‹ Les idées politiques des GirondinsChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le Comité d@ Constitution

L Siéyèst. — IL Thomas Paine. — IIL Brissot, — IV. Pétion. — Y, Yergniaud. — VL Gensonné, — VII. Barère. — VJII. Danton, Son attitude envers les Girondina. — IK. Les suppléants, Barbaroux. — X. Le Coruité et le tllub des Jacobins. — XI. Le parti Girondin: M"n« Roland; Sophie Candeille et Julie Talma; la marquise de (îondorcet.

Le 11 octobre la Convenllon nomma sou Comité de Coiistitulioii î Siéyès, Thomas Paine, Brissot, Pétion, Vergniaiid, Gensonné, Barère, Danton, Condorcet, y furent élus.

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Le premier député éki au Comité de Constitutioti fut Siéyès. Nous ne raconterons pas sa vie et nous n'essaierons pas d*apprccier son œuvre. Sa réputation était immense, et tant par ses écrits que par son passé, il semblait mieux désigné que personne pour travailler à une Constitution. Avant 1789, il avait déjà été envoyé aux états de Bretagne et avait siégé k TÂssenitilée provinciale d'Orléans, oià il s'était trouvé en compagnie de Lavoisier, Fillustre chimiste, d'Anqtietil, rhistoiien,et de Tabbé Louis, le futur ministre des flnances de la tle^lauration. On sait qu'il ne fut élu aux

Etats Généraux qu'au dernier moment, le vingtième et dernier des' députés de Paris. Mais le succès de ses trois brochures lui assurait à Tavance une grande place dans l'Assemblée (1). Aussi prit-il dès le début une influence prépondérante. Son rôle fut décisif dans les premiers jours de la Révolution. C'est lui qui trouva le nom d'Assemblée Nationale. Il fut membre du Comité de Constitution. L'amitié que Mirabeau avait pour lui et l'admiration qu'il lui manifestait, augmentait encore son pouvoir. Le grand orateur avait dit qu'il considérait son silence et son inaction comme une calamité publique. Sa popularité subit une éclipse quand on lui vit défendre la dîme ecclésiastique. Cependant il resta l'un des chefs du parti démocratique ; il fit partie du Cercle social fondé par Fauchet et Condorcet, et si, pendant la législative, il se tint un peu à Técart, bien qu'il eut une polémique avec Thomas Paine sur la République, nul ne fut étonné de le voir à la Convention. On sait combien son rôle fut effacé pendant les deux premières ' années de cette Assemblée ; il a lui-même résumé son attitude dans un mot fameux en répondant quand on lui demandait ce qu'il avait fait pendant la tourmente : J'ai vécu. Un récent historien de Siéyès (2) a essayé de défendre cette attitude passive et de montrer que s'il resta silencieux ce ne fut pas par peur. Il paraît bien cependant qu'il n'avait rien d'un héros. Robespierre l'avait à ce point épouvanté que, quarante ans après, un jour que la maladie le faisait quelque peu délirer, il dit à son valet de chambre : « Si M. de Robespierre vient, vous lui direz que je n'y suis pas )).

Après thermidor sa situation redevint prépondérante. Cependant ses projets de Constitution furent froidement

(1) Vues sur les moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer (1788). — Essai sur les privilèges (1788). — Qu'est-ce que le Tiers-Etat (1789).

(2) M. Albéric Neton.

accueillis, ce qui rirrita. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière ; nous n'étudierons pas son rôle au 18 brumaire ni son attitude envers Tempereur Napoléon. Mais il nous paraît que son Iiistorien a exagéré la grandeur de la résignation avec laquelle il recevaitles présents de l'empereur- En résumé, son caractère d'homme public e été certainement au-dessous de sa haute intelligence.

On a beaucoup reproché à fc^iéyèsson mépris de rhistoire et 3a confiance qu'il avait dans les théories, 11 disait, paraîtil : (( La politique est une science que je crois avoir achevée (1) iK Maison a certainement exagéré la portée de son opinion sur ce point. Dès Tépigraphe du célèbre livre ; Qu'est-ce que le Tiers-Etat, il marque bien la diiïérence entre la théorie et la pratique, la phlilosophie et l'administration : « Tant que le philosophe n'excède point les limites de la vérité, ne Taccusez pas d'aller trop loin. Sa fonction est de marquer le but, il faut donc quil y soit arrivé. Si restant en chemin, il osait y élever son enseigne elle pourrait être trompeuse. Le devoir de l'administrateur, au contraire, est de graduer sa marche suivant la nature des difficultés. Si le philosophe n'est au but, il ne sait où il est ; si Tadministraleur ne voit le but» il ne sait où il va ».

