CHAPITRE X
l.A DOCTRINE DE PLUTARQUE, LES DÉMONS
Nous voyons constamment le mal aulour de nous, et parfois en nous. Dieu eepeudant n'a rien fait (|ue de bon; il ne veut rieu (jue notre avantage. Ce n'est donc pas en lui qu'il faut eluicluT la cause du mal. (( A un point de vue général, dit M. lliid, les dénions mauvais déchargent pour lui (Plutanpie) la Providence des objections tirées du mal sous ses diverses formes... Ainsi se trouxi- lompuc, par l'introduction violente des idées asiati(pies, la tradition grec(pie, qui, fidèle depuis l'origine à la loi de l'unité, avait, à (pu'hiues exceptions prés, qui ne devinrent jamais populaires, présenté Tunivers comme l'œuvre d'une seule puissance, et constaté le mal comme une nécessité supérieure, sans jamais le ])ersonnifier dans un principe. Pour Plutaripie, la théorie nouvelle constituait un progrés dont il s'applaudit, peu s'en faut, avec enthousiasme (1). » On ne peut mieux exprimer les avantages (pie Plutartpie entendait tirer de son dualisme mitigé, ^lais le tort du savant helléniste est d'exagérer la nouveauté du système, encore (pfil ail lui-même accumulé les exem[)les j)roj)res à montrer l'universalité de la croyance aux démons. De j)lus, il ne paraît pas voir (pie Plutar(pie se proposait, non seulement d'expli(iuer l'origine du mal, mais aussi de rendre acceptables certains mythes et même certains rites religieux, qu'il ne pouvait pas rejeter, et moins encore appliquer aux dieux.
Plutarque nous ex|)lique très clairement comment l'existence des démons est un des dogmes essentiels de sa religion. « Ceux (pii ne croient pas aux démons, ou bien suppriment tout commerce et tout contact entre les dieux et les hommes, en supprimant cette race d'interprètes et de serviteurs de la divinité, ou bien nous forcent
(1) J.-A. Uni), Étude sur les démons dans le litléralure et la relujioii des Grecs. Paris, Hachette, 1880, p. t>D7.
fe
LES DEMONS
de tout mélanger et de tout bouleverser en faisant descendre les dieux jusqu'à nos passions et à nos alTaires (1). »
Par l'introduction de cet élément dans l'échelle des êtres, la perfection et la sérénité divines sont donc sauvegardées. L'histoire sacrée ne laisse pas d'y trouver son compte : tout ce qui, dans ses récits, se sent trop des misères de l'humanité, nous l'attribuerons aux dciiiuiis hans hésiter. « Tous les contes que l'on fait des dieux, toutes ces histoires d'enlèvements, de courses errantes, de retraites, d'exils, d'esclavage, il ne faut pas les rapporter aux dieux mêmes, mais aux démons (2). » Ce n'est donc pas Apollon qui servait chez Admete, mais un démon. I/erreur des Égyptiens, nation d'ailleurs si .sage, est d'avoir mal connu cette distinction. En feignant qu'Osiris avait été coupé en morceaux par Typhon et en pleurant bruyamment sa niort. ils se sont, à juste titre, attiré cette observation ironicjuc (hi physicien Xénophane : « Si c'est un dieu, ne le pleurez pas ; si c'est un homme, ne lui sacrifiez pas (3) ! » Mais tout change si Typhon, Osiris, Isis sont des êtres « plus forts que nous, dont la puissance dépasse celle de notre nature, mais chez qui la divinité . n'est point pure, ni sans mélange, et qui, susceptibles d'éprouver le plaisir, la peine et les autres alTections de ce genre, en subissent plus on moins l'ébranlement (1) ».
Par la sont résolues toutes sortes de contradictions. La mort d'Osiris est aussi naturelle (jue sa résurrection. Disons-en tout autant (le Dionysos (.")). Si nous ne pouvons voir sans surprise un dieu ])rivé de la lumière du jour, 1 îadès, n'étant plus qu'un génie, n'aura pas à se plaindri' d'habiter les enfers ((')). Les cond)ats des géants et les tristes péripéties du voyage de Déméter à la recherche de Corê, ne nous scandalisent pas davantage (7).
.Mieux encore : les exigences de ces religions qui, sans cesse, réclament (les expiations et des purifications, qui tantôt poussent les hommes à jeûner et à se flageller, tantôt les sollicitent à des orgies, cpii parfois prescrivent d'enterrer vive une vieille femme et vouent les honmies roux à l'exécration, deviennent naturelles
(1) Ih' Ih'ferfn oraculoruin. Mil, 410 EF.
(:>) lhid.,'\\, tIT K.
(8) De Isideel Usiruh-, IA\. .S79 B ; cf. De Superstitions Mil, 171 DE.
(4^ ne l>iide et Osiride. \\\\ ;^G(I1)E.
(5; Le liarltan^ iiispiié dont parle Cléonibrole {De Defeclu oraculorum, \\l, 'rl\ \\ déclare que Dionysos est un démon. Il ajoute que le meurtrier (le Pvllinii lut soumis à une imril'ieation qui le rendit véritablement Phébus (ft>o'oov àXT,Oo)ç). Il semblerail donc considérer Apollon Ini-mèmc comme un démon ; mais celle opinion ne peut pas être celle de Plutarque.
