‹ Les idées religieuses de PlutarqueChapitre 15 sur 22 · LA RÉFUTATION (S · texte numérisé non relu

LA RÉFUTATION (S

Plularque suppose donc assez ingénieuseinent que l'indif^ence du vocabulaire |>riiiii(if a causé des méprises fâclieuses. D'abord l'artiou des dieux, et plus spécialement de Zeus, a été confondue avec celle de la fortune ou du destin, « où réside l'élément de la cause qui ne peut être soumis an raisonnement et ne dépend pas de nous (1) ». Les dieux sont des forces raisonnables et bienveillantes ; la fortune est aveugle, et le sens de ses caprices nous échappe. On doit, en conséquence, rapporter au destin tout ce cpii n'est pas susceptible d'une explication favorable. « Partout où la morale, la raison et la vérité sont respectées, il faut entendre le nom des dieux au sens littéral (2). » Ainsi donc, si le poète nous montre Zeus préparant la guerre entre (Irecs et Troyens. entendons-le de la fortune. S'il nous dit, plus loin, que Zeus n'aime pas la présomption, c'est bien de Zeus qu'il s'agit. Le principe une fois admis, l'application n'en est que trop facile. L'un des motifs pour lesquels la religion grecque ne pouvait satisfaire l'esprit était justement l'indétermination des rapports de Zeus et des autres dieux avec la fortune. Plutarque, en voulant prévenir une confusion, ne fait ici qu'accuser une lacune.

Encore les dieux, si leur action ne diffère point de celle du destin, restent-ils transcendants, distincts du monde et de l'humanité. Mais à force de parler par images, les poètes ont pris au sérieux leurs propres métaphores. Ils veulent, — peu s'en faut, — que chacun de nous porte en soi ses dieux. Nos passions, nos désirs violents, nos qualités aussi, sans doute, et nos aptitudes, voilà les dieux. Ares, souillé de sang, excite à la lutte. Les stoïciens, qui l'ont lu dans Homère, essaient de donner à cette assertion blasphématoire une apparence scientifique, en l'expliquant par l'étymologie du nom : ivx:ç,w est parent d'Ares évidemment. Mais chacun n'a-t-il pas dans son âme un aiguillon, un stimulant, qui le pousse à combattre (,'5) ? Cet instinct de lutte est précisément, d'après une autre école, ce qu'on appelle Ares. De même Aphrodite sera le désir, et, fort heureusement, Athêna, la sagesse. Nisus a déjà dit : « Sont-ce les dieux qui m'inspirent cette ardeur, Euryale ? Ou bien chacun se fait-il un dieu de sa propre passion (4) ? »

Encore qu'un langage pareil soit pour indigner Plutarque, ses propres doctrines sur ce point sont bien flottantes. Diviniser nos passions, c'est le fait d'un athée. Donc Ares n'est point la colère.

(1) De Audiendis Poelis, VI, 24 B.

(-2) Ibid., V1,24B.

(3; Amalorius, XII, 7 7 A.

(4i Enéide, IX, 184-185.

l'ardeur belliqueuse. En revanche, il est le dieu préposé h cette passion qu'il peut régler, mais aussi enllamnier (1). Pure querelle de mots ; il faut l'avouer.

L'origine des passions est tellement obscure, et leur vivacité si soudaine ; elles ont tant de suites effroyables, qu'on peut les comparer h ces grandes catastrophes où le vulgaire, en tremblant, reconnaît la main divine. Mais les poètes ne peuvent parvenir à distinguer la cause de l'elïet. Ils tombent dans le même paralogisme à propos des révolutions naturelles et même du jeu normal des saisons. Parce que la Providence divine veille à notre subsistance, on ne la sépare point de ses dons. « Sans s'en apercevoir, on identifie les vents, les rivières, les semences, le labour, les transformations de la terre et les changements de saisons avec la divinité, que l'on détruit ainsi (2). » Pour faire court, Dionysos est le vin ; Hcphaïstos la flamme, et Déméter, le blé ; tout de même que l'on dit : un Platon, et non pas un ouvrage de Platon (3) ; une Pallas, et non pas une statue de Pallas (4).

Ici encore, les stoïciens, et surtout Cléanthe, prêtent le flanc à l'accusation d'impiété. Plutarque montre fort bien, et d'ailleurs à peu de frais, comment leur système contredit aux données essentielles de la plus simple théologie : « C'est répandre des opinions dangereuses et impies que d'attribuer le nom de dieu à des objets insensibles, inanimés, qui disparaissent nécessairement du fait de nos besoins... Dieu n'est pas un être inintelligent, inanimé, à la disposition des hommes (.5).

Mais enfin, d'où sortent ces dieux ? Ne les voyons-nous pas encore tout engagés dans la terre ? Et toutes les interprétations condamnées par Plutarque au nom de la raison ne sont-elles pas autorisées par la religion ? Il n'ose pousser si avant son enquête. Mais il ôtera bien des difficultés encore en distinguant la théologie de la mythologie. Les ])oètes ont prétendu bien plus nous charmer que nous instruire ; et, en donnant libre carrière à leur goût de l'extraordinaire, ils ont calomnié souvent les dieux et les déesses. « La poésie ne fait aucun cas de la vérité ; et, même pour ceux qui n'ont d'autre occupation que l'étude et la connaissance du réel, cette vérité, comme les poètes l'avouent eux-mêmes, n'est pas aisée du tout A saisir dans leurs œuvres (6). » Il invoque ici le témoignage de So-

(1) Amalorius, XIII, 757 D.

(2) De hide et Osiride, LXVI, 377 D.

(3 /6iV/., L\\, 379 A.

(4) Ibid., LXXI, 379 C.

(^) Ibid., LXVI-LXVIl, 377 E.

(6) De .\udiendis Poetis, II, 17 D.

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