‹ Les idées religieuses de PlutarqueChapitre 14 sur 22 · LA RÉFUTATION · texte numérisé non relu

LA RÉFUTATION

la religion. .< Tu nie parais, Peiiijîtide, attaquer une question importante et épineuse ; ou plutôt tu veux remuer ce qui est immuable en nous demandant compte en détail de notre opinion sur les dieux. La foi de nos pères, l'ancienne foi, nous suffit ; on ne peut découvrir un aronment plus puissant qu'elle... C'est le fondement, la base comnmne de la piété. Si, sur un seul point, elle vacille et s'ébranle, c'est le bloc entier qui cliancelle et devient suspect (1). »

Mais cette tradition vénérable, impossible de l'employer telle (juelle. Sous couleur de l'interpréter, il faudra l'épurer. TreizièmiC travail d'Hercule ! L'atïlux des divinités orientales n'était pas pour le rendre plus aisé. Leur naturalisme cynique, leurs proportions démesurées, leur amour du sang, devaient éloigner les artistes "et faire rougir les sages. Plutarque les renie, s'en écarte avec dégoût ; il invective contre 'i ces immigrés, produits d'une superstition barbare, comme les nommés Atys et Adonis, qui, se glissant chez nous par la complicité des femmes et des .qndrogynes, recueillent indûment des honneurs (2) ». Depuis longtemps Thanimouz. le monstrueux dieu solaire aux deux sexes, à la fois « frère et sœur (3), » amolli ius(ju'à devenir un fade soupirant, le bellâtre pleuré par les femmes, jouissait, sous le noni d'Adonis, de l'adoration des cités grecques. Dès le (piatriènie siècle, on menait sou deuil à grand bruit dans les rues d'Athènes, et l'on avait tiré un fâcheux présage de la coïncidence de sa fête avec le départ de la Hotte pour l'expédition malheureuse de Sicile (4). Plutarque, cependant, refuse de reconnaître un dieu si populaire et si séduisant ; cette légende scabreu.se et ce culte elTéminé l'indignent.

On retrouve dans le mythe d'Atys la grotte fameuse d'Adcnis ; et ses amours avec la mère des dieux rappellent celles du dieu de Byblos avec Aphrodite. Mais son histoire se sent davantage encore de la barbarie orientale. Pour se punir d'avoir trompé la déesse, il se mutile et en nseurt. Plutarque paraît ignorer cette tradition ; il connaît un Atys, et même deux Atys, tous deux, comme Adonis, tués par un sanglier (.5). L'un de ces Atys jjaraît être ce lîls de Crésus dont un excès de précaution causa la perte (6).

Plutarque ne «s'arrête pas aux fables orientales. Il ne s'efforce point, comme fera plus tard Julien, de donner un sens allégorique

(1) Amalorius, MI, 7S6A.

(2) /Ima/onus, Xlir, 756C.

(3) Cf. Ch. Vi:llay, le Culte et les fêtes d'Adonis Thammouz dans l'Oriet%l antique. Paris, Leroux, 1904.

(i) Mcias, I1I,,532BC.

(5) Sertorius, î, 568 G.

(6) Cf. Valère-Maximk, I, 7, i (Étrangers).

à tant d'obscénités (1). 11 n'adopte francliement que les dieux du cycle osirien, parce qu'il respecte l'JÎgypte, institutrice des sages, et parce ijuc leur culte lui paraît liautoMieut moral. F^t leurs noms mêmes, au reste, ne sont-ils pas grecs (2) ?

nomi)ant ouvertement avec les imniigrés dont la clientèle ne s'accroît que tro]), Plutarque défend ses dieux à lui, les dieux de ses pères. Il y met une ardeur touchante et une bonne foi qui force le respect. S'appuyant sur deux ou trois idée;, qu'il suggère plutôt qu'il ne les expose, transcription inoffensive et, si l'on peut dire, orthodoxe, de systèmes proposés avant lui par des esprits plus libres, il ne laisse pas de tâtonner dans la solution des diflicultés qu'il aborde une par une. Systématii[uc plus qu'on ne l'a dit, mais dépourvu d'une méthode sûre, parce qu'il n'ose jamais se placer au cœur du problème, il revient souvent sur les mêmes objections ; mais il est rare tpi'il les réfute à deux reprises de la même façon ; et, ciiez lui, l'abondance des réponses traduit l'embarras plutôt que l'assurance. Ce n'est pas un esprit très fin ; il ne veut rien comprendre h demi-mot. Pour venir à bout de ses adversaires, il afl'ecte de prendre au sérieux toutes leurs assertions ; il confond une boutade avec une définition, un apologue avec un théorème. 11 abuse de la logique, mais non pas toujours pour son usage personnel. Il s'en sert pour mener à des lins étrangères les raisonnements d'autrui. plus souvent que pour établir les siens propres. Mais, comme il a beaucoup lu, son argumentation laborieuse, assez souvent s'égaie d'une anec- 'dote aimable, d'un trait de munirs curieux, d'un joli vers.

« Premièrement,... dit-il, deuxièmement... ; troisièmement... » S'y retrouvera-t-il lui-même ? La démonstration conmiencc devant un cercle d'amis respectueux. « Partons, dit-il, de ce principe... » On l'écoute, mais il ne veut pas laisser perdre un mot plaisant d'Aristodème. Le mot lui rappelle l'histoire d'une jeune fille d'Élide, et il en vient à quel([uc rite nuptial des Luganéens. Mais il reprend : (' Comme je vous l'avais dit... » Le temps manc|ue. La discussion languit, et bientôt tourne court. Il donne gentiment congé. L'on se retire, légèrement étourdi, charmé parfois, convaincu rarement. On admire son érudition, tout en se déliant de sa dialecticjue.

« Si les dieux font le mal, ce ne sont pas des dieux ! » Or ils le font ; comment en douter ? Nous nous en remettons au témoignage des poètes. Mais les poètes « se servent du nom des dieux tantôt pour l'applifpier aux dieux mêmes, tantôt pour désigner certaines facultés dont les dieux sont les dispensateurs et les guides (3) ».

(i)Cf. Paul Allakd, op. cit.

(2) Cf. supra.

(3) De .\udiendis Poetis, VI, 23 A.

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