((i) De cl apud Delptios, \\l, :-i94 A.
(7) De hide et Osiride. \\\ , 360 E.
LES DEMONS
dès qu'elles visent à satisfaire, non plus des êtres parfaits, mais des demi-dieux fantasques et méchants (1). Ainsi les folies oiTicielles du culte de Bacchus, les cérémonies les plus lugubres de la Grèce et de l'Egypte, les mystères orientaux, sont pèle-mèle réhabilités. Du même coup, les lacunes des oracles et leurs rélicences s'expliquent ; car, on l'entend bien, c'est aux démons que reviendra, sous l'autorité d'Apollon, la tache de prédire l'avenir.
Dans son essai d'apologétique, Plutarque a donc tiré lout le parti possible de la croyance aux démons. Aussi proclame-l-il à juste titre sa reconnaissance envers les sages dont Thabilelé lui procura cette ressource : « Si Platon... a débarrassé les phil()S()i)hes de beaucoup (le grandes diflicultés, il me semble qu'on en a résolu de bien plus nombreuses et plus importantes encore en découvrant une race intermédiaire entre les dieux et les liommes (2). »
Mais soucieux de ne point passer pour le « platonicien dégénéré » qu'on l'accusera d'être plus tard (3), il invocpie et cite abondamment ses autorités, parmi lesquelles ligure le nu\ître. Mdéle à sa méthode habituelle, il fait appel, en même tenq)s, à In Irailition religieuse, établie par les initiations et les sacrifices, à la liadition poétique et à la tradition phil()S()j)hi(jue. lielalivemont n In première, il reste dans le vague par piété, (pioiipTil se prive ainsi, paraît-il, d'arguments très importants ( l). Kt la raison la plus décisive qu'il allègue est l'institution par les Opontiens, dès ranti(juité la plus reculée, de deux prêtres préposés, lun au lulLc dc^ dieux, l'autre à celui des démons (5).
Mais, sur le témoignage des philosophes et des poètes, il ne tarit pas : (( 11 est prouvé, par l'attestation d'anciens sages, (pi'il existe des êtres placés comme aux confins de la diviidté et de l' lui inanité, sujets aux mêmes afïections que les mortels et à des transformations fatales. Il est juste, suivant la tradition de nos pères, d y croire, et de les honorer sous le nom de démons (6). »
Cette définition s'inspire visiblement de celle que, dans le Banquet, Socrate prétend tenir de Diotinie. « Que serait donc l'aniour ? lui dis-je. Un mortel ? — Pas du tout. - Mais alors ?... — H est, dit-elle, entre la condition mortelle et l'inunortalité. — Comment cela, Diotime ? — C'est un grand démon, Socrate, (^t In race des démons se place entre la divinité et riuimanité ! — Quelle puis-
(l; De hide etOslride., 'M\\ W. \\M ; De Defecla oraculoruin, \l\ . ii7 C. ("2) De Defecla oraculoruin. \, 4iiF.
(3) J.-A. ilii.i), op. cit.. p. HOO. n. f.
(4) De Defecla orncalorunt. \\\ . il7 BC
(5) Qua'sliones grcecic. \ III, J'JJ B.
(6) De Defecla oracalorani, \\l, 416 E.
sauce a-t-elle, lui dis-je ? — Elle sert d'interprète et de canal pour transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux, aux uns les prières et les sacrifices, aux autres les ordres et les récompenses (1). »
L'origine de cette croyance est orientale, soit qu'elle vien»c des mages de l'école de Zoroastre, soit de la Thrace où Orphée l'aurait enseignée, d'Egypte ou de Phrygie (2). Plutarque. s'arrête de préférence à la première hypothèse, et il analyse assez longuement la doctrine de Zoroastre, (jui oppose entre elles deux forces, l'une bienfaisante et l'autre malfaisante, mais égales et toujours en lutte (3). Celle des Chaldèens ne s'en éloigne pas beaucoup (4). Mais les Grecs n'admet Uni point cet étrange équilibre, sauf exception pour certains physiologues, Heraclite d'itphèse, par exemple, dont on a voulu rnp{)orter la célèbre fornude : -ôÀsao; Travxiov Tra-r^p cà la lutte entre le bon et le mauvais principe. Pour Plutarque, Ormuzd est victorieux d'avance : et d'ailleurs le condil n'est pas entre démons et dieux, mais entre bons et mauvais démons.
(( Chez Macrobe, dit Doni Calmet, les dieux sont nommés daéwones, (Vuu nom grec (\u\ signifie roniKiis.sdiils, j)arce qu'on suppose (fuils connaissent l'avenir (5). )> Cette exj)licalion est visiblement trop étroite. Mnis (pie l'on veuille, avec M. Hegnaud (6), faire de ce terme uu doublet de Sarjawv ( intelligent) et le rattacher à 0X0) (briller), ou bien avec Pott (7), à un autre sens de ce verbe : couper, donc : partager, distribuer, il n'impliciue, à coup sûr, aucune idée péjorative (8).