il est certain qu'il avait été fortement impressionné par les idées de Turgot, Il fut, en opposition de Rousseau, le grand théoricien du système représentatif ; il s^était prononcé à la Constituante contre Tintervention du peuple dans la Législation. Principal auteur de la division territoriale en départements j il avait demandé la création des grandes communes. Mais au Comité de Constitution de la Convention, son rôle paraît avoir été peu important; il s'effaça devant Condor cet

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(i) Rapporta ]!iir Etienne Dumon t. SLiuvenii's nur Mirabeau.

Le seul qui, avec Condorcet, balançait la réputation de Siéyès était ranglo-américain Thomas Paine.

La vie de ce personnage est étrange. Il fut le prototype non encore dépassé de ces révolutionnaires cosmopolites dont le xix« siècle devait montrer de si curieux et attachants exemplaires. Né en Angleterre d'une famille de Quakers plébléiens,ilne reçut qu'une instruction primaire. Successivement fabricant de corsets, corsaire, employé de la douane, épicier et marchand de tabac, il était arrivé à trente-sept ans, après deux mariages, ruiné et désespéré, sans se douter, semble-t-il, de sa valeur. C'est alors, en 1774, qu'il partit pour l'Amérique, emportant pour toute fortune des lettres de recommandation de Franklin qu'il avait connu à Londres. Pendant sa vie agitée, Paine avait trouvé le temps de s'instruire; il possédait, outre un sérieux bagage littéraire et philosophique, une culture scientifique de premier ordre. Professeur et journaliste à Philadelphie, il joua un rôle prépondérant dans l'insurrection américaine. Son Common Sensé, le plus célèbre de ses pamphlets, eut un effet immense. Soldat en même temps qu'écrivain, il lit le coup de feu et entre deux combats écrivit ses Crisis qui pour Washington valait le secours d'une armée .

Après la guerre, il fut nommé secrétaire des Affaires étrangères près du Congrès ; mais il dut quitter ce poste à la suite des réclamations de Deane et de Beaumarchais. Il entra alors comme clerc chez un homme de loi. Après avoir accompagné en France l'ambassade du colonel Laurens, il s'adonna à des travaux scientifiques qu'il soumit à l'Académie des sciences de Paris : parmi ses inventions figurent un pont de fer, un bateau à vapeur, une machine à planer, une chandelle sans fumée, une roue à

jantes concentriques, un moteur à poudre* On voit que ce n*étaU pas seulement dans Tordre politique qu'il était en avance sur son temps. l*aine fut à Paris le lion du jour. Après la fuite de Varennes, Il rédigea le premier manifeste républicain qui, signé par Ducliasleiett fut aHiclié sur les murs de la capitale. C'est à ce moaient qu'il publia les Droits de VHomme où il se rallie à la République représentative. 11 rentra quelque temps en Angleterre où il put croire la Révolution imminente. Menacé d'arrestation» il s'échappa et arriva à Calais où il fut reçu triomphalement. Quatre départements Tavaient envoyé à la Convention.

Il y fut d'abord entouré du respect de tous. Sa popularité commença à baisser au moment du procès du Roi qu'il défendit énergiquement. 11 votait avec les Girondins ; cependant il ne fut point proscrit le 2 juin. Dès ce moment, il ne parut plus que rarement k ïa Convention,

Arrêté en décembre 1793, il resta un an en prison, Gouverneur Morris, Tambassadeur américain, son ennemi mortel, ne faisant rien pour l'en tirer; cet homme, qui pouvait revendiquer trois patries, se vit un jour proscrit d'Angleterre, son pays natal, emprisonné comme étranger dans cette France qui l'avait adopté, et renié par le représentant de l'Amérique qu'il avait fondée, 11 ne reparut qu'une fois à la Convention pour critiquer la Constitution deran 111.

C'est de cette époque que date VAge de Raison, ouvrage de polémique religieuse dirigé surtout contre les protestants, qui a fondé la réputation d'impiété qu'il garde encore en Amérique.

Il vit les débuts de la fortune de Bonaparte dont il fut un moment le conseiller et rentra en Amérique avec la femme et les fils de son ami Bonnevilîe. Il vécut dès lors paisiblement et mourut dans sa ferme de New-Rochelle.

