XI, 562 DE
(6) CuvHLKs Pkgi V, dans Glio {Grande Revue, novembre 1917) remarque avee raison que Victor lhi<:o ne s'élève guère au-dessus de cette confusion enfantine : pour lui, Ions les criminels sont des forçats.
i7) (( Qu'on siniagine un nombre dhommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort... Un bornmc dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donn«\ n'ayant plus qu'une heure pour l'ai^prendre... 11 est contre nature qu'il cm{)l()ie celte heure-là, non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au pi«piet. )) {Pensées, éd. Brunschvicg, section 111, §§ 199-200.^
(8) Op.eit., IX, 554 1).
Malheureusement Plutarque ne persévère pas longtemps dans cette note sobre et pathétique. Nous attendions une analyse serrée du remords et des troubles d'une mauvaise conscience. 11 V su])plée par des anecdotes j.lus merveilleuses encore quelîrayantes. « Les visions de la nuit, dit-il, les fantômes du jour, les oracles, les coups de tonnerre, et tout ce qui passe pour émaner des dieux, suscitent des tempêtes et des colères dans les âmes ainsi dispo.sées (1). » Il nous conte alors le songe terrible du tyran Apolkniore, qui se voit écorché vit' et mis à bouillir dans un chaudron, d'où sort la voix de son cœur, qui se vante d'être cause d'une si pénible aventure. C'est Hipparcpie aspergé de sang par Aphrodite. C'est Ptolémée-Céraunos et c'est Pausanias.
Encore ces manifestations surnatiuxlles ne sont-elles (ju'un j)réhuk', celui d'une autre existence où justice pleine et entière sera Laite. « C'est un seul et même raisonnement qui établit ù la fois la Providence divine et la survivance de l'âme humaine: il ifest pas possible de laisser subsister l'un de ces prineq)es en détruisant l'autre (2). » Mais I^lutarque ne prouve ici l'immortalité de lame qu'en courant, et il importe de compléter ce qu'il en dit par d'autres passages de son œuvre.
«Tu me parais, lui a dit simplement Olympicos, partir d'une hypothèse bien grave, la persistance de l'amc (3). » Les épicuriens sont moins réservés et nient absolument l'inmiorlalité. Leur maître veut que l'âme se dissolve « en vide et en atomes (4) >>. A])rès la mort, elle cesse d'être, et cela pour toute la suite des siècles (5). On sait assez qu'Epicure î)rétend ainsi délivrer ses sendjlables de la crainte des suppliées infernaux. C'est là méconnaître l'instinrt le plus vivnce et le plus profond de l'humanité ; car « ce que craint |)récisément la nature, c'est que l'âme se résolve en une substance dépourvue de raison et de sensibilité (6) ». Tout le monde, ou peu sen faut, se laisserait volontiers mordre par Cerbère, ou s'eflorcerait de remplir le tonneau de Danaïdes, à la seule condition de uv point mourir tout entier. Il s'en faut d'ailleurs de beaucoup cpie la |)lui);ir( d'entre nous prennent au sérieux ces récits de bonnes femmes. Nous espérons presque tous jouir, dans l'autre vie, de la conversation de nos proches et de nos amis. Il suffit d'assez peu de chose, dune puiilication, d'une initiation, pour aspirer au bonheur éternel. En échange^
(i) De sera nnm vind, \, 555 A.
C2) Ibid.. XVIIJ. :;(>0F.
(3j Ibid., XVII, 5()0A.
(4) Non passe snuiùter vivi..., XWII, 1105 A
(5j Ibid., X\\, 1101) E.
(6) Ibid., XWll, 1105 A.
LES OBJECTIONS A L IDEE RELIGIEUSE
que nous offrent les épicuriens ? L'insensibilité complète, le néants Ils veulent bien nous avertir que nous ne souffrirons pas plus après notre mort c[u avant notre naissance. Mais, si cette insensibilité n'est pas un mal, elle est moins encore un bien, et l'idée même en est dés maintenant une torture. « Elle n'afflige pas ceux qui n'existent plus, mais ceux qui existent ; car elle leur fait tort en les réduisant à ne plus être (1). »
La doctrine d'Épicure, loin d'alléger nos soucis, les redouble donc. Malheureux, elle nous ôte l'espoir de trouver un soulagement à nos maux ; heureux, elle empoisonne nos joies par la pensée de leur brièveté (2).