(1) Banquet, t>0-2E. Cf. Dion CmasosTOME, \XV (-eg\ tou oau-ovoç). C'est une sorte de leeon, où l(^ nuiîlre, voulant expliipier à son diseiple le sens *d'cùi?a';j.N>v, envisage c<' qu'il faut entendre par oa a'.)v. il définit le démon : TÔ xcaToCv s/aaioy, /al xaO' ov Tf, to)V àv'^p(Ô7:o)v Éy.aaTOç... /ai rç^âiiov oaa av roxTT'it... Mais, si le démon a«zit du dehors, ce pourrait être simplement uu hoiurne d'iuie puissance exeeptioini<lle, comme Lveuriru(\ Pisistrate, Thémistoele, IVrielès ou Xuma. La conclusion mamiue. — Le même auteur, dé\el(»ppaut le paradoxe stoïcien sur lebonlieur du sage (Wlll ), sedemande s'il peut y avoir de mauvais démous et reste indécis. Ailleurs, enfin, il range parmi les démons différentes passions, la volupté, ravaric(\ lambitiou, mais aussi la sagesse (1\. Diixjcnc el Alexandre . Ci. Wkil, arl. cil.
cl) De Defecla oracnloruui. \. tl,-) L.
(:-i) hr Iside ri (Ksi ride. XL\ I. :U\[) K.
(4) ihid.. \L\11I.:-{7UIJ.
(b) Dissertation sur les apjHirilions... Paris, De Bure, ITiG, p. "iOS. Cf. Cru I y le, 8il8 H.
((il Le DaiuKin (Histoire d'un mot et dune idéoj. {Revue de riiisloire des religions. I. W , pp. 158 sq.) (V) Ihid.
(8)1) après Kuskiu:. Préparation évan<iéliqae. IV. 5, ^a-'arj^v viendrait de OÊtaaiv£tv. Cette interprétation est visiblement malveillante.
Homère, d'après Plutarcfue, einploiolos doux termes, 5x';j.o)vet Oso;, indifféremment (1) ; il confond sous le même vocable les dieux, les bons et les mauvais génies, voulant par là montrer la complexité de la nature des démons (2). M. liegnaud précise ces indications en observant que oafawv est moins fré(iueut cpie Osd; et paraît correspondre à une théorie monothéiste, la divinité apparaissant comme la cause de toutes choses, et en particulier du bonheur et du nudheur des hommes ; d'où le qualificatif eù^a-aojv. Grammaticalement, n'ayant qu'une forme pour le masculin et le féminin, il p(Mit. au contraire, de Oeô:, s'apj)li{iuer à toutes les divinités (.)).
Du commentaire ingénieux et al)()ndant que M. 11. Monin a donné des divers passages de Y Iliade où le terme de ox^jwv est enq)loyé, l'on peut conclure qu'aucune différence de sens n'est encore perceptible entre oa-aw-/ el Ocô; (l). J'entends : aucune diflérence essentielle. On j)()urrait, à la rigueur, saisir une nuance, et supi)oser qu'en certains cas oa-u-wv représente plutôt la divinité dans ses rapports avec les hommes, notamment (piand elle excite Us passions (5).
Avec Hésiode, le sens du mot oai'atov change décidr nient. « C'est le ])remier, dit Plutarcjne, (pii ait distingué, de façon claire et défmie, quatre espèces d'êtres raisonnables : les dieux, puis les démons, (.{ui sont nombreux et bienfaisants, puis les héros, enfin les hommes, les demi-dieux étant rangés |)armi les héros (f)). 11 paraît faire sienne cette classification (7), qui, complétée par ladjonclion des animaux, lui permet d'élever le chiffre des espèces animées au nombre sacré cinq (8).
Le rôle des démons chez Hésiode est, en eiïet, essentielh'inent bienfaisant, a 11 v a, dit-il, sur la terre nourricière, trente mille immortels, chargés par Zan de garder les hommes mortels. Ils surveillent les procès et les œuvres méprisables ; et, vêtus d'nir. ils errent de tous côtés sur la terre (9). »
(1) De Defecfii oraculoriim, X, 415 A.
(-2) De Iside el Osiride, WVI, HGO F. — D'jipivs M. nuriu't, le sens primitif de Ôaafov est (( destin. » « tû//, est la forme iiKtividiifllcde oaîjx'.ivo ^ \iin>re de In Philosophie (jrecque, (rad. fnuK.'aisc. i'ayot. I!M^. p. lo8, note.
(;-îj Cepoiidaiit II. Moiiin cf. injni) fait observer (|ii'on lit dan- VlUnde,
(Vill, 7) : Or;).cta 0£o:.
(4) De Unitiile reli(jioni)i Ifomericrv in Iliade. Paris. Hachette, 1884, pp. 'M)-Hti.
(5) Dans deux dos citations (pie Plutarquc donne d llt)mèn' à propos des démons, ce n'est pas le snbstantif oaiu'ov ([ui fignre, mais l'adjectif dérivé 8a'.;j.>v'.o; {De Iside el Osiride, WVI).