Disons pour compléter cette étrange histoire que son cadavre, déterré jjour cire transporté en Angleterre où on devait lui élever un monument, arriva dans un moment

de réaction cléricale. Gobbet, son admirateur, le garda chez lui; à sa mort, ses meubles furent vendus et le cadavre de Paine faillit être mis aux enchères. Il erra depuis de maison en maison et sa trace est perdue.

Thomas Paine était cosmopolite par ses principes autant que par sa vie. 11 ne fit jamais cependant les rêves fous d'Anacharsis Cloots. Il voyait bien que le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et rOcéan étaient les limites naturelles de la République française. Son influence dans le comité de Constitution fut très réelle. A la vérité, il comprenait le français sans le parler, mais quatre de ses collègues connaissaient TAnglais, Barère, Brissot, Condorcet et Danton. Il était Tami de Brissot et vivait dans la société habituelle de Condorcet. C'est en général la marquise de Condorcet qui traduisait les travaux de Paine destinés à la Convention (1). Il avait écrit un projet de Constitution qui lui fut emprunté par Barère et n'a pas été retrouvé.

Les Girondins ne pouvaient manquer d'envoyer au comité de Constitution celui que Ton considérait comme leur chef et dont on leur avait donné le nom : Brissot. Certes il n'avait rien d'un chef de parti. Cloots qui ne l'aimait pas écrivait : « Quant à Brissot, je ne connais pas d'homme moins Brissotin que lui (2). » Pauvre, vivant avec la simplicité d'un artisan, il manquait d'autorité. Il avait été dans sa vie aventureuse mêlé à des affaires indé-

(1) Le docteur John Moore raconte qu'il les avait trouvés souvent tous les trois travaillant ensemble et fort occupés. Voir pour tout ce qui concerne Paine le livre de M. Daniel Moncure O'Gonway : Thomas Paine et la Révolution dans les deux inondes, traduction Rabbe.

(2) Ni Marat, ni Roland, opinion d'Anacharsis Cloots.

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licales dont sou honneur sortit intact, mais quli était trop facile d'exploiter contre lui .

Son savoir encyclopédique le rendait précieux à son parti; il n'était i)as seulement un théoricien; ayant beaucoup voyagé, en Angleterre, en Suisse, en Amérique, il avait étudié de près les choses et les hommes. Il avait pris en Angleterre le goût de collectionner des faits et le talent d'exposer une question dans le détail, de façon à la définir et à la limiter au moment où elle vient en discussion- Ses opinions démocratiques étaient connues depuis longtemps ; il tut un des rares révolutionnair^es que Ja Révolution ne surprit pas et trouva prêt à Jouer son rôle. Il avait étudié le droit pénal, les finances et l'économie politique, il était au courant des afïaires étrangères. Sans être homme d*esprit, ni écrivain, il fut un bon journaliste. 11 ne lit point parti de la Constituante, mais sa réputation était telle que le comité de Constitution le consulta. Son journal Le Patrioit'. Français fut longtemps Torgane le plus impor^ tant du parti démocratique et resta jusqu'à la fin le porteparole de la Gironde.

Son rôle à la Législative fut prépondérant. Il était représenté au premier ministère girondin par ses amis Roland et Clavière. Membre du comité diplomatique, c'est lui qui fit déclarer la guerre à TEmpereur, et plus tard, sous le nom de son ami Lebrun, il fut le véritable ministre des affaires étrangères. Tout cela semble lui donner flgure de chef et cependant ses hésitations, son goiit de Tintrigue qui se mêlait à une naïveté réelle, rerapèchèrent de donner à ses amis une direction puissante. Il lui manquait d'ailleurs la qualité indispensable à un chef parlementaire ; l'éloquence. Ses discours sont de longues et intéressantes dissertations où rien n'est mis en relief ; on n'y trouve jamais la formule nette, le mot de ralliement. Lui qui après Va rennes avait demandé la mise en jugement du roi se corn promit inutilement à l'Assemblée législative en essayant de sauver la royauté. Et le 10 Août se fit, non pas sans ia

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Gironde, puisque en dehors de l'Assemblée, Barbaroux et Rel)ecquy en partagent le redoutable honneur avec Danton, mais sans Brissot et peut-être un peu malgré lui. Aussi arrivait-il à la Convention, où trois départements l'avaient envoyé, un peu aigri et devenu l'adversaire de cette commune de Paris dont il avait fait partie en 1789 et pour l aquelle il avait établi un plan d'organisation autonomiste dont nous parlerons. Les calomnies et les attaques ne cessaient pas contre lui. Le cruel et merveilleux pamphlet que Camille Desmoulins devait regretter avec larmes, avait paru quelque temps auparavant.

