LA DOCTRINE DE PLUTARQUE LES DIEUX
Ce qui fait de Plutarque, en dépit de ses petitesses, un des esprits les plus sincèrement et les plus profondément religieux qui aient paru, c'est l'empire qu'eurent sur lui les préoccupations morales. Il fait donc un grand effort, infiniment touchant, pour concilier les caprices et certains privilèges de ses dieux avec cette morale qu'il a tellement à cœur. Mais il ne veut pas avouer que la conception rationnelle de la théologie a forcément évolué. De là des contradictions. Il assure que les récits des poètes sont faux, puis il y cherche une âme de vérité. Tantôt il ne voit dans les descriptions des enfers que contes de bonnes femmes, tantôt il renchérit sur leur horreur. Parfois il projette au dehors la confusion de son esprit et prétend que, sous les noms des dieux, on veut désigner tantôt les dieux mêmes, et tantôt ce qui dépend d'eux.
Ce n'est donc point une simple formule de modestie dont il se sert ; mais il exprime un sentiment bien sincère en déclarant qu'il faut chercher « un moyen de purification » dans la pieuse retenue des académiciens et qu'il est dangereux, n'étant [qu'un homme, de prétendre pénétrer les choses divines (1). Aussi nous laisse-t-il dans l'incertitude, peut-être pour y être resté lui-même, sur un point essentiel : l'unité de Dieu. Car, sans doute, il emploie le singulier avec une complaisance marquée, quand il parle de la divinité ; il affirme même à diverses reprises avec énergie qu'il ne peut y avoir qu'un dieu (2). Mais ailleurs il fait allusion aux prérogatives que les dieux se sont partagées et paraît considérer Zeus, Ares, Apollon, comme autant de personnalités distinctes (3).
(1) De sera niim. vind., IV, 549 E.
(2) De Iside et Osiride, LXVIl, 377 F ; De à apud Delphos, XX, 393 C.
(3) De Tranquillitate animi, XII, 472 A.
On peut affirmer, tout compte fait, que, de façon générale, la tendance monotliéiste l'emporte dans son esprit. « Une raison unique, dit-il, organise le monde ; une Providence unique veille sur lui, et des puissances subalternes y sont préposées (1). » L'intelligence, la raison de Dieu a été déterminée par le mouvement à la production du monde, comme le fait entendre la fable égyptienne, qui représente Isis rendant à Zens la liberté de ses jambes auparavant collées à son corps (2). On peut dire avec Platon, ])ar métapliore, que le monde est né de j3ieu, non que Dieu l'ait engendré lui-même ou tiré du néant, mais en ce sens qu'il l'a formé d'une matière préexistante (3). L'ordre établi dans ce chaos s'est manifesté par la naissance de la terre, de la mer, du ciel, des astres, des planètes, des animaux, bref des êtres et des objets de toute espèce (4).
Plutarque n'ajoute rien, sans doute, à l'énumération des perfections divines que Platon nous a laissée. Il répète, après lui, que Dieu, père et créateur du monde et de tout ce qui naît, est lui-même éternel et non engendré (5). Mais il parle de Dieu plus tendrement ; il se sent plus près de lui et retrouve plus volontiers sa main dans les moindres détails. Cette différence d'accent est touchante et donne à l'exposition de sa doctrine assez de vie.
Comme on voit, il emploie sensiblement les mêmes termes (ju' Anaxagore pour définir les rapports de l'intelligence divine avec le monde : ivc.; Àôyou xeopt-oùvro;... voD; xat ào'yo; tou Oeou. Sans nous perdre dans les dissertations mathématiques où Plutarque se révèle le digne élève du maître de l'Académie et le disciple enthousiaste des pythagoriciens, retenons que l'essenCe même de la divinité est la perfection de l'être. « Tu es ! ». C'est le salut que l'on adresse au dieu de Delphes en reconnaissance de son sage conseil : fvûOt caK-:ov(6).