(6) De Defectn oraciilorinn. \, 415 B.
(7) De £'. nptid DrJphos, Mil, MH) E.
(8) Ihid., Xlll, :{l)l) E.
(9) Travaux el Jours, ^2o3-"2oo.
fé^m
LES DEMONS
Ces £tardiens de la justice ne sont autres que les démons, comme on le voit en un autre passage (l).Les hommes de l'âge d'or, dont la vie ne fut (prune fête et la mort un assoupissement, sont devenus, par le conseil du grand Zan, des dénions augustes qui habitent la terre, gardent les hommes mortels et dispensent les richesses ; telle a été leur récompense royale (2). Il n'y a donc pas, à vrai dire, de diflérence de nature entre les démons et les héros. Ceux-ci sont la race divine du cpiatrième âge, les grands batailleurs de.Thèbes et de Troie. Séparés des hommes, ils habitent à jamais les îles des bienheureux, le long de F Océan aux profonds tourbillons (3). Leur félicité est parfaite ; mais la mort a marqué le terme de leur activité.
Plutarque a subi l'influence de cette doctrine d'un poète quasisacré, et la succession des âges de riuimanité ne diffère pas i)our lui de ce qu'elle était pour Hésiode (4). Mais, cédant encore à son besoin de stinuder la vertu, de montrer à l'homme un but toujours ])lus haut et j)lus noble, de l'encourager au bien par la promesse de récompenses incomparables, ménagées savamment aux stades divers de son amélioration, il refuse d'admettre que la hiérarchie divine soit une fois pour toutes établie, (pie ses rangs glorieux ne puissent plus s'ouvrir à de nouveaux mérites, a D'autres supposent dans les âmes le même changement (|ue dans les corps. Comme on voit de la terre l'eau sortir et l'air de l'eau, et de l'air, le feu, la nature étant toujours portée vers le haut, ainsi les âmes des meilleurs d'entre les hommes se changent en héros, et de héros en dénu)as. Quelques-unes, au bout d'une longue période, purihées pleinement par l(Mirs mérites, ont été associées à la divinité (5). »
11 prend cette opinion plus fermement encore à son compte dans la vie de Homulus (G), et il insiste sur ce point (pie l'âme seule, débarrassée du cori)s, (pii retourne à la terre dont il sortit, participe à la béatitude. Mais il ne paraît pas se douter qu'en admettant cette apothéose des hommes, il fait une concession bien grave au système impie d'Évhémére, car si les derniers venus d'entre les dieux se sont rendus tels, grâce à leur vertu, pourquoi n'en irait-il pas de même des premiers ? Il ne songe pas davantage qu'il a l'air d'abonder dans le sens des stoïciens, qui voulaient qu'un vrai sage fût l'égal des dieux.
(1) Voir les Travaux et Jours, édition de M. Mazon (note de la p. 72).
( 2) Tra vaux el Jours, 121-1 23 .
(3) Ihid., irJt-iOS.
(4) Thésée, V, i), 3 C.
(5) De Defrrtu oraniloruin, X, 415 B.
(6) Ronuilus, XXVHI, 18, 35 KF.
LES DEMONS
lOS
Enfin, qne devient son monothéisme, affirmé si solennellement ? Ici la contradiclion n'est qn'apjiarente. En réalité, cette participation à la puissance divine, étape suprême de riiumanité sans cesse en voie de perfection, n'est qu'un privilège, une grâce venant du seul vrai Dieu, cpii, par son unité, son éternité. dé])asse infiniment ceux (pfil daigne élever à soi, mais dont la nature reste irréductihle à la sienne.
Des exemples illustres attestent la vérité de cette croyance : « Isis et Osiris,(pii n'étaient d'abord (pie de ijons démons, lurent^ par leur vertu, changés en dieux, comme plus tard Héraclès et Dionysos. Aussi rec^-oivent-ils à la lois les honneurs rendus aux dieux et ceux que l'on rend aux démons : car ils ont partout un très grand pouvoir, mais principalement sur la terre et sous la terre (1). ><
Cédant au préjugé qui faisait considérer les tiaditioiis de lÉgypte comme passant de beaucoup en antiqnité celles des autres peuples, Plutar(pie ici semble admettre l'antériorité d'Osiris sur Dionysos. Mais, dans un autre passage, il proclame l'identité de ces deux divinités (2).
Il n'épargne pas toujours à linventeur de la vigne d'ninoeentes plaisanteries. Mais il le regarde, ménn^ alors, comme un (h' nos bienfaiteurs et il lui témoigne les égards que les Delphiens, plus que toute autre nation, devaient à celui cpii i)artageait avec A])ollon la protection de la ville sainte. 11 ne niaïupie pas de rappeler son rôle dans l'inspiration, soit prophétique (3), soit tragicjue (i). Assez sobre de détails sur sa légende, il tic croit pas, conmie Diodore, à l'existence de deux divinités de ce nom ; l'apiiellation de Zagreus, que l'on attribuait à nn premier Bacchus, fils de Zeus et de Corê, ne lui paraît pas antre chose ^qu'un surnom du Bacchus unique. Le dieu florissant de jeunesse, qui, sur ses pas, entraîne les Ménades agitées d'une joie furieuse, mais qui sait aussi révéler à son fidèle Eschyle comment la fatalité sème les crimes et défait les empires, — ce dieu, le plus sage et le pins fou, parce cpiil a connu toutes les ivresses du savoir comme celles de la jiassion, a reçu des a])pellations mystérieuses où s'expriment ses vertus contradictoires.