En étudiant la carrière de Brissot, on est stupéfait de voir Taine reprendre à son compte les calomnies de Morande. Tantôt il le rapproche de Marat et l'accuse « de n'avoir vu la France et l'étranger que par la lucarne de sa mansarde et les lunettes de son utopie. » Tantôt il lui reproche ses débuts modestes et son érudition de cabinet de lecture. 11 insiste sur sa misère : « du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats. » Taine est bien obligé d'ailleurs de reconnaître sa probité. C'est une façon un peu singulière de juger les hommes que de tenir compte seulement des attaques de leurs ennemis. C'est comme si l'on n'étudiait les politiciens du second empire que dans les pamphlets parus à Bruxelles, ou nos hommes d'Etat contemporains que dans la presse d'opposition. Brissot, si maltraité de son temps, ne paraît pas avoir été au-dessous de sa destinée, qui fut triste et belle.

Jérôme Pélion avait été l'homme le plus populaire de Paris. A l'Assemblée Constituante, il était rorateur le plus, important et le plus écouté du petit groupe démocratique, qui comprenait Robespierre, Buzot et Grégoire. On sait

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que lors de la fuite de Varennes, il avait été chargé avec Barnave et Latour-Aîaubourg de ramener la famille royale. I) réclama la mise en jugement de Louis XVI. Il s'était montré un des 1res rares députés partisans de l'intervention populaire dans la législation» en demandant rappel au peuple dans les cas de oeto.

Elu maire de Paris après la dissolution de rAssemblée Constituante, sa popularité ne fit que croilre. M eut envers le roi et la cour une attitude Ocre, agressive qui ne contri bua pas peu à la chute de la royauté. Aussi lorsqu'il entra à la Convention, il était considéré comme un des membres les plus importants de l'Assemblée, dont il fut le premier président. Manuel, qui avait été à la commune de Paris son procureur syndic, proposa que le a président de la France » fut logé aux Tuileries et environné de la force publique. Cette motion, dont l^étion n*était peut-être pas responsable, lui fut souvent reprochée dans la suite, lorsque sa popularité fut tombée. Il était regardé comme un des chefs des Girondins ; mais il ne prit jamais une part très ardente à la lutte contre la Montagne. 11 avait un carac tère conciliant et jusqu'à la fin, il sembla croire l'union possible. On sait qu^après le 31 mai, il fut parmi les représentants qui essayèrent d'organiser la résistance dans le Calvados et que, réfugié dans la Gironde, il se suicida avec Buzot dans un vignoble du Médoc. H avait été jusqu'au dernier moment entouré de l 'affection et du respect de ses amis.

Le plus grand orateur de la Gironde, Vergniaud, fut aussi envoyé au Comité de Constitution, L'Asseml^Iée législative avait retenti de son éloquence et c'est lui qui avait porté à la royauté les plus rudes coups. Cependant, dans les derniers temps, il se montra moins agressif et il avait espéré sauver le roi. Ce fut lui cependant qui en

qualité de Président de TAssemblée prononça sa déchéance. Vergniaud était très nonchalant, et il est probable qu'il ne fut pas assidu au Comité. Lorsqu'il prit la parole sur le projet de Constitution, il en parla comme un homme qui n'aurait pris aucune part à sa rédaction. Madame Roland ne l'aimait guère; il fréquenta peu chez elle d'ailleurs, et si l'on en croit les légendes, il préférait la compagnie des femmes de théâtre. Vergniaud avait une influence très grande sur ses collègues du département de la Gironde; et c'est sans doute par amitié pour lui que Boyer-Fonfrède et Ducos n'allèrent jamais à la Montagne o ù leur tempérament les attirait. C'est sur Vergniaud que Danton semblait compter quand il espérait une alliance avec les Girondins, et c'est à lui qu'il s'adressait quand il faisait appel aux hommes de talent qui se trouvaient parmi ses ennemis. Tacticien parlementaire très habile, il s'efforça de détourner l'orage au 31 mai. Après la défaite, il se montra d'une grande insouciance et ne chercha pas à s'échapper de Paris comme il aurait pu le faire. En prison il donna à ses amis l'exemple de l'héroïsme tranquille.