Dieu seul est ; car « nous ne participons pas réellement à l'être ; toute substance mortelle, placée entre la naissance et la mort, ne produit qu'un fantôme, une apparence obscure et incertaine... On ne peut pas plus la saisir deux fois dans le même état que se baigner deux fois dans le même fleuve, suivant le mot d'Heraclite (7). » Notre vie n'est qu'une suite de changements ou plutôt de morts perpétuelles. Physiquement, on est enfant, adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, et chacun de ces états empiète sur le suivant,
(l) De IsUle et Osiride, LWII, 377 F.
(-2) Ihid., L\II, .376 C.
(3) De aniin:v procrealione, V, 101 4A. (i) Ibid.. VI, lOUE. {&)Symposiacn, Vlll, 1, 3, 718 A.
(t>) De t\ npud Delphos, XVI [, 39-2 A. (7) Ibid., XVlll, 392 lî.
•on sorte qu'il contient son contraire par avance. Moralement, on aime aujourd'hui ce qu'on détestera demain.
Il faut, pour avoir une idée de Uieu, concevoir le contraire de cette e.xistence prétendue. <c Qu'est-ce qui est réellement ? L'être éternel sans commencement et sans fin, pour qui le temps n'amène aucun changement (1). » On reconnaît tout de suite l'esprit de Platon dans cette distinction, établie avec tant d'insistance, entre l'apparence et la réalité, comme dans l'assimilation de l'être pur à l'unité. Dire à Dieu « Tu es ! », c'est le définir suffisamment. Mais on pourrait aussi lui dire, comme quelques anciens : « Tu es un ! ». Car « il faut nécessairement que ce qui est soit un, et que ce qui est un soit (2). »
On pourrait ajouter : « Ce qui est un ne peut pas ne pas être heureux. » Dieu est toujours heureux parce qu'il contemple toujours les réalités éternelles. Tel est le sens de la formule platonicienne, d'après laquelle il s'occupe toujours de géométrie. Car l'objet propre de la géométrie n'est autre que ces substances spirituelles dont la contemplation constante fait de Dieu un être divin (3). Science et mouvement. Dieu possède éminemment ces deux attributs, dont il tire son appellation même (4). Heureux par sa science, il l'est encore par son activité bienfaisante. Plutarque, à la vérité, n'approfondit pas ce dernier point, encore qu'il ne fût pas malaisé de le rattacher à la doctrine de l'Académie ; mais il l'indique dans une intention plutôt morale que métaphysique (5).
Il ne s'agit pas, comme on voit, d'établir l'existence de Dieu, mais plutôt de prévenir ou. de réfuter certaines erreurs relatives à sa nature et à ses manifestations. Plutarque, en efïet, ne paraît pas se soucier beaucoup du péril de l'athéisme proprement dit. La beauté et l'harmonie du monde attestent trop évidemment une cause intelligente, cause efficiente et finale à la fois, comme le veut encore Platon. Si tout n'est pas parfait, tout est pour le mieux : « Ne voyant rien à reprendre dans le ciel ni dans les astres, rien d'excessif ou de discordant dans les saisons, dans les révolutions de la lune ou dans les mouvements du soleil autour de la terre, qui produisent le jour et la nuit-, dans la croissance des animaux ou la production des fruits, les hommes ont condamné l'athéisme (6). »
(1) De il apud Delphos, XIX, 39-2 D.
(2) Ibid., 393 B, \X. Cf. J. Ghkvai.ier, op. cit., p. 97.
(3) Symposiaca, VIII, % i, 718 CD.
(4) De Uide et Osiride, LX, 375 C : ... û^r.tç: toî; 6eo!; nSiiv ir.6 Suiiv -ypaaixaTtov Tou ÔeaToD xaï îou OiovTOç sar\v &vOfj.a xo'.vov...
(5) Ad Principem Incraditam, III, 781 A.
(6) De Superstitione, XII, 171 A.
