CHAPITRE IV
Le Bapporteiar du Comîté ; Condorctt,
CondorceL - I. Sa vie. II.
Le savant raanitè.
m. Ses seotiments d'hu-
Sa philosophie. — I. Métaphysique et morale, IL La foi au progrès.
Sex idées xur Vinstrîtction ptiUique. — l. Ses travaux. But de rinstruction publique. IL L'enseignement commun, IIL L'enseignement profession neL Les enseignements spéciaux. L'enseignement supérieur. IV. Caractères dé l'enseignement, V. L'enseignement «les adultes. VL La liberté de renseignement. Le recnitemeat du corps professionnel et l'organisation matérielle. VII. L'éducation des femmes , F éducation intégrale, l'éducation en commun*
Condor cet émnomîMe. — L Comment il fut préparé aux études économiques. II. Physiocrate et libre échangiste. III Ses études financières. IV. Son système d'impôts, l'impôt progres-
„ sif. V. Assurances sur la vie. Caisses de retraites ouvrières. Biens communaux. VI. Ses théories.
La sociologie de CondorceL — I. Ses méthodes, H. La Mathématique sociale, III. Sa conception de l'histoire. Le sens delà solidarité.
L'homme que le comité de Constitution avait chargé de présenter le projet occupait dans Je inonde intellectuel de son temps une place prépondérante. Sa vie avait été consacrée aux sciences ; mais passionné pour le bien public, il ne craignit pas de briser son repos et de se jeter dans la lutte des partis. 11 y recueillit les plus violentes attaques
et les plus abominables calomnies, et paya de sa vie son courage à défendre ses idées.
Condorcet appartenait à la grande race de ces nobles démocrates qui furent les initiateurs de la Révolution. Issu d'une famille militaire de Picardie, les Garitat de Condorcet, il reçut une éducation étroitement bigote qui le dégoûta de la religion. Très jeune, ses aptitudes pour les mathématiques se développèrent ; aussi renonçant, malgré le désespoir des siens, à devenir capitaine de cavalerie, il s*adonna aux sciences. Ses succès y furent rapides et le lièrent avec les principaux mathématiciens de son temps, particulièrement avec d'Alembert. A vingt-six ans, il fut reçu membre ' de l'Académie des sciences dont il devint plus tard le Secrétaire perpétuel. Entraîné par le mouvement de son temps, il étudia la politique, l'économie politique et la philosophie, connut Voltaire et fut de l'intimité de Turgot.
Il n'entra pas aux Etats Généraux ; mais il acquit sur l'opinion publique et sur l'Assemblée elle-même une grande influence par ses articles de journaux. Membre de la municipalité de Paris, il fut aussi nommé commissaire de la Trésorerie, poste qu'il abandonna pour poser sa candidature à l'Assemblée Législative. Il fut élu député de Paris, mais il n'entra à la Convention que grâce aux départements, dont cinq le choisirent comme représentant. Il opta' pour le département de l'Aisne, qui avait aussi nommé Saint-Just.
Marié sur le tard à une femme jeune et belle dont nous avons indiqué l'influence, Condorcet se montra le plus attentif des époux. C'était un homme de mœurs simples, profondément dévoué à ses amis, plein de bonté pour les malheureux. Il n'était passionné que pour ses idées. Son caractère et sa vie furent, en somme, dignes de sa haute intelligence.
Sa mort fut tragique. Il n'avait pas été proscrit à la chute des Girondins, mais à la publication de la Constitution de l'An II, il écrivit une critique acerbe de Toeuvre de
la Convention. Dénoncé par le capucin Chabot, 11 fut mis hors la loL Pendant quelques mois, 11 se cacha chez ^mo Vernet, dans une petite maison de la rue Servandonî. Dans cette solitude, il avait songé à écrire sa jusUfication ; à la prière de sa femme, il abandonna ce projet pour com^ poser V Esquisse des Profjrês de Pesprit humain. Pour ne pas compromettre son hôtesse, il quitta cet asile et erra quelques jours dans Ja banlieue de i^aris. A la fin de mars 1794, un nommé Pierre Simon, vêtu comme un ouvrier, mais dont Tallure et les mains blanches Irahlssaient la condition, fut arrêté à Bourg-ia- Reine. Une édition d* Horace que cet homme avait dans la poche confirma les soupçons qu'avait éveillés la gaucherie de ses i^^estes. On le trouva mort dans sa prison deux jours après, le 9 germinal an II, Sa fin fut attribuée h une apoplexie sanguine; en réalité, il s'était empoisonné.
L'année suivante, le 12 ventôse, un jugement rectificatif de l'acte de décès de ce Pierre Simon déclara que Thomme mort dans la prison de Bourg-la-Re!ne était CondorceMl)»
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Pendant quelques années, Condorcet se consacra presque exclusivement aux mathématiques. La compétence nous manquerait pour parler de ses études scienlitiques. Lagrange et d'Alembert vantent le mérite et l'importance de ses travaux d'analyse. Arago, bon juge en la matière, s'associe pleinement aux éloges des contemporains.