Vergniaud était accompagné au Comité de son ami Gensonné qui, comme lui, avait fait partie de l'Assemblée législative. Dans les premiers temps de la Révolution, Gensonné avait joué à Bordeaux avec Guadet un rôle prépondérant. Chargé d'une mission en Vendée, il se lia avec Dumouriez et ces relations lui furent plus tard violemment reprochées. C'est lui qui peu de temps avant le 10 Août entama, au nom de ses amis, des négociations avec le roi. Mais il accepta sa chute et se rallia comme tous ses amis à la République. Gensonné était un orateur un peu froid mais serré et vigoureux. Très travailleur, il rendait des services dans les comités, et si l'on en croit

Madame Roland, il aurait rédif^é une partie du plan de Constitution. Le fait qu'il en donna lecture semble bien en effet confirmer ce propos.

Bertrand Banîre est un des conventionnels dont î\ est le plusdiflïcilede parler; ce n'est pasti lui que vont naturellement les sympatliies- Peut être cependant est-on pour lui trop sévère. Certes ce ne fut pas un beau caractère. Mais, dans une période normale, ses défauts fussent passés inaperçus, et il eût laissé un nom moins compromis et la réputation d*un excellent homme d'Etat* En regard de ses collègues dont Lakanal disait d'ailleurs avec trop de modestie : « Nous n'avons eu qu'une vertu, nous n'avons jamais eu peur )», Barère manquait de courage. Il ne craignait pas la lutte cependant, mais après la bataille on ne le trouva jamais du côté des vaincus. Il ne mérite pas la sanglante auréole qui Tentoure. On cite de lui des mots terribles ; mais il n'est pas bien sur qu'il les ait prononcés tous ; certains n*ont pas la sig-nification cruelle qu'on leur a donnée et les autres sont l'elïet delà rhétorique Gasconne. La vérité est qu'il sauva la vie à beaucoup de monde. Il ne faut pas oublier quand on parle de luii le rôle actif qu'il joua au comité de Salut Public : travailleur infatigable, orateur toujours prêta la tribune, il rendit de très grands services.

Il entrait à la Convention précédé de la réputation qull s'était acquise par ses discours à la Constituante et ses articles dans Lp Point du Jour. Ses études le préparaient autant que sa vie politique h tenir sa place au Comité de Constitution. Pendant sa courte et brillante carrière d'avocat au Parlement de Toulouse, malgré ses occupations professionnelles et les succès mondains que son esprit, sou élégance et sa bonne mine lui rendaient faciles, il ne

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négligea pas les graves travaux. Il avait étudié la politique et tout particulièrement les ouvrages de Montesquieu. A l'Assemblée Constituante il avait énergiquement combattu la division par départements et à la fin de sa vie il avouait avoir toujours été secrètement fédéraliste.

Lié avec les principaux Girondins et particulièrement avec Vergniaud qui conserva longtemps des illusions sur la solidité de son amitié, il ne prit pas parti au 31 Mai. Il se montra jusqu*à ce moment Tadversaire de la Commune et demanda même la tête d*Henriot.

Nous n'avons pas Tintention de tracer un portrait des membres du Comité. On a pu remarquer que pour les plus illustres d'entre eux nous nous sommes contenté de rappeler les principaux traits de leur caractère et de leur vie. Nous ne ressaierons même pas pour Danton. Nous aurions voulu rechercher la part qull a prise à l'élaboration du plan de comité; mais c'est une œuvre impossible, puisque nous n'avons pas les procès-verbaux des délibérations et que sur les travaux de chacun des membres nous en sommes réduits aux plus vagues conjectures. Danton ne parait pas s'être intéressé à ces travaux; les spéculations politiques ne le préoccupaient guère ; il est le seul â n'avoir pas signé le projet, bien plutôt sans doute par négligence que pour protester contre ce plan.

Nous étudierons seulement quelle était à cette époque l'attitude de Danton envers les Girondins(l). Il souhaitait ardemment la réconciliation. Il eût voulu que la députation de Paris fût composée par parties à peu près égales de

{i) Uf'/r/ufi dfi la Hfiofdulion Franoaisn . Tome XXIV. Danton à la Çow'enfioHf par M. AiilanJ.