Dieu, créateur et conservateur du monde (1), y fait régner l'harmonie. Il l'a disposé de la façon la meilleure et la plus propre à garantir la conservation de tout ce qui naît (2). Les hommes ne peuvent être exclus de cette bienveillance universelle, puisqu'il se dit leur ami ; et non pas celui des oiseaux ou d'autres animaux (3). Pour marquer les privilèges qu'ils doivent à cette affection paternelle, Plutarque suit de préférence Xénophon, qui excelle à nous inspirer, par des arguments faciles à saisir, une piété familière et douce. « Dis-moi, Euthydème, t'est-il arrivé déjà, disait Socrate, de réfléchir au soin que les dieux prennent de l'humanité ? » Et, sur la réponse négative de son interlocuteur, il lui montrait comment le retour des saisons régit notre existence, comment, dans la nature, tout est disposé pour notre bien-être et notre commodité, comment tout nous sert, des astres aux animaux (4). Il faisait voir en la Providence la créatrice de l'ordre civil, et il insistait sur cette sollicitude perpétuelle dont elle nous donne des marques fréquentes, en nous révélant, par exemple, l'issue des entreprises où nous désirons nous engager. En même temps, il mettait en garde celui ([u'il voulait convertir contre le péril de s'arrêter aux choses visibles et de ne pas s'élever plus haut pour contempler, au delà de ces images imparfaites, leur modèle et leur auteur, accessible à la seule intelligence (5).
Plutarque, esprit d'ailleurs plus gracieux et plus orné que Xénophon, avait des affinités évidentes avec celui-ci. Leur caractère commun est de redescendre volontiers sur la terre ; ils ne s'abandonnent guère aux spéculations que le temps d'en tirer une leçon de conduite pratique.
Les idées exprimées dans le chapitre des Mémorables que nous venons de résumer se trouvent développées cent fois dans les œuvres de Plutarque, avec l'abondance d'exemples habituelle à notre auteur. « La divinité, dit-il, est portée, par sa nature même, à nous faire plaisir et à nous aider ; la colère et la malfaisance ne sont point son fait (6). « Aussi les dieux ont-ils reçu les appellations de Donateur, de Propice, de Préservateur (7), de Sauveur. L'un, par son patronage, ennoblit l'hospitalité ; l'autre -descend du ciel en personne pour faire régner l'ordre sur terre : l'autre rend le sol fer- Ci) Quœsliones plalonicx, II, I, 1000 E. (-2) De aniinx procreatione..., XXXIII, 1030 C.
(3) De Genio Socraiis, XXIII, 593 A.
(4) Mémorables, IV, 3.
(5) Ibid., IV, 3.
(G) Non posse suaviter vivi..., XXll, 110"2 E. (7) Ibid.
tile. Dans les enfers même, c'est la douceur et l'humanité d'Hadès qui retiennent les âmes (1).
Il fut un temps où les dieux s'intéressaient particulièrement aux rois ; c'est alors qu'Homère appelait les princes nourrissons de Zeus et Minos, son confident (2). Alors aussi les oracles ne daignaient guère répondre qu'aux hommes constitués en dignité, qui venaient les interroger sur de hauts intérêts d'État (3). Mais aujourd'hui les plus humbles citoyens vont consulter Phébus sur l'achat d'un cheval, d'un esclave, ou la conclusion d'affaires d'aussi peu d'importance (4). On lui pose même parfois des questions fort indiscrètes ; et, par exemple, on lui demande si l'on ne va pas découvrir un trésor ou faire un héritage ; voire, on veut l'intéresser à des unions illégitimes (5). Tant de simplicité ne l'offense pas ; il persévère dans sa complaisance et sa longanimité.
Il suffit donc de regarder autour de soi pour voir à l'œuvre cette Providence qui, comme une mère attentive et tendre, fait tout pour nous. Alors, on s'apercevra qu'on ne saurait avoir assez de reconnaissance envers le dieu qui nous a donné la naissance, la nourriture, l'être et la raison (6). Les barbares adorent par crainte ce qui peut leur nuire (7) ; ainsi font les Médes et les Assyriens (8), les Juifs et les Syriens (9). Les hommes civilisés rendent premièrement à Dieu son amour. Mais il est impossible de connaître Dieu directement, aussi bien que de regarder le soleil en face sans en être ébloui. Nous devons donc mettre à profit tous les intermédiaires qui nous permettent de nous en faire une idée approchée.