Il est le taureau, parce qu'il inventa les semailles (5), Zagreus parce qu'il prend sa proie vivante (6) ; Nyctélien, parce qu'on lo
(1) De Iside et Osîride, XXVII, 361 E. (^2) Ibid., XXMV, 'M\'A).
(3) Ded apnd Delphos, I\, 388E. Cf. Symposiaca, VIT, 10, 2, 7t6 H.
(4) Ibid., 715 D.
(5) (Jiuvstiones grœcœ, XXXVI, 299 xVB.
(6) De £•- apnd Delphos, IX, 389 A.
fête la nuit (1) ; Isodète, parce qu'il répand ses dons avec égalité (2) ; Phléen, parce cpie sa vigueur ne fléchit jamais (3) ; il est celui qui délivre et cjui délie (1), le bon médecin (5), le sage conseiller (6). Il n'a rien d'efléminé (7) ; sa jeunesse a recherché le l)ruit des. armes, et sa prudence égale son courage (8). 11 a triomphé de la mort en ressuscitant après son sup])lice,et de la nature en montant au ciel, où, par la suite, il a tiré sa mère, quoique mortelle (9).
S'il a pu s'élever de la sorte, pourquoi ne ferait-il pas participer à son bonheur ceux qui l'aiment et l'honorent ? 11 ne cesse de protéger les hommes au delà même de l'existence terrestre, mais alors Plutar(pje incline à croire, avec Heraclite, qu'il prend le nom d'Hadès (10). Cette assimilation surprend à première vue, nulle divinité n'étant plus eflrayante, et, si l'on en croit les poètes, plus hostile aux mortels que le roi des enfers (11). Xlais ce roi « est un dieu ou ])lutôt un génie préposé à la nature, où se succèdent constamment la mort et la naissance (12) )\ Or, la vie douloureuse puis triomphante de Dionysos, nest-elle pas l'image de cette révolution ])erpétuelle ? Hadès a pour escorte le silence et l'oubli (13); mais Dionysos est le flls de l'oubli (1 1) : c'est du séjour de l'oubli qu'il a pris son vol vers l'Olympe (15). lladès, au surj)lus, et nous le savons (16), n'est point le g(MMier sond)re et inflexible dont la poésie, surtout chez les Latins, a fixé l'austère visage. Platon veut que son nom signifie (( le lils de la (.onq)assion, et que ce dieu soit facfle pour son entourage (17) )^ Humain, sage et riche, il n'a besoin de barrières ni de
:\) De £•: npud Delphos, I\. 380 A.
(-2) Ibid., 389 A.
(3) Symposiaca, V, 8, ^i, 683 F.
(4) ibid., I, I, 2, 6!3B.
(5) Ibid., m I, 3, 641 A.
(6) Ibid., \il, 9, 7UC.
(7; Cependant, Laniprias (Symposiaca, IV, 6, 3) rapporte l'opinion de ceux qui coiifoiidcnt Ditmysosavec landrogyue Adonis. Il ajoute (prelle est confirmée i)ar la similitude des deux cultes. Mais il parle aussi d'une autre tradition, suivant laciuelle Adoins n'aurait été que le « niigniui » de Dionysos. On connaît l'iioneur de Plutanpie pour Adonis. II ne signale donc l'assimilation de ce dieu à Dionysos qu'à titre de curiosité archéologique tOTl B;.
(8) (Jiia'slioiies fp\TC,T, LVI, 303 D.
(9) De sera numinis vindirfa, WIl. 566 A yU)) De Iside el Usiridr, \\\ 111, 302 A. (II ) De d apnd Delphos, XXl, 394 A.
(Pi) //>/(/., 394 A.
(13) Ibid., 394 A.
(I4i Symposium. Ml, 5, 3, 705 B.
(15) De sent mim. viiuL, WII, 566 A.
(Di) Cf. snprn.
(17) De Iside et Osiride, XXIX, 36^2 D.
chiens furieux pour garder les âmes sous sa loi ; car sa parole persuasive y suffit (1).
Il semble que Plularque se contredise en faisant i^rief à fléro- (lote (l'avoir ouvert, à propos de Dionysos et dl léracles, un avis assez voisin du sien. Le vieil historien, après avoir proclamé sa résolution de garder un silence religieux sur les choses divines, manque tout de suite à sa promesse. <( A l'égard (riléraclrs et de Dionysos, il déclare, sans tant de circonspection, (jue ceux (i'l\gy|)te sont bien des dieux, mais cpie ceux de Grèce onl \iiilli dans la condition humaine. Cependant, il dit que l'Héraclès égyptien ctait au rang des dieux du second ordre, et Dionysos, du troisirinr : rnr ils ont eu un commencement et ne sont pas éternels, il pioclanic pourtant leur divinité ; mais les nôtres, (pii sont mortels tl de simples héros, il veut (fu'on leur olTre des libations et non des sacrifices comme aux dieux (2).