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Montagnards et de Girondins ; son auii Delacroix proposa d'élire à la fois Robespierre et Pétion (1), La tentative éclioua, mais Danton s'eJTorça encore d'erapôcher la lutte. Il obtient de Brissot la déclaration qn'U n*est pas pour la république fcdérative (2), Dès les premiers jours de la Convention, il repousse Téquivoque protection que Marat lui voulait imposer. Gorsas constate son succès, el Condorcet, qui le mois précédent lui avait donné sa voix pour le ministère de la justice» y applaudit. Cependant la lutte avait éclaté; la bataille parlementaire s'était engagée à propos du décret sur la garde départementale- Il tente encore l'union el ne réussit qu'à îmre acclamer une fois de plus rUnité de la République.

Danton n'était donc pas Tennemi irréconciliable de la Gironde. Il reconnaissait le mérite et le talent de quelquesuns des amis de Vergniaud, A maintes reprises il leur olTrit l'alliance, toujours en vain. Garât, ministre de la Convention, qui était Tami de la plupart des Girondins et le disciple de Condorcet, nous raconte dans ses Mémoires, que Danton se plaignait souvent de l'échec de ses efforts pour amener l'union : «Vingt fois, lui disait-il, je leur ai offert la paix; ils ne Tont pas voulue ; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me perdre; ce sont eux qui nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culotisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se dévorera lui-môme {'S) ». Lorsqu'il comprit que Brissot et ses amis étaient perdus, il tomba dans un profond désespoir; Garât, venu pour faire appel à sa pitié, le trouva malade : u Je ne fus pas deux minutes avec lui, nous dit-il, sans voir que sa maladie était surtout une profonde douleur et une grande ^ consternation de tout ce qui se préparait. Je ne pourrai pas les sauver, furent les premiers mots qui sortirent de sa

Si

(1) BneMz et Houx Tome XXI, |j. 108*

(2) Bûchez et Roux. Tome XX, [). 141.

'3) Mémoires de (hiral. Bâcliez et H-ms. l'oiiie XVIII.

bouche, et, en les prononçant, toutes les forces de cet homme, qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues, de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos (1) », Ces larmes de Danton sont sa meilleure défense et prouvent sa sincérité.

Danton ne réussit pas; d'ailleurs les Girondins faisaient tout pour l'éloigner d'eux et l'exaspérer. Les amis de M»°» Roland partageaient sa haine. Celle-ci, en effet, détestait le grand tribun depuis son passage au Ministère du 10 Août. Elle ne pouv^ût lui pardonner d'avoir été à ce moment l'homme le plus important du gouvernement. Elle lui reprochait les massacres de septembre; elle voulait ainsi décharger Roland de. toute responsabilité. Pendant cette période si agitée, Danton la voyait souvent, même dans l'intimité. Elle éprouvait une sorte de répugnance physique pour sa puissante laideur : « Je regardais cette figure repoussante et atroce.. . Je n'ai jamais rien vu qui caractérisât si parfaitement l'emportement des passions brutales, et l'audace la plus étonnante, demi voilée par l'air d'une grande jovialité, l'affectation de la franchise et une sorte de bonhomie... Mon imagination m'a souvent figuré Danton un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui; ou bien, content de ses forfaits, indiquant par le geste qui caractérise Sardanapale ses habitudes et ses penchants (2) ». Danton n'essaya pas, d'ailleurs, quand il comprit cette antipathie, de la faire revenir sur ces éen timents. Le 29 septembre, comme on proposait d'inviter Roland à rester au ministère, il eut un mot ironique et brutal : « Si vous faites une invitation à Roland, faites-la donc aussi à M^^ Roland, tout le monde sait que Roland

(1) Mémoires de Garât, Bûchez et Roux. Tome XVIII.

(2) Mémoires de M'"" Roland, éd. Dauban, p. 254

n'était pas seul dans son département; J'étais seul dans le mien ».

C*est dans cette ininiilié terrible qu'il faut chercher le secret de la iiaine de la Gironde contre Danton ; c'est elle qui empèclia Talliance que Danton souhaitait ardemment, que Condorcet demandait, que Ver^niaud eut acceptée, alliance encore pos.^ible, en octobre, lorsque fut nommé le Comité de Constitution et qui après le 10 Mars, lorsqu'elle fut tentée, devait inévitablement échouer.

Condorcet fut le rapporteur du Comité, il semble avoir été le principal auteur du projet lui-môme, nous lui consa crerons donc une étude plus importante.

Six suppléants avaient été nommés : Barbaroux, Hérault de Séchelles, Lanthenas, Jean Debry, Fauchât et Lavicomterie, Barbaroux fut seul appelé à siéger en remplacement de Brissot. Il signa le projet.