Parmi ces intermédiaires, il faut ranger d'abord les astres et les planètes. Plutarque croit, avec Platon, que chaque monde est animé. Autant d'âmes, par conséquent, auxquelles il est légitime de rendre un culte. Il se fâche contre les stoïciens, qui semblent méconnaître le caractère divin de la lune et le respect qu'on lui doit (10). « Le nom de la terre est cher et honorable à tous les Grecs, et c'est une tradition pour nous de la vénérer comme une autre divinité. Mais il s'en faut de beaucoup que nous considérions la lune, cette terre céleste, comme un corps sans âme, sans intelligence, indigne de
(1) De Superstitione, XIII, 171 D ; cf. CralyU, 403-i04.
(2) Phil. esse cuin Principibus, I, 776 E.
(3) De Pythix Omculis, WVI, 407 1).
(4) Ibid.
(8) De Defeciu oraculorum, Vil, 413 B.
(6) /6(d., VII, 413C.
(7) De Facie in orbe Lunœ, XXI, 935 B.
(8) Ibid.
(9) De Sloicorum liepug., XXXVIII, 1031 E; De Superstitione, X, 170 C.
(10) De Facie in orbe Lunœ, XXI, 935 B.
participer aux biens dont il convient d'offrir les prémices aux dieux. Nous obéissons aux lois en lui rendant les bienfaits qu'elle nous dispense ; mais, comme il est naturel, nous adorons ce qui nous paraît supérieur à elle en vertu et en puissanceet digne de plus d'égards (1). »
On perdra toute envie de railler le culte de Flutarquc pour les planètes, si l'on se souvient que la Terre, sous le titre de Grand Fétiche, tint plus tard une place dans la religion fondée par Auguste Comte. Mais il ne s'arrête pas en si bon chemin et justifie même la zoolâtrio. Après en avoir proposé diverses explications historiques, dont l'une serait à rapprocher du système totémiste (2), il considère l'utilité des animaux et leur caractère symbolique. Le bœuf, la brebis, l'ichneumon, le chien nous rendent de tels services que la reconnaissance à leur égard s'impose. Mais l'aspic, la belette et le scarabée sont également adorés des Égj'ptiens. C'est que l'on croit voir en eux une image obscure de la divinité, comme un rayon de soleil dans une flaque d'eau (3). L'un ne vieillit pas, ce qui le rend comparable à un astre ; la reproduction des deux autres a quelque chose de singulier qui rappelle, soit la naissance de la parole, soit la génération divine elle-même. Il n'est pas jusqu'au crocodile où Dieu ne se soit peint, pour autant que, semblable à la raison suprême, il se passe de langue et peut voir sans être vu (4).
On sera tenté de trouver ces rapprochements un peu forcés. Mais, si l'on admet, comme font les pythagoriciens, qu'un nombre, une figure géométrique soit l'image de Dieu, si l'on révère une simple statue, comment se croire humilié d'honorer « une substance qui vit, qui voit, qui se meut par elle-même... et a reçu comme un écoulement et une portion de la raison qui, suivant Heraclite, gouverne l'univers (5) » ?
On ne contestera pas que ce raisonnement comporte quelque puérilité. Plutarque, en outre, sait parfaitement que, loin de s'inspirer de vues si subtiles, la plupart des croyants adorent le chien, le crocodile et la belette sans regarder plus loin. Son idée générale de la divinité, qu'il appelle ô Osô; ou tô Seîov, n'en reste pas moins essentiellement socratique, c'est-à-dire fort acceptable.
Mais que deviennent ici les dieux particuliers ? Plutarque a-t-il fait autre chose que de juxtaposer à la conception philosophique du divin la tradition populaire relative à leur existence ? On sait qu'il se méfie de leur biographie, telle que l'ont rapportée les poètes.