Peut-être ces considérations, dont nous ne pouvons qu'apprécier le solide bon sens, méconnaissent-elles toutefois un peu l'état d'esj)rit de certains contemporains de Plutarque, et non des moins illustres. Lassés de tontes les jouissances et blasés sur toutes les émotions, les derniers liomains, se souciant peu de mener dans un autre monde une vie diminuée, sans éclat et sans activité, n'entrevoyaient rien à désirer qu'un long sommeil à l'abri de toute cause de trouble. Ame innocente et vieillie dans le voisinage d'une cité croyante, Plutarque ne soupçonne point cette atonie, propre aux âges de décadence. Il ne se doute pas davantage que l'aspiration du genre humain vers rimmortalité n'est pas une preuve décisive, en soi, de la réalité de son objet.
Lu philosophe de nos jours tentera d'exj)li(pier la notion même dininioi Lalite par une expérience incomplète, dont l'interprétation excessive se serait transmise d'une génération à l'autre (3). Mais, pour Piutar(pie, c'est Dieu lui-même qui nous inspire cette croyance et ces as])irations. « Dieu n'a pas voulu tromper les hommes. Il serait contraire, non seulement à sa bonté, mais à sa puissance et à sa dignité de s'occuper, comme il fait, dune âme fragile, qui ne serait qu'un léger soufTIe, près à tout moment de s'éteindre en se mêlant à la brise. Dieu va-t-il ressembler aux femmes qui soignent^ dans des vases de terre, leurs jardins d'Adonis (4) ? »
On voit comment est liée la démonstration de rimmortalité de lame à celle de la Providence. Plutarque, suivant sa méthode, emprunteencore un argument aux rites religieux. « Pourquoi la religion nous presrrirait-elle d'apaiser les morts irrités, si l'on n'était, après la mort, plus rien au tout ? Pourcpioi les traditions de la Bèotie défendraient-elles de pleurer les enfants, si l'on n'avait des motifs
(\) Non passe snavUer vivi..., \\\, 1100 E. (i) Ibid., X\l\, 1106 C.
(3) Lk Dantkc, VAtliêismc. Paris, Flammarion.
(4) De sera num. vind., WII, 560 C.
de croire qu'ils sont passés à une destinée meilleure et plus divine (1) ? » Interrogeons enfin le dieu de Delphes lui-même : « S'il savait que les âmes périssent et, sorties des corps, se dissipent coinnie un nuage, une fumée, crois-tu cju'il réclamerait des sacrilices pour les trépassés et qu'il leur ferait décerner des récompenses et des honneurs, trompant ainsi les fidèles connue un charlatan (2) ? »
« Je ne saurais, conclut Plutarque, sacrifier l'immort alité de l'âme, à moins qu'un autre Hercule, enlevant le trépied de la 1*\ tliio, ne vienne détruire et ruiner le sanctuaire {)r()phéti(pu' (3). » Ainsi son grand oITort pour phih)S()()her à la mode phitonicienne se résout en un acte de foi. Mais de quel secours lui sera la sagesse luinKiine lorsque l'envahira, comme disait Socrate, « le llut des Cenhmics et des Chimères (4) )>, lorsqu'il faudra rendre acceptables pour lintelligence les légendes les plus surj)renantes ?
(1) Consolalio nd uxoreni, \l, Gil F.
(% De sera nnm. vind..., Wll, 560 C.
(3) Ibid., 5601).
(4) Phèdre, ^Id D.