Condorcet prit une grande part à la réforme du système des poids et mesures.
(1) Parmi les témoins amenés par Madame de Condorcet pour oljtenir ce juj^ement rectlQcatif, figurent rdluBtre Cabanis et Jean- Frangois Baudelaire, ancien prêtre, qui fut le pci'e du poète; c'est lui, paraît-il, *]ui iivtiit donné Ifï poison à Condorcet,
Il compléta les travaux de Pascal et de Pierre Fermât sur le calcul des probabilités, et il avait songé, nous le verrons, à des applications intéressantes de ses travaux aux sciences sociales .
Enfin pendant sa proscription, dans la petite maison de la rue Servandoni, il avait repris, après Bacon, le rêve d'une Société d'hommes uniquement dévoués à la recherche de la vérité scientifique, et tracé le tableau des efforts combinés que tenteraient tous ces savants pour le progrès des sciences. /
Ce fut par ses sentiments d'humanité que le savant fut conduit à étudier les problèmes sociaux.
Condorcet, sous une apparence froide, était un cœur tendre. Il avait surtout un sens de la justice très en éveil. Aussi le vit-on auprès de Voltaire lutter vaillamment pour la révision du procès de la Barre et de d'Etalondes. Dès 1785, il se montre dans une lettre au roi de Prusse, partisan de Tabolition de la peine de mort. Jamais il ne consentit à flatter ni même à excuser les excès populaires. Il flétrit énergiquement le mot cruel attribué à Barnave à propos du meurtre de Foulon et de Berthier : « Le sang qui coule est-il donc si pur ».
L'esclavage des nègres le révoltait ; il demandait que les travaux pénibles des colonies fussent exécutés par des galériens. C'est le système des convicts qui a si bien réussi en Angleterre.
Les protestants dont la situation était encore fort pénible auxviii» siècle, n'eurent pas de défenseur plus ardent. Il publia divers mémoires en leur faveur et proposa toute une série de mesures dans le but d'améliorer leur sort. Condorcet d'ailleurs sentait sa pitié s'émouvoir même pour ceux dont il détestait l'action politique et religieuse. Tout en approuvant l'expulsion des Jésuites, il s'éleva « contre
rhofrible dureté avec laquelle on a traité tant d'individus la plupart innocents du fanatisme et des intrigues de leur ordre. On a trop oublié qu'ils avaient été des hommes et des citoyens avant d'être des Jésuites (1) n. Jl prit en particulier la défense du Jésuite Gridet que le Parlement avait barbarement maltraité.
Etudiant la procédure criminelle, il demanda des garanties pour raccusé. Il aurait voulu que le renvoi d'accusation, le non-lieu j attestât llnnocence au même titre que Facquittement, Il ne cessa de protester contre !ea peines cruelles qui punissaient les faux-saulniers.
Cet amour de Thumanité, Condorcet le garda môme au milieu de la haine et de la persécution ; et c'est lui qui inspire les admirables conseils qu'il adressa à sa fille quelques temps avant de mourir.
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SA PHIUOSOPHII
Les mêmes sentiments imprègnent sa philosophie qui est tout entière contenue dans sa morale. U n'étudie la psychologie qu'au point de vue pratique, mais alors avec une acuité singulière. La. métaphysique ne le tente pas, ce qui est remarquable chez un mathématicien. Il lut en cela, comme en bien d'autres choses, le maître d'Auguste Comte, 11 ne s'en occupe guère qu'à propos du grand ouvrage que Turgot avait médité et il nous on donne dans V Esquisse ^fes l'rogrês tfe V apprit humain ,, une déiinition qui nous Indique la conception personnelle et peu ambitieuse qu'il se faisait de cette partie de la philosophie : « Si
11) Uemm^quBs sut* tcK pen^iéex de Pu^aaL Œuvres, Tome UI^ page 60Ô.
Ton se borne à observer, à connaître les faits généraux et les lois constantes que présente le développement de ces facultés(facul té d'éprouver des sensations et des sentiments, de former et de combiner des idées) dans ce qu'il y a de commun aux divers individus de l'espèce humaine, cette science porte le nom de métaphysique (1) ». On retrouve ici les idées de Condillac et de Garât.
Sa morale est donc toute sa philosophie et elle se présente avec un caractère à la fois pratique et très élevé. Le but de la Société c'est le bonheur de l'homme par le perfectionnement moral que Condorcet distingue très nettement des progrès de l'intelligence et des conquêtes politiques : « Nous voyons que les travaux de ces derniers âges ont beaucoup fait pour le progrès de Tesprit humain, mais peu pour le perfectionnement de l'espèce humaine; beaucoup pour la gloire de l'homme, quelque chose pour sa liberté, presque rien encore pour son bonheur (2) ^.