(1) De Fade in orbe Lunœ, XXI, 935 B.
(2) De Iside et Osiride, LXXII, 379 F. (3)/6td., LXXIV, .380 F.
(4) Ibid., LXXV, .381 B.
(5) Ibid., LXXVt 382 A.
Pouf lui, les équipées de Zeus et ses caprices ne sont que des conte* symboliques. Le vainqueur des Titans, c'est-à-dire des puissances^ mauvaises (1), est toujours le monarque suprême, le père des homme* et des dieux (2). Il possède une sagesse parfaite (3). Son horizon n'est pas rétréci comme celui du Zeus d'Homère, qui ne porte guère ses regards que de Troie sur les peuples nomades de l'Ister ; il contemple les révolutions du monde, les travaux des dieux et des hommes^ les mouvements des astres (4). On l'appelle à juste titre le souverain et le père de tout ; car, encore qu'il ne répugne pas absolument à la raison d'admettre un dieu pour chaque monde, il est plus conforme à la majesté divine de croire tous les mondes réunis sous uneseule autorité (5). C'est le plus parfait des artistes et des architectes (6), le principe de tous les biens (7). Il est le gardien de la propriété (8), le protecteur des villes (9) et le garant de l'hospitalité (10).
Tant de beaux titres n'empêchent pas qu'en fait Zeus paraisse assez souvent s'effacer devant Apollon. C'est du dieu de Delphes (juc Plutarque parle avec le plus de suite et de complaisance ; et, tians les dialogues pythiqucs tout au moins, il ne semble pas le considérer comme dilTérent du roi suprême. Apollon, comme Zeus, est éternel et parfait (11); comme Zeus, il est géomètre (12); comme Zeus, il s'opi)Ose à Pluton(13). Il est l'unité même (14). 11 aime également tous les hommes (15) et guérit leurs maux, physiques ou spirituels (16). Philoso])hc et prophète, ses surnoms de Pythicn, Délien, Phanéen, Isnunien, Lcschéiiorien indiquent les divers degrés de la science où il fait avancer les hommes (17). Père du soleil,
(I) De hide et OsirUle, \\V, 300 E.
{"2| De Audiendis Poelis, VI, 23 C.
(3) Ibid., VI. '23 D.
(i) De Defeclu orariilonun. \XX. iâC CD.
(5) Ibid., XXIX, i26A.
(6) De Facie in orbe Lima', XIII, 927 A.
(7) De hide el Osiride, XLVIII, 370 C.
(8) De vitando nere nlieno, II, 830 B.
(9) Coriokm, III, 214 E ; Demetriiis, XLII, 909E.
(10) De Exilio, XIII, 605 A. (Cf. les titres de Zeus, tels q«e les énumèr» Dion (XII, 2IGAB): -iir.p, ^aoiÀti;, ttoÀ'.eO;, olO.ioç, éia'.feïo;, txs'cto,-, Çê'vio;, £;rf/.aGT:;oç, ôa'jvv.or, su^to;.)
(II) De v.'npnd Delphos, XX, 393 C.
(12) Ibid., VI, 3X0 E.
(13) Ibid.,\\\, 394 A.
(14) De hide et Odride, LXXV, ,381 F.
(lo) Symposiaca, VIII, 4, 4, 724B'C.
(16) Ibid., 1, 2, 715 D.
(17) De Et apiid Delphos, II, 285 B.
il ne se confond pas avec cet astre, comme l'imagination populaire incline à l'admettre (1). II ne faut croire, ni qu'il ait été banni du ciel, ni qu'il ait dû se j)urilier après avoir tué le serpent ; et les « théologiens » de Delphes ont tort de tolérer la mise en scène de pareilles extravagances (2).
