivisibilité de là République ».

Enfin nous avons vu les Girondins restés à la Convention au mois de juin, comme Ducos et Fonfrède, intervenir dans la discussion sur la Constitution pour effacer du texte tout ce qui, même de très loin, rappelait le fédéralisme.

Mais à rinsurrection Parisienne du 31 mai, répondit une formidable insurrection des départements levés pour défendre l'intégrité de la représentation nationale. Le Calvados et TEure où s'étaient réfugiés Buzot, Barbaroux, Louvet et les autres députés Girondins échappés de Paris, essayèrent de constituer un gouvernement d'opposition. Une Assemblée centrale de résistance à Voppressioîi fut formée par la réunion des comités Bretons et Normands. Une petite armée avait été confiée à Félix Wimpfen et à Puisaye ; elle se dispersa à la première rencontre et les députés gagnèrent la Bretagne, puis la Gironde qui les abandonna et où la plupart trouvèrent une mort misérable. Birotteau vint diriger la révolte Lyonnaise qui se termina par la terrible répression de Fouché. Rebecquy souleva Marseille et se noya de désespoir quand il vit les royalistes profiter du mouvement qu'il avait créé. Nimeset la Lozère, Toulouse et Limoges s'agitèrent. « Si l'on tire une ligne du Haut-Rhin à l'embouchure de la Seine, nous dit M. Wallon, tous les départements qu'on trouve au Nord, en y joignant les alentours de Paris, ont été sinon indifférents à la cause des Girondins, du moins étrangers à ce qu'on appelle le Fédéralisme, c'est-à-dire la coalition provoquée par la Révolution du 31 mai II n'en est pas de même des pays

situés au Sud, c'est-à-dire de la plus grande partie de la France. Ce qui est la règle au Nord est ici l'exception. Des groupes considérables se forment qui tendent à se réunir ; ce sont comme autant de foyers d'un incendie qui menace d'envelopper la France entière (1) >>.

La Convention triompha; et il fut facile aux Montagnards de montrer dans cette insurrection une tentative de réalisation des théories fédéralistes qu'ils reprochaient aux Girondins. Cependant le premier acte de l'Assemblée centrale de résistance avait été de prendre un arrêté solennel par lequel elle jurait « guerre éternelle aux tyrans, avec serment de maintenir la liberté, l'égalité, la république une et indivisibre ». Certes les départements cherchant à s'unir « retrouvèrent sans peine leurs affinités de la veille. lis se groupèrent naturellement dans les limites des provinces dont ils venaient d'être détachés. Ils se rallièrent même autour de certains centres plus particulièrement désignés : Caen, Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Marseille, Lyon, Dijon (2) ». Mais, ajoute M. Wallon, u ce n'était pas Tesprit provincial, c'était le sentiment national qui les animait tous ^,

Daunou, dans le Mémoire à ses commettants que nous avons déjà cité, a parfaitement démêlé l'équivoque que Julien (de Toulouse) dans son rapport sur ces événements et tous les ennemis de la Gironde établissaient pour confondre fédération et fédéralisme : « Ce mot (fédéralisme) signifie une forme particulière de gouvernement semblable à celle des Etats-Unis d'Amérique. C'est dans ce sens que la Convention nationale, dès le commencement de la session, avait rejeté le fédéralisme et prononcé la peine de mort contre ceux qui le proposeraient. Mais comme les mots de fédération, de fédérés, etc., désignent aussi dans l'usage

(1) La Révolution du 3i mai et le Fédéralisme en 1793, ou la France vaincue par la Commune de Paris. Tome I, p. 374. (2; Wallon. Op. Cit.

commun toute espèce de réunion politique, toute association qui a pour objet quelque besoin général de la patrie, à peine les départements eurent-ils commencé de se réunir contre les séditieux du 2 juin, et d'associer leurs efforts contre l'oppression, que Ton s'écria avec une impudente astuce : Voyez- vous comme ils se sont fédérés, voyez-vous \^fédl4rationy voyez vous \q fédéralisme ! citoyens, c'est pourtant avec cette équivoque que l'on a égorgé des milliers de républicains vos frères » !

En somme, le fédéralisme des Girondins ne fut qu'un rêve caressé par quelques-uns d'entre eux avant la fondation de la République, rêve que partagèrent un certain nombre de Jacobins. Tous acceptèrent franchement l'unité après le 10 août. Sans doute dans leur lutte contre la commune de Paris, ils regrettèrent de ne pouvoir s'appuyer sur des régions restées indépendantes, mais ils ne tentèrent rien pour briser l'unité. Nous nous rallions donc à la con clusion de M. Aulard : « Le groupe de la Gironde ne différa pas de la Montagne par des principes, mais par sa conception du rôle que la capitale devait jouer dans la France envahie et déchirée (1) ». Et cette politique même tient surtout aux circonstances ; les Girondins furent les ennemis de Paris parce que les Jacobins se servaient de Paris pour les combattre.

(Il Histoire politique de la Révohition, p. 404.

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