Pour améliorer l'homme et le conduire au bonheur, on a suivi jusqu'alors une mauvaise voie. Il faut d'abord lui dire la vérité. Condorcet, répondant à la question posée par l'Académie de Berlin en 1779 : « S'il est utile aux hommes d'être trompés », terminait sa dissertation par cette phrase énergique : « De toutes les erreurs nuisibles, l'opinion qu'il y a des erreurs utiles aux hommes"^ est la plus dangereuse et renferme toutes les autres ». Ce n'eût pas été sans doute l'avis de son maître Voltaire, mais il n'eût pas hésité à le combattre, comme il le combattait lorsque celui-ci prétendait que la justice des lois importe peu pourvu qu'elles soient exécutées. Car si l'on doit montrer aux hommes la vérité, il faut aussi leur enseigner et leur donner la justice qu'ils pratiqueraient sans peine s'ils connaissaient leurs vrais intérêts. Comme il n'en est pas toujours ainsi,
(1 Esquisse d'un Tableau historique des Progrès de l'esprit humain, — Œuvres, tome VI, page 12.
(2) Esquisse. — Œuvres, tome VI, page 232.
une impopularité que bravera le bon citoyen, s'attache toujours au défenseur de Tintérêt général, car» remarque finement Condorcet, a an mal particulier est presque toujours direct ; iî e^èi donc plus nuis^ibleii ceux qui l'éprouvent que le bien général ne Test au reste des citoyens (1) ». C*est en rechercbant la vérité et en pratiquant la justice que l^homme trouvera le bonheur; et c'est vers la conquête du bonheur que tendent nos elTorts. Que sera donc la morale? Gondorcet adopte les idées d*Adam Smith : ^ L'homme se détermine toujours pour Faction qui lui promet le plus de bonbeur... L'art de la morale consiste à former l'homme, à combiner les choses qui doivent agir sur lui de manière qu'il puisse entendre ses vrais intérçEs, et que ses intérêts bien entendus s'accordent le plus constamment qu'il est possible avec ce qui est l'intérêt général de la Société dont il fait partie, avec ceux de Inhumanité entière (2) »,
La morale ne doit pas être confondue avec Taustérité des mœurs, qui n'est souvent qu'une hypocrisie. De plus, il importe que les lois n'établissent aucune opposition factice entre les intérêts des individus. C'est ie vice des régies rigides qui gouvernent le mariage et la famille : elles obligent l'amour à se comprimer, ou à se dissimuler et iî prendre des allures honteuses ; aussi Gondorcet est-il partisan du divorce et n'est il pas très loin de demander l'union
■ libre.
Loin de donner un appui solide à la morale en la liant à la religion, on la rend, au contraire, plus fragile. ^ On ébranle la certitude des principes en les iiant à des opinions qui sont ouvertement combattues ou rejetées en secret par un grand nombre d'hommes, n Gondorcet demande donc que l'instruction morale du peuple soit abso-
, lument séparée des opinions religieuses et des cérémonies
(1] E.'iMil sur to A. %iie mêlées 2>*'0vinciales,
{2] E^'cqtiU'^f^x^ Fragments de iliLstoire de lu X^ époque.
du culte. Cette morale qui n'a pas été révélée ni par un Dieu ni par un homme, est née de la douleur causée par le spectacle des souffrances d'autrui(l). C'est la morale sentimentale ; la base en est sans doute fragile ; n'est-ce pas cependant à la fois la plus pure et la plus pratique que Ton ait montrée aux hommes ?
La philosophie de Condorcet n'est au fond qu'une philosophie sociale. Il croit au progrès d'une foi invincible, au progrès moral et scientifique de l'humanité entière . C'était ridée de Turgot; son ami ne fit que la reprendre et l'agrandir. Puisque l'homme, pour trouver le bonheur, doit rechercher la vérité et pratiquer la justice, la marche au bonheur c'est le progrès vers la justice et la vérité.
Cette foi de toute sa vie, Condorcet la proclame de son grenier de la rue Servandoni, sous la menace de la guillotine. C'est un spectacle qui n'est pas sans grandeur. Au milieu de la tourmente révolutionnaire qui, avec de si beaux héroïsmes, porta à la lumière tant de bassesses et de crimes, il ose écrire : « Le degré de vertu auquel un homme peut atteindre un jour est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du génie peut être portée. Qui sait, par exemple, s'il n'arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n'auront, sur les jugements qui dirigent la volonté, pas plus d'influence que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques, où toute action contraire au droit d'un autre sera aussi physiquement impossible qu'une barbarie commise de sang-froid ne l'est aujourd'hui à la plupart des hommes» (2).
La République française est entre les mains de ses enne.
(1) Esquisse.. . I^e époque, p. 298. Xe époque, p. 544, tome VL <2) Fragments sur l'Atlantide. Œuvres, tome VI, p. 62S.
mis et de ses persécuteurs; U ne désespère pas cependant de voir s'ouvrir avec elle la dernière époque, celle qui saura former en tin la raison et la morale d'un peuple entier .