C'est précisément à propos d'Apollon que Plutarque pose, avec une vigueur assez rare chez lui, le principe de l'unité divine (3). Cette affirmation même et la circonstance où elle se produit, rapprochées des analogies importantes (jue nous venons de relever entre Zeus et Phébus, nous autorisent à penser que, pour lui, ces deux noms sont les appellations diverses d'une même divinité (-1). Telle est sa préoccupation de l'unité qu'il veut à toute force confondre Latone avec Héra (5). Phébus est précisément fils de Latone, et Ares d'Héra. « Mais ces deux dieux n'ont qu'une seule et même puissance ; car l'un s'appelle Ares parce qu'il nous secourt dans les accidents causés par la violence et la guerre ; l'autre, Apollon, parce (ju'il débarrasse et délivre l'homme des maladies du corps (6).» N'oublions pas qu'Apollon donne son nom au soleil, et Ares le sien à la plus brillante des planètes.
La tendance de Plutarque au syncrétisme s'accuse encore dans l'assimilation qu'il semble établir entre Artémis et Athêna qui, toutes deux, servent à dénommer la Lune (7). Mais surtout la place centrale qu'il, donne à Phébus-Apollon, le dieu par excellence, annonce l'évolution de la religion grecque dans le sens des cultes solaires de l'Orient; évolution dont l'apothéose du Soleil-Roi par Julien sera le dernier terme.
Il serait facile, mais assez fastidieux, et d'ailleurs inutile, de reprendre tous les passages où Plutarque fait mention des autres Olympiens, pour établir qu'Apollon seul, confondu d'ailleurs avec Zeus, jouit de la prééminence. S'il parle d'Aphrodite ou d'Hermès, ce n'est point d'abondance. Il fait comme le vulgaire et se sert simplement de façons de dire consacrées par l'usage. L'accent pieux, la ferveur mystique, la foi vive et ardente, et qui s'efforce d'être éclairée, sont réservées à Phébus. Le reste n'est qu'archéologie.
(1) De Pylhix Oraculis.
(2) De Defectu oraculorum, XIV, 417 F.
(3) De ilnpiid Delphos, \X, ;-i93C.
(4) Nous avons retrouvé cette formule, que nous pensions inventer, danun ouvrage scolaire de M. Gustavk Mkrlkt, Etudes lilléraires sur les grands dnssiqui's grecs. Paris, Hachette, 1888, p. 583, note
;.')) llsp' Twv £v IlXiTaiï; AxiSiXwv. IV. — Diodore de Sicile appelle, de sou cAtc, la more d'.Vpollou, tantôt Latone et tantôt Héra. {(i) Ihp't Tojv..., V.
(7) De Fade in orbe Ltinœ, \XIV-\\V, !»38 Dt.
Que faire, cependant, de tous ces êtres mj'stérieux qui remplissent de leurs aventures, non seulement la poésie, mais l'histoire, qui se manifestent de mille façons inattendues, qui semblent, tantôt végéter dans la disgrâce, tantôt dérober une parcelle de la puissance divine, qui parlent aux hommes, puis leur échappent, qui se plaisent dans les gémissements, et dont la religion s'efforce de calmer, par des cérémonies lugubres, la colère jamais apaisée ? Faut-il en dépeupler, non seulement l'Olympe, mais cette région intermédiaire, entre ciel et terre, où l'imagination effrayée les entrevoit ? Ce serait rompre avec toute la tradition. Plutarque n'en aura point l'audace. Il refusera de suivre Évhémère et Diodore qui veulent que les dieux soient simplement, à l'origine, de grands hommes, des généraux courageux, des rois célèbres. Qu'une pareille altération de l'histoire se soit produite, il ne peut le croire. Nul n'a pris sérieusement pour des dieux les plus fiers conquérants, un Cyrus, malgré sa puissance, un Alexandre, malgré ses travaux inouïs et sa volonté de passer pour le fils de Zeus. Le brave Antigone, dans son bon sens, renvoyait ses adorateurs au valet qui vidait sa chaise percée (1). Ainsi les rois eux-mêmes n'ont pas été dupes de leur prétendue divinité.
Mais si Dionysos, Poséidon, Hadès ne sont ni des dieux ni des hommes, que sont-ils donc ?
(1) De /side ei Osiride, XXIV, 360 G.