LA RÉFUTATION
crate, dont il empruntera bientôt le langage familier et quelque peu méprisant à l'égard d'Homère (1).
Trop bon Grec pour persévérer dans cette sévérité, Plutarque s'efforce le plus souvent d'interpréter le mieux du monde les passages où le père de la poésie manque de respect aux dieux : « Ce genre de leçons muettes se trouve dans Homère ; et il y a matière à méditations utiles même dans celles de ses fables que l'on blâme le plus. Les anciens les appelaient énigmes ; on les appelle maintenant allégories ; mais quelques-uns en forcent le sens (2)... »
L'interprétation allégorique s'impose donc, et quoi qu'on en ait. Plutarque va-t-il marcher sur les brisées des stoïciens, qui ne voyaient dans la mythologie qu'une cosmogonie parée de noms éclatants ? On peut le croire un moment ; car, à propos d'une sorte de déluge qui, jadis, éprouva la Béotie, il rapporte que Zens est le feu, et Héra l'air humide ; ainsi l'union de ces deux divinités symbolise la sérénité de l'atmosphère, tandis que leur désaccord représenterait le trouble des éléments (3).
Mieux vaut encore admettre cette hypothèse que d'imaginer que Zens, pour piquer la jalousie de sa femme, se fit une fiancée de bois, qu'Héra reçut à grands éclats de rire (4). Mais c'est en passant que Plutarque propose cette explication naturaliste d'une fable burlesque. Malgré ses prétentions à l'universalité, le système du monde l'intéresse peu. Il ne s'ciîorce guère de comprendre la nature ; et, pas plus qu'à Socrate, les arbres ne lui apprennent quelque chose (5). Les études solitaires et continues ne sont point son fait ; s'il s'instruit, c'est pour partager avec des élèves respectueux ses connaissances nouvelles, au fur et à mesure qu'il les acquiert. Tourné constamment vers l'amélioration des hommes, il ne conçoit guère qu'un sage puisse avoir un autre objet en vue. Indifférent à la philosophie naturelle, encore que la tradition l'oblige d'en affecter quelque tein-
(1) De Audiendis Poelis, IV, 20 E ; EùOj;, et [joûXei, r.poi liç 'OiiTiptxiî Tûv Oeôiv çii^iiç... « OidOa xa'i ■SXXov [j.QOov âjisîvovx îoOSe vofflon »... y.ix\ voeï; vi] Aîa /.ai J-éyii; y.f>£îiTov... xxX. Cf. République, W, .378 D : « "Hpa; '"à 0£aao'j;67:o u'.io;, xaî 'Hçoti'a'uo'j f îtliîi; \it.6 zocTpoç, où r.x^ariiy.ziov . . . n et RépubUrfu e , X, 599 D : « '^O oîXe "Oii.r,pi... /.c'yc 7;aîv, ti'ç tûv noÀtoiv 8iâ a; pÉXitov ojzr,o£v... » Cette sévérité à l'fîgard des poètes, et surtout d'ITomère, était à la mode. Cf. Dion, \I {Que Troie n'a pas été prise), où l'auteur déclare qu'il veut rétablir l'honneur des dieux compromis par les fictions poétiques (154 15), et surtout, dans l'Olympique (XII), les remarques ironiques sur la sagesse divine d'Homère (212 D) et l'apostrophe de Phidias au grand poète (215 C).
(2)/6id., IX, 19 E.
(3) Ileoî Tùlv Iv IlXaTa'.aïs Aai8ï5.o)v, VII.
(4) Ibid., VI.
(5) Phèdre, 2.30 D : ta [iàv oàv /.(upîa xa"i ta SsvSpa oùSev u.' èOA;! oi^jaz^iv...
ture, il consentira que les dieux symbolisent des idées morales, ou, si l'on veut, des forces spirituelles. Il redoutera toujours de les mettre en rapport trop intime avec la matière.
A d'autres de supposer qu'Athêna représente l'air, dont les profondeurs bleues lui valent l'épithète de Glaucopis (1), de prendre Ares pour une planète, Héphaïstos pour le feu. Ce qu'établissent les amours d'Aphrodite et d'Ares, n'est-ce pas le danger d'une musique langoureuse et la fâcheuse influence sur les mœurs d'un art trop relâché (2) ? L'on veut qu'Harpocrate, le doigt sur la bouche, soit un dieu enfant et personnifie la végétation commençante (3). Non ! cette pose indique tout simplement les avantages du silence et de la discrétion (4). De même, si Cécrops est figuré comme un dragon à face humaine, ce n'est pas que les Athéniens aient jamais eu pour prince un pareil monstre ; cette forme contradictoire est le signe de la conversion de ce roi qui, de vulgaire tyran, devint juste et saint (5).
Plutarque sourit de la subtilité qu'on a dépensée pour expliquer rationnellement la querelle d'Osiris et de Typhon. Typhon, pour les commentateurs, c'est tout à tour l'ombre de la terre sur la lune, la sécheresse, le vent, la mer. Aucune de ces thèses, prises en soi, n'est satisfaisante. Typhon, c'est le mal, la destruction (6).
Bien des gens, enfin, prennent Apollon pour le soleil, qui n'est que son image imparfaite. C'est diminuer singulièrement sa puissance (7). Il est vrai que l'éclat et la bienfaisance de cet astre nous donnent quelque idée de la majesté, de la gloire et de la bonté divine. Rien de plus. Car les vicissitudes perpétuelles de la nature, sa mort apparente et ses renaissances successives, ne peuvent convenir à l'immortalité, pas plus qu'à l'incorruptibilité divine.
Plutarque s'attache donc à maintenir la réalité des personnes divines. Les Olympiens ne sont ni de simples appellations, ni des forces purement naturelles, ni des principes abstraits. Ils sont, dans toute la plénitude du terme; ils existent par eux-mêmes ; ils ont une vie indépendante du monde, auquel, d'ailleurs, ils s'intéressent. Bien disposés pour nous, ils veulent et assurent le bonheur des hommes. Mais comment concilier ces vues avec la tradition qui si souvent y contredit ?
(1) Cf. DioDORE DE Sicile, I, i% 8.
(i) De Audiendis Poetis, IV, 19 E.
(3) Ces deux Interprétations ne sont pas forcément complémentaire*, comme semble l'indiquer Plutarque.
(4) De Iside el Osiride, LXVlll, 378C.
(5) De sera niim. vind., VI, .^51 E.
, (6) De Iside et Osiride, XLV, 369 A. (7) De et apud Delphos, XXI, 393 CD.