Barba roux avait joué un rôle important, à Marseille, dans les premiers temps de la Révolution. 11 prit une grande part au 10 Août. A la Convention il fut mi des plus ardents adversaires de Robespierre. Généreux et brave, il était parmi les Girondins un des plus attaqués; c'était sans doute à cause de son amitié pour M™» Roland et Bu^oE. Malgré sa jeunesse, il connaissait bien les questions commerciales, l'administration et l'économie politique. Il intervint souvent avec une grande compétence dans les discussions d'affaires. Homme d'action, il essaya après le 31 mai d'organiser la résistance en Normandie. Au milieu des plus graves soucis, il n'abandonnait pas d'ailleurs sa vie de plaisirs. Les théories de politique pure paraissent l'avoir assez peu préoccupé.

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Comme on le voit, les Girondins avaient la majorité au Comité de Constitution. En réalité, un seul Montagnard y avait été appelé, il est vrai que c'était Danton ; mais nous avons vu qu'il s'intéressait peu aux questions constitutionnelles. Barère et Condorcet à ce moment n'avaient pas encore pris nettement parti. Quant à Siéyès, ses sympathies allaient à la Gironde et selon Lamartine il eût souhaité l'alliance avec Danton (1).

C'était donc une victoire pour la Gironde et les Montagnards le comprirent ainsi. Le lendemain Couthon déclara au Club des Jacobins que la composition du Comité lui avait ouvert les yeux sur les projets de ses adversaires. Chabot indiqua, il est vrai, que Condorcet n'était plus du pacte Brissotet le 14 octobre, il revendiqua Danton, Barère et Condorcet comme ses amis. Mais ce n'était qu'une faible minorité. Aussi, sur la proposition de Danton, la Société décida de former un Comité auxiliaire de ConstitutioQ et le 17, CoUot d'IIerbois, Billaud-Varenne, Robespierre, Danton, Chabot et Couthon y furent élus. Cela ne pouvait pas compenser pour Robespierre, l'irritation très vive qu'il avait ressentie, si nous en croyons Durand-Maillane, de ne pas faire partie du Comité de la Convention (2) .

Mais les Girondins eux-mêmes formaient-ils un parti ? A la Convention, les députés qui dans l'histoire portent ce nom ont toujours été divisés dans les votes les plus essehtiels. En somme, ils ne paraissent s'être bien entendus que dans la lutte contre i^aris,

En dehors de l'Assemblée avaient-ils une organisation ?

(1) On «ait qu'il ne faut accepter qu'avec une prudence extrême les affirmations de Lamartine.

(2) La SocifUédes Jacohlnn, Recueil des documents, ipH.r M Aulard, tome IV, p. 381, :m, 38.% 380.

Pendant quelque temps, ils s'étaient réunis place Vendôme, chez \\^^" Dodtin. Mais dans la légende, ils nous apparaissent surtout groupés sons Tardente discipline de Manon Roland. Il n'en fut pas tout à fait ainsi dans la réalité.

Ce fut par Brissot que les députes de la Gironde se lièrent avec les Roland. Certains se montrèrent rôfractaires au charme de la femme extraordinaire qui passe pour leur inspiratrice. Mais les farailiers de la maison se trouvaient en nombre au Comité de Constitution. BrissoC Tami intime, y fut bientôt remplacé par Barbaroux que Ton a cru longtemps le héros du mystérieux amour de M™'^ Roland. Pétion, retenu par ses occupations absorbantes de maire de Paris, avait peu fréquenté son salon pendant la Législative; mais il était reste son ami et elle en parle en termes touchants dans ses mémoires. Le portrait qu'elle nous trace de Gensonné prouve la sympatbie qu'elle avait pour lui.

Le plan de Constitution ne fut pas, sans doute, beaucoup discuté chez M"^" Roland qui reproche constamment à ses amis de se perdre dans les abstractions. Ceux qui lui étaient le plus entièrement dévoués, étaient surtout des hommes d'action comme Barbaroux et Louvet, qui a valent fait leurs preuves au 10 Août, et son tendre liuzot, qui engagea la lutte avec tant de témérité, Vergnlaud, Torateur et Condor cet, le penseur de la Gironde allaient peu chez elle. Ils subissaient t'iniîuence d'autres femmes» et c*est pour cela qu'inconsciemment, elle avait contre eux^ une antipathie réelle. Manon Roland sous le superbe manteau qui la drapait à l'antique était restée femme, capable de jalousie et se laissant guider par rimpression physique comme nous l'avons vu pour Danton, Elle nous apparaît ainsi moins haute sur son piédestal, mais plus proche et plus touchante.