Plutarque se laisse-t-il. en la circonstance. alKr à son aversion bien connue pour renneini de la Héotie ? Pas tout à f;iit. Son nniourpropre national, et son besoin de logicpie aussi, nous lavouerons, s'irritent de voir refuser aux dieux de son j)ays les honnt ins ipie l'on concède à leurs homonymes étrangers, dont ils ne difTeronl ni par leurs vertus ni par leurs attributions. En outre, il n'admet pas que l'origine de Dionysos et d'Héraclès puisse faire tort ;i leur apothéose.
Il ne se contredit pas davantage en parlant, au ménu^ endroit, des contes et des vantardises des b'gyptiens, malgré sa vénération pour leurs institutions icligieuses. Il vise alors k-s croyances grossièn^s (hi peuple, dont il ne puv]c pas avec moins (]c méjiris. dnns le traité d'Isis cl d'Osiris : « Tu suis Incn (pie mes récits ne lesseniblcnt î)as à ces fables maudites et à ces fictions vides, comnu- en inx lideiit les {)oètes et les logograplies, (jui tissent des récits aussi (ii'[)()Li!\ us de solidité (jne des toiles d'araignées (3). )^
Tous les démons ne parviennent pas à un sort aussi Ljloricnx (jue celui d'Héraclès et dr Dionysos. Il vu osl dr nialfaisaids *l (Tinlnrtunes (pi'Iùnpèdoele nous montrr exilés du ciel, iiraiil de nnuide en monde, rejetès de la mer à la terre, et de la terre an soleil, incapables de trouxer une retraite sûre (1). (lar ces êtres sont laillibles, sujets à nos vices, à nos passions et, par suite, à la disgiAee di's dieux.
• (1) De Superstilione, Mil, 171 1).
(2) De ilerodiAi MnU<inihih', \\\\, 8o7 D.
(8) De hide et (),^iri(U\ \\. "258 KK. — Le mépris de Plntarque [)onr les logogra[)l»es vient p<'iit-ètrc de ce qu'ils avaient été les précurseurs d'Kvtiémère. Cï. Dlmkril, op. ril.
(4) De vUnndo ;vre alieno, \ll, 8H0 F.
LES DEMONS
C'est peut-être à l'un d'eux qu'il faut rapporter la légende de l'exil d'Apollon chez Admète, hypothèse d'autant plus vraisemblable, (|ue certains démons reçoivent des noms empruntés aux dieux mêmes, et sans avoir aucun rapport avec ceux dont ils tirent leur appellation. Il y a, par exemple, un Apollonioset un Dionysios tout à fait indépendants d'Apollon et de Dionysos, maià qu'une quasihomonymie peut avoir fait confondre avec ces dieux (1).
î.es démons sont assez souvent chargés de missions délicates. Il en est ({ui, dans une île bretonne, gardent Cronos, prisonnier de Zens. Deur vie s'y écoule paisiblement ; ils se montrent volontiers aux hommes et causent avec eux. Le dieu dont ils sont restés les amis, connue au leinps de sa puissance, n'a pas d'autre lien que le sommeil où Zens l'a plongé. Couché dans une grotte sur un lit de pierre, mais (jiii semble d'or, il ne laisse pas, tout en dormant, de goûter à l'ambroisie (pie des oiseaux lui apportent. 11 voit en songe les desseins de Zens ; et ce que les démons en saisissent, d'après les propos echai)pes de sa bouche, leur permet de faire aux hommes des révélations (2). Si lun des principaux d'entre eux vient à mourir, (ralTreuses tempêtes signalent sa fin, alors (pi'une bonace persistante annoncera celle du grand Pan.
Cet épisode a valu bien des railleries à Plutarque. Il est, en effet, l'un des exemples les plus frappants de ce goût du merveilleux (jui caractérise sou epocpie. Observons toutefois (pi'il ne le ])reud pas absohinient à sfin compte, car il le fait raj>porter une fois par Demétrius, une autre, par S\!la. Ni !e sonmieil de Cronos ni la prison où Zeus le tien! ne penveiit aisément se concilier avec la thè<dogie si haute, et dis(uis même si rationnelle, de Plutarcpie. Il n'a pas voulu saciilier un récit lantastiipu' : c'est (pie l'efTet sur le ])ul)lic était sûr, et (|n"iin |»hilost)pht' même n'est pas auteur impunément.
Ce n'est i)as daxanlage de première source (]ue Plutar(pie rapporte lepisode fameux de la mort du grand Pau. Ce récit est fait par Philippe, (pu le tient d'I^pitherse, grammairien habile et père du rhéteur bLinilien.