chaphPxE VII
l'apologétique DE PLUTARQUE, LES OBJECTIONS A LA RELIGION GRECQUE
« Si les dieux iunt quelque chose de honteux, avait dit Euripide, ce ne sont pas des dieux (1 ). » Et sans doute les trouva-t-il })lus d'une fois en faute, puis(pf il assure ailleurs qu'il n'y a point de dieux du tout et que le dogme de leur existence est seulement l'invention d'un imposteur bien intentionné (2). Jusqu'à la réaction mystique dont témoignent les Bacchantes, il resta l'ennemi de la religion des ancêtres. Ce poète philosophe, disciple d'Anaxagore et peut-être aussi de Socrate, dont l'esprit critique averti fait parfois tort à l'émotion et qui, d'après Aristoj)hane, avait frapj)é mortellement le régime des meilleurs en apprenant aux matelots cà raisonner leur obéissance (3), cet érudit informé de toutes les légendes antiques, pouvait-il vénérer autrement que du bout des lèvres les divinités dont il mettait les dél)or(lements au tlièâtre ? Aussi, se joue-t-il parfois de sa propre fiction, et ses personnages prennent eux-mêmes la parole pour signaler rinvraisendjlance et l'immoralité de la fable où les mêle, pour leur mallieur, le caprice d'en haut. « Les dieux, observe l'un d'entre eux avec mélancolie, prennent bien des moyens divers pour nous tromper ; car ils sont plus puissants que nous (4). » Aussi La Fontaine est-il bien dans la tradition de la poésie antique en suj)j)osant un Jupiter qui se venge d'une pnunesse mal tenue j)ar un insigne mensonge :
Mais, après quelques jours, le dieu rattrapa bien (o).
(l) De Stoiconim Repiignantiis, WXIII, 1049 E. Cl) De Placilis philoso'phortun. I, 7, 880 E.
(3) Grenouilles, 1070-1072.
(4) De Audiendis l'orlis, IV, -20 F, 21 A.
(^) râbles, l\, ^.-l. . .
Jaloux (les hommes, et souvent de façon assez basse, les dieux leur tendent volontiers des pièges. Dans ï Iliade, leurs ruses de guerre sont odieuses plus encore que naïves. Dans V Ion d'pAiripide, Apollon lui-même, pour se débarrasser dun bâtard quil eut de Creuse, le fait passer pour le iils de Xouthos, qui, fort heureusement, s'y laisse prenchw Au dénouement il se dérobe à la colère du jeune homme et de la mère, en leur dépêchant Athèna pour les apaiser.
C'est que les dieux, en général, no sont guère délicats en amour. Un poète a pu justiher par Texemple de Zeus l'inceste d'un Ptolémèe (1). Cv père vénérable des honmies et des dieux piciid les déguisements les plus étranges |>our faire viok'uce à celle dont il s'éprend, et les reproches de l'acariâtre Méra le touchent |)eu. Heureux quand sa passion s'arrête aux femmes!... L'adultère d'A|)hrodite et d'Ares est In fable de son entourage ; et le lameulahle lléj)haïstos, èchansoji boiteux et mari trompé, suscite, imi lien rl'une pitié muette, des rires inextinguil)les, et cela dès Homère.
C'est surtout avec Lucien (si peu de temi)s après notre écrivain !) que le caractère grotescjue des scènes de r()lym|)e sera mis en lumière. Dépouillées de toute leur valeur symboliqui- lI de l'éclat du style des poètes, les aventures des dieux n]iparaissent chez lui comme des imaginations aussi plates ([u'absurdes. Zeus est à la tois un hoiirgeois stupide, un satrape en délire et un vieux débauché. Tantôt il prodigue au petit Ganymède, en dè{)it d'IIera, des caresses suspectes (2). Tantôt la fantaisie lui prend de se faire ouvrir le i ifme d'où doit sortir Alhèiin (.'*). S'il apprend cjue Dionysos entant donne déjà des signes de cruauté : t< \'()ilà-t-il nns, dit-il avec satisfaction, de beaux tiaits de courage ? H tient de son j)ere (1) ! " Lromelhee qu'il persécute déclare sa conduite indigne, non seulement d'un dieu, mais d'un sinq)le roi (,')). Mais au fond, le Titan, tout foudroyé qu'il est, n'a pas grand' peur de son jjourreau. Car les dieux ont beau se r»artager le monde ; les vrais rois de la terrt^ sont ceux (jui l'ont su reinlre feitile et (pii l'ornent de jardins el de beaux bâtiments (()). Les ()lynq)iens sont des liguiants encond)iants, fort empêtrés dans leurs attributions aussi diverses qu'écrasantes (7). (hacun prétend avoir un métier : l'un forgeron, l'autre niedeem. Mais
(i) Symposiaca, \\, \, -2. TIM FI.
(i) Dinlo(/(ies des dieuT, V, 5.
^3) Ihid.', VIII.
(1) Ibid., Wlll, 19.
(5) Promet hée, VIN.
(6) Ihid., \IV.
(7) Ibid., X\1V.