Vergniaud volage et homme de plaisir lui échappait donc, La légende s*est emparée des amours du grand orateur

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Girondin. Il fréquentait, dit-on, chez Sophie Candeille(l) dont il aurait été Tamant. Celle-ci, d'ailleurs, s*est toujours défendue d'avoir été dans Tintimité de Vergniaud même alors que ses relations avec le Girondin ne pouvaient plus lui attirer que de la gloire. C'est chez M^i» Candeille que Michelet place la fête fameuse donnée à Dumouriez où Ton aurait essayé de rapprocher Danton de la Gironde et que Marat vint troubler de ses insultes grossières. Mais la fête eut lieu chez Julie Talma et non chez M^i® Candeille. Un certain nombre d'hommes politiques, pour la plupart Girondins, se réunissaient en effet chez la femme du célèbre tragédien. C'était d'ailleurs chez elle une tradition d'avoir un salon politique ; alors qu'elle n'était encore que M^i* Carreau, ex-danseuse double à l'Opéra, elle recevait déjà Mirabeau et Narbonne, Chamfort, David et les Chénier. C'était une femme intelligente et spirituelle et chez elle, au milieu des jolies femmes, entre deux propos galants, on dut échanger parfois de graves paroles. Vergniaud, Ducos et Guadet semblent avoir fréquenté sa maison et Condorcet y vint souvent. Lorsque Julie Talma se sépara de son mari, elle se réfugia chez M«»« de Condorcet, ce qui prouve bien leur étroite amitié.

C'est chez M.^^ de Condorcet elle-même que se réunis- . saient encore les Girondins. Pendant la Législative, ils étaient allés chez M^^^^ de Staël, dont l'ami, Narbonne, avait un moment porté la fortune de la monarchie. M™® de Condorcet était liée avec M°a« de Staël et après le 10 Août les Girondins ne vinrent plus que chez elle (2). Sophie de

(1) Fille du compositeur, actrice du Théâtre Français et auteur dramatique. La Belle Fermière passe pour avoir été écrite en collaboration avec Vergniaud.

(2) Lamartine laisse entendre que si les Girondins songèrent un moment à soutenir Narbonne avec les (Constitutionnels, cette entente était due au double amour de Mme de Staël et de Mme de Condorcet pour le jeune ministre. En ce qui concerne M™' de Condorcet, cette légende ne repose sur rien.

Groucliy, marquise de Condorcet était une femme d*une intelli^'ence supérieure et d'uo savoir presque encyclopédique; elle était d'ailleurs fort jolie et son salon de l'hôtel des Monnaies, au quai Conti, fut à la fin du xyiii^ siècle un centre intellectuel très actif. Lafayetle, Volney, le poète Roucher, le savant Cabanis, qui devait épouser sa sœur, en étalent les liotes assidus. Adam Smith, Alfiéri, le poète tragique, et Beccaria y vinrent ; Gloots y fréquentait; ii ne s'appelait pas encore Anacharsis, était toujours baron et dans son enthousiasme pour la beauté et le savoir de M"« de Condorcet la saluait du nom de : a Vénus lycéenne (1) ^). Ce salon, pins modeste pendant la Convention, reçut cependant beaucoup de Girondins et Gboudieu prétend qu'elle eut sur eux plus d'influence qu'aucune autre femme (2). Si l'on s'est occupé quelque part du projet de Constitution, c'est sans doute chcïî elle Les députés purent y rencontrer le célèbre anglais, David Williams, qui allait aussi beaucoup chez M"'^^ Roland, et aux lumières duquel le Comité eut recours (3).

On le voit, rien ne ressemblait moins à une organisation régulière que ces réunions chez des femmes à la mode. Plus tard, devant le danger, les Girondins essayèrent de former un parti' discipliné ; c'est dans ce but qu*avaient lieu les réunions chez Valazé dont les Montagnards leur tirent un crime. Mais il n'était plus temps; on nes'organise pas dans la défaite, et la Gironde était alors déjà vaincue.

(i) La Marquise de Condorceij par Guillois

(2) Mémoires de Choudietc, Revue blanche, 15 mai 1896.

i3; Il avait exposé ^e^ idées datB un ouvrage intitulé : Ob/terva-

Uons sur la devnièreConHiitUion lîe ht France , avec des l'eues

pour la formation de la nouvelle Constitution.

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