Epil herse, allaid eu Italie, s'était embarqué sur un vaisseau chargé de passa.uers el de marchandises. Un soir, non loin des îles Kdniiades, le vent cessa tout à coup el le courant porta le navire dans les parages de Corcvre. Presifue tout le monde était encore debout ; et beaucoup, après le repas du soir, étaient restés à boire. Soudain, une voix (pii venait de la terre appela Thamous par trois fois. Ce
(1) De Defrrtu oranilorum , \\1, 4'1\ E.
r2) De DeJ'eclu uracuhrum, Wlli, 4:20 A ; De Facie in orbe Lunœ, \XV1, 94-2 A.
Thamous était le j)ilotc, un l^i^y|)lien, dont la i)lui)art des passagcrs: ignoraient le nonu Au troisiônie a|)|)el, il demanda ce qu'on lui voulait. La voix mystérieuse devint plus forte et répondit : « Lorsque lu seras à la hauteur de Palôdès. annonce que le tjrand Pan est mort. >►
Tout le monde fut terrifié et l'on tint une sorte de conseil ))our décider quel conq)te il faudrait tenir (Tune prescrijition si étrange. Le |)il()te lui-même déclara qu'une fois à l'endroit indicjué, s'il y avait du vent, on passerait outre; dans le cas contraire, il .saccjuitterait de la mission. En vue de Palôdès, le vent tomba pour la seconde fois : alors, de sa proue, Thamous, tourné \rrs la terre,, s'écria : « Le grand Pan est mort ! » Vn immense gémissement accueillit ce message.
L'IÙTipereur, c'était alors Tibère, manda le pilote auprès de lui pour entendre de sa l)ouehe le détail de ce fait surprenant. Puisil consulta les « philologues i\ nombreux dans son (>nt mirage, qui émirent la supposition ([uv ce Pan était le lils d'I termes ri dv Pénélope.
(' Tel fut le léeit de Philipj)e, confirmé ))ar j)lusieurs des assistants, qui l'avaient entendu faire à Lmilien dans sa virillrsse (1). » Peut-être le témoignage d'un rhéteur et dun grannnairien i't;nt-iU en la circonstance, beaucoup moins décisif que celui d'un illcllré quelconque, incapable d'imaginer de si belles choses. -< Si (''(.'t aient des hommes célèbres qui racontassent ces merveilles, dit lîossuet en une autre occasion, le monde croirait aisément (pfils voudraient se faire un nom par leurs sublimes visions (2). »
Bien diflérent de Bossuet, M. Salomon Beinach juge, au contraire, irrécusable rafïirmation de deux professeurs. 11 ne met donc pas en doute l'exactitude générale du récit d'Liiitherse, dont il propose une exj)lication aussi neuve (priiigénieuse. Hiamous ou Thammou/, était, comme on sait, le nom syrien dAdonis, dont ou pleurait la mort avec tant de solennité. Le i)ilote égvptien, qui^ par une simple coïncidenc<\ portait précisément vv même nom^ aura cru iju'on rap[)elait. Lu n'alité, 1 hamous était un nominatif, répété tnns fois, comme il arrivait souvent dans les formules religieuses, et il avait pour apposition réî)ithete do -x^'xÉy-x;. Los i)assagers auraient donc ponu simplement l'écho d'une lamentation rituelle sur la mort d'Adonis (A).
Cette interprétation séduisante rentre bien dans le svstème de l'éminent arcliéol(>gue, d'après lequel les rites préexistent aux
\{] De Defecln ora^'iilorum, \\U, [\9E. (-2) Élêvnllons sur les mystères, \ll^ semaine, !()« élévation, (i-^j ^Ai.oMON Ukinacii, Ciilles, Mythes et Reli(jLons. Paris, Leroux, 1904- 19i:^, t. III, pp. 7 à i:>.
LES DEMONS
mythes. Mais elle restitue de façon légèrement arbitraire le texte de la phrase entendue par le pilote et les passagers, puisque ]\1. Reinach rejette a priori l'injonction faite à Thamous d'annoncer la mort de t^an, une fois en vue de Palôdès. Or, c'est précisément cette injonction (pii, d'après IMutarcpie, émeut les assistants et leur fait prendre une délibération collective. Grammaticaloment, on ne s'expli(pie pas (pie l'épithète de TravaÉYxç n'ait pas été répétée trois fois, comme le substantif auquel elle est censée servir d'apposition, et, d'ailleurs, il n'y a pas d'autres exemples de cette épithète a])pli(piée à Thammouz.
I lisloriquoment, rhyj)othèse de M. Reinach permettrait de placer l'épisode merveilleux à la date même où l'on commémorait la mort d'Adonis, vers le solstice d'été. Cette coïncidence n'avait donc frai)i)é personne ? L'équipage, les passagers et l'entourage lettré (\v Tibère ignoraient tout d'un culte si populaire et si répandu ? Pareille ignorance est j)eu vraisemblable. 11 nous paraît que, si d.ans le temps j)réciséiuent des fêtes d'Adonis, était venue du rivage une phrase aussi nette cjue celle-ci : «Thammouz le grand est mort, » nul ne se seiait mis en frais d'imagination pour l'expliquer. Lu tin, M. Salomon Beinach se fait à lui-même l'objection qu'il est un peu surprenant (pie les adorateurs d'Adonis aient parlé syrien et grec à la f(ïis : n'ai)polaiont-ils pas leur dieu, dans la circonstance, Thammouz-Panmégas ? 1mi somme cette interprétation, tout en n'expli(juant (pi'une partie de la légende, comporte bien des dithcultès.