LES OBJECTIONS A LA RELIGION GRECQUE
ils se sont si mal partagé le travail qu'aux accouchements on prépose Artémis cpii se dit vierge (1). Pour la divination, la concurrence est sérieuse, et Zeus se plaint de celle d'Apollon (2).
Ces dieux-là sont si ridicules qu'on peut bien les croire inoiïensifs. Mais ils ne l'ont pas toujours été. Ce que les petites intrigues de l'Olympe ont de contraire à la majesté divine n'est pas, semble-t-il, très nettement senti jusqu'à Lucien. L'on est révolté de l'injustice et de la nudfaisance des dieux i)lus qu'on ne s'amuse de leurs amours contrariées. Ils poussent parfois les hommes au crime pour se venger d'une injure insigniliante (3). Sans les laisser disposer de leur libre arbitre, ils les excitent à se lancer dans une lutte inégale avec la fatalité. Si les destins accablent un mortel jus(iue-la chéri d'eux, ils lui retirent leur protection : vicirix causa diis j)laciiit... « Hector, dit Homère, s'en alla vers l'Hadès ; et Phébus-Apollon l'abandonna (1). »
L'on ne sait pas très clairement, à la vérité, ce qui l'emporte, de leur volonté propre, assez diverse en ses manifestations, ou de l'ordre du destin. Mais, dans la poésie, comme dans le langage courant, ils sont le plus souvent rendus responsables de nos souffrances. « Zeus, dil encore Homère, est pour nous l'ordonnateur de la guerre (5). » 11 nous fait une vie telle ([ue, de tous les animaux, l'homme est le ]iln^ mnlhrureux (6). Et, dans les deux tonneaux, il puise au hasard les biens et les mau x, sans s'inquiéter sur qui l'un ou l'autre tombe (7). Si (luekpie discernement préside à cette répartition, ce n'est point en faveur des gens de bien. La passion gouverne les dieux ])lutôt que la justice. Ennemis du progrès, quiconcjue travaille au développement de l'activité humaine leur devient suspect. Ils se vengent, mais ne punissent jioint : et l'on ignore à quelle génération s'^arrêtera leur rancune inassouvie (8). Ils sont d'autant plus ditTiciles à satisfaire, qu'ils indi(puMît d'ordinaire leurs volontés en termes obscurs et voilés. Nul soutien d'ailleurs en eux ; nulle force qui permette à r homme de se snrmonter. Aussi, même lorsque l'on sait le bien, le courage manque pour l'accomplir (9). Xe pouvant linalenuiit rien espérer d'eux, on s'elîorce d'y songer le moins possible ;
(1) Dialoçines des dieux, XVI, 2.
(-2) Ibid., XVI, i ; Icmomênippe, XXIV.
(3) De Andiendis Poetis, 11, il A.
(4) Ibid. y II. 17 B.
(5) De Audiendis Poetis, H, 17 B.
(6) Animine an (yorporis..., 1, 500 B.
(l)De Exilio, IV, 000 C
(8) De sera num. vind., XII, coG E.
<9) De Aiidirndis Poefis, XII, 33 E.
et le poète écrit : « La divinité est la terreur des gens de bien (1). » La mort même ne met point un terme à ces persécutions. Ce (pii attend Thomme après qu'il a quitté la terre, c'est « un séjour d'éj)ouvante, peuplé de fantômes, dans un lieu sauvage, où coulent fies fleuves enflammés (2) ».
Aucun dieu n'est essentiellement bon, au sens où l'on commençait à prendre ce mot en raison de ruffîni^ment des mœurs et de la diffusion d'une sorte de bienveillance universelle.
Bons en eux-mêmes, c'est-à-dire ayant une valeur propre, une puissance personneUe, les Olympiens ne sont pas bons pour nous. En revanche, plusieurs sont vraiments malfaisants. Cvj)ris est l'amour éhonté, la passion dans toute sa brutalité, u Tenfer, la rage, la folie (3) ». Son amant, Ares, n'est pas moins ilTrené. « C'est iiu aveugle; sans y voir, sous l'aspect d'un sanglier, il jette partout le trouble (4). » Il se plaît à voir les hommes s'entretuer ; il préside aux combats, aux sièges, aux rafles d'esclaves (5).
Du moins les mortels, comme l'a supposé plus tard un i)lnl()S()plie épris du pessimisme joijeux de^ Grecs, ont-ils la satisfaction de contemi)ler, dans l'Olympe, une image embellie de leur existence ? Peuvent-ils s'abandonner cà la pensée que la vie, quelque pnrt, a trouvé son achèvement, que ces êtres indifl"érents à nos soullrances jouissent, eux, d'un bonheur complet, qu'As mènent une existence harmonieuse et noble, dont le spectacle doit suflire cà notre contentement. Homère l'aflirme : « Les dieux bienheureux, (lit-il, se réjouissent tous les jours (G). ). Et aussi : « Les dieux ont destiné les faibles mortels à vivre dans la peine; mais eux-mêmes sont exempts de soucis (7). » Mais des faits précis démentent cette, aflirmation hardie ; loin de mener une existence pacilique, les dieux se battent entre eux. Poséidon a successivement été vaincu par Athèna, par Plubus, par Zens (8). Et j'en passe ! Ils entrent aussi dans les querelles des hommes, et n'y ont pas toujours le dessus, puisqu'Aphrodite est blessée par Diomède (9).
Que serait-ce si nous passions aux divinités égyptiennes, filles d'un peuple (pii n'a qu'un sens atténué de la mesure ? Plutarque,
(1) De Aiuliendis Pueiis, XII, 34 A.
(^1) Ibid., JI, 17 B.
(3) Arnatorius, XIII, 757 A. * -
(i) Ihid., 757 B.
(5) Ibid., 757 C.
(6) De Audiendis Poetis, IV, -20 E.
(7) Ibid., :>0E.
(8) Symposinca, IX, 6, i, 7il A.
(9} Ibid., ix, t, 1, r.v.m.
LES OBJECTIONS A LA RELIGION GRECQUE
malgré son admiration pour le mythe d'Osiris, n'ose rapporter certains épisodes de la légende qui sonnent par trop mal, comme la décollation d'Isis par son fils Horos, et l'étrange partage des membres dudit Horos (1).
Quekpie biais que l'on prît, fl était fort difllcile de voir dans tous ces dieux des êtres soustraits pour jamais aux passions et aux misères de la condition humaine. Il se trouva, dès le siècle d'Alexandre, un écrivain pour le dire. Ce fut Evhémère de Messine (2), dont Calliniacpie de Cyréne dit avec une sombre ironie : « Allez en foule devant le remj)art, au temple où le vieux menteur qui a fait de Zeus l'ancien un siinj)le bronze vous glace par ses discours impies (3). » On a supposé que la dilîusion, sinon l'éclosion de son système, fut favorisée par l'entourage d'Alexandre, désireux de préparer les esprits à l'apothéose du roi (1). La raison qui militerait en faveur de cette hyj)othèse est qu'Éphore, également contemporain du héros, avait soutenu des idées analogues (5). Mais, en fait, l'évhémérisme s'est répandu surtout après Alexandre. Le prétendu voyage d'Évhcmcre, dont nous allons parler, paraît se placer au temps des diadoques, Cassandre n'élant plus considéré seulement comme régent, mais bien comme roi de Macédoine. Alexandre, enfin, ne prétendait pas être un homme digne, par ses vertus, d'être mis au rang des dieux, mais })ien un dieu véritable, fils de Zeus.
L'ouvrage d'I^vhémère, 'lecà Avaypa^Yj, dont le titre se traduit habituellement par celui (VHisloire sacrée, est la relation fantasti(Hie d'une visite ipie l'auteur prétend avoir faite, du temps qu'il servait Cassandre, à l'île iiierveilleuse de Panchée. C'est là qu'il avait fait escale au cours d'une mission mal définie, sur la route des l\ii.k-b, en venant de l'Arabie Heureuse. Séjour charmant, plein d'oiseaux et de fleurs, elle méritait d'être habitée par les dieux iiiêmes (6). Aussi bien avait-elle été leur résidence primitive. A soixante stades de Panara, la ville principale, on admirait un temple magnifique de Zeus tiiphylien, aucpiel aboutissait une avenue bordée de statues gigantesques des dieux. C'était l'ouvrage de Zeus même, qui l'avait bâti pendant son règne sur la terre. Son lit et sa table y étaient encore conservés.
Au i)ied (In lit, Evhémère avait pu lire, sur une colonne d'or.
(1; De Iside et Osiride, XX, 35H K.