.Mais Plutar(iue tenait-il beaucoup à nous faire admettre la véracité de ce récit ? On a cru longtemps que la topographie de Palôdès <?tait aussi vague, du moins, que celle de l'île de Panchée. Si l'on s'est avisé de nos jours que ce nom désigne le port de Buthrote, en l'ipire, voilà sans doute une objection levée. Mais notre auteur ne songe même pas à résoudre une contradiction évidente, celle de la dénomination de grand, donnée au démon disparu, avec l'explication fournie par l'iMitourage lettré de Tibère. Comment le grand Pan serait-il le même personnage ([ue le lils ()l)scur d'Hermès et de Pénélope ?
1 '.n y regardant de plus près, on s'apercevra que l'idée même <lo la mort d'un démon est en désaccord avec la doctrine traditionnelle, leprise par Plut arque, sur la nature de cette catégorie d'êtres. D'après Hésiode, les démons sont devenus tels précisément parce (pi'ils sont nu)rts en tant (priionmies. Depuis lors, u vêtus d'air », ils se transj)ortont de tous côtés aussi rapidement qu'ils le veulent. Ils sont exactement de purs esprits. Conuiient mourraient-ils déf>ormais, puisque l'àme est immortelle ?
Ici encore, nous nous garderons donc de croire que Plutarque
ait })ns à son conii)te une léi^onde curieuse dont il n'a pas eu le counîi^e (le se priver. Abstraction faite des deux contes nier\eilleux que, par une liction fréquente dans l'antiviuité, rajqjorlent des j)ersonnages authentic{ues et dûment qualifiés, s;i llièse sur la nature et le rôle des démons est extrêmement nette. Déifa^és des besoins naturels, mais soumis aux passions humaines, ces esi)rits intermédiaires entre riiomme et Dieu subissent un temps d'épreuve, (pii se terminera par leur disgrâce ou par leur aj)othéose. L'idée cpii prévaut toujours est celle de la responsabilité morale et de l'accroissement possible des mérites à tons les degrés dv roire.
Parmi les démons (pii ne peuvent jamais s'élever à la gloire divine, Plutar(pie [)lace les Sirènes (1). Ce ne sont {)as les séihiisantes ennemies de l'humanité ipi'a peintes Homère. Leur chant, comme l'indicpie Platon, ne conduit pas le voyageur à sa perd' ; il inspire aux âmes des morts l'oubli de tout ce qui est mortel e! la pnssion des choses célestes ; c'est grâce à elles ([ue ces âmes, pleines de joie, s'associent aux révolutions des mondes (2). L'écho alTnibli di" cette mus cjue divine suflit pour réveiller en nous le souvenir d'une beauté que nous ne connaissons plus et nous fait désirer de ronipie les liens du cor|)s.
Il faut sans doute mettre au nombre des mauvais démons ce BouI)rostis à qui les gens de Smyrne immolent un laurean noir (.'»)•
l'y[)hon, (juc, par une métathése hardie, l'on a confondu parfois avec Python — rennemi de Phébns comme Sel lest d'Osiris — • témoigne, par sa déchéance, de la justice des dieux (1). 11 est le démon proprement dit. (jui s'oppose au princii)e du bien (')).
Une difliculté surgit toutefois à son sujet, car Plutarcpu', nprés avoir paru l'assimiler à Pluton (()), déclare à la lin (pie ce dieu si doux n'est autre qu'Osiris (7). Kst-il égaré par sa fureur de .syncrétisme ? Hésite-t-il entre les deux identitlcations : ryi)hoii-l ladés, Hadés-Osiris ? Ou |)lut()t ne faut-il [)as cr(»ire qn'n son insu, et malgré (fu'il en ait, sa j)ensée revient ipiekpiefoisà cebesoin profond d'unité du génie grec, exj)rimé si nettement par Sociale au début du Phcdon ? - « Dieu, voulant concilier les jirincipes en conllit, attacha Lextrémité de l'une des chaînes à celle de l'autre (8)... >- I^uripide,
(1) Symiiosiacn. I\, li, 5, 745 C.
(2) Ibid., I\, i;, (i, 7t5E.
('S) IbicL, VI, 8, :>, 61)4 A.
(4) De hide el Osiride, \X\, 302 E.
(5) //>/(/., \L\, XbM, :%\)\.
(6) Ibid., XLMII, 370 C.
(7) Ibid., LWMII, 3S-JE.
(8) Phédon, 60 C.
LES DEMONS
lui aussi, refuse de croire que le mal soit séparé du bien ; c'est leur mélange qui produit un état relativement heureux (l).
l-jupédocle veut (pie cha(pie homme ait à ses côtés un bon et un mauvais génie. Plutarcpie accepterait volontiers cette opinion, mais au sens symbolicjue (2