'-2) (/est la patrie (jiie lui donnent fMular([uc et Diodorede Sicile; le pseudol*hilarqii«' le dit ori^^inaire de Tégée ; d'autres, d'Athènes ou d'Agrigeute. (3) Ih' Phirifis philosophorum, 1, 7, 8SU1). (i) CL Wi-r.i.MANN, Vjjypliaca. Hernies, 1896.
(5) Cf. G.Dl.mkiul, Evhèmhre et r Kvliémérisme {lh('SG de Toulouse, 1893j. (n) DioDOUK DE SiciLK, V, 41, 4 i^qq.
rinscription sainte qu'il prétendait reprofhiire. Rédigée par Hermès, die contenait l'histoire rrOuranos, de Cronos, de Zeiis, d'Arténiis et d'Apollon. On y voyait qu'Oiiranos, le plus ancien roi du monde, avait le premier par des sacrifices honoré les dieux céU'sles ; d'où son nom. Cronos, puis Zeus, lui succédèrent, sans aucune trace de ces querelles parricides que rapportent les poètes. Athonn n'était point sortie du cerveau de Zeus, mais issue (Vun mariage légitime de ce prince avec Ihémis. Ayant voyat^é dans bien des j)ays étrangers et remporté bien des victoires, il ivçut partout les honneurs divins, qu'il avait le premier décernés à son aïeul Ouianus (1).
I.a liction du \ oyage à Panchee ne pouvnit tromper personne, et Plutarque a beau jeu, sans doute, cà railler c ces noms de généraux, d'amiraux et de rois, écrits en lettres d'or dans une île où n'a iamais abordé ni barl>are, ni Grec, mais où le seul Évhémére alla, lui, l'explorateur de ces pays qui n'existent ni n'existèrent eu aucun punit de la terre (2) ».
Mais, indépendanin^ent de l'expédition romanesque dont le récit devait attirer les lecteurs, rhiterprctatiou dt la mytliologie <iue proposait Évhémére ne mancpuiit ni de bon sens, ni de respect pour la religion. Les épisodes incroyables ou scandaleux de l'histoire des dieux sont soigneusement retranchés. Un adiuet qu'ils ont été de grands hommes, des princes habiles, des guerriers ir. trépides ; €t Ton ne cherche pas à porter atteinte à leur culte, j)uis(|ue les habitants de Fauchée, dont on loue la piété, ne les eu vénèrent pas moins pour connaître leurs origines. Évhémére, quelles qu'aient j)u d'ailleurs être ses arrière-pensées })olititpies, paraît s'être proposé seulement de remettre au second rang les Olympiens ; mais il admettait, ainsi que Diodore, une classe supérieure, comprenant les dieux éternels, comme les astres et les vents (3). Il aboutissait donc à une sorte de religion astronomique, com])arable à celle des Chaldéens (4).
I/évhémérisme peut être considéré comme un essai d'épuration du ])olythéisme grec. Plutarque n'en invective pas moin*^ vivement
ri) Cf. Diodore de Sicile, Vf, ap. Eusr^bo., Préparalion êvantjMique, If, 2, 52 sq. — Certains détails du fragment conservé par Kiisèbe sont en contradietion avec le livre V. D'après ce dernier livre, le temple se trouve dans la plaine; d'après le livre VI, an sommet d'une montagne. La faiiieiise inscription serait en caractères égyptiens d'après l'un, panchalques, d'appris l'autre.
^2^ De Iside et Osiride, XXIII, 300 A. — Dion, dans sa Troyennr 'Dis- <'onrs \Ij use d'une fiction analogue, en se disant renseigné par un prêtre égyptien; cf. DAkmm, op. cit., p. 167.
(3j EusÈRE, op. et loc. cit.
(4) De Iside et Osiride, XLVIH. 370 G.
LES OBJECTIONS A LA RELIGION GRECQUE
contre ces gens qui « ouvrent à deux battants les portes à tout ce peuple d'athées qui veut humaniser la divinité (1) ». Il se plaint du libre cours qu'on laisse aux sornettes d'Évhémére de Messine ; mais il fora pourtant un judicieux usage de ses idées ; et la parenté des doctrines qu'il expose avec l'impiété qu'il dénonce, apparaîtra, méjue à son insu.
(i) De Iside et Osiride, \XIII, 360 A.
LA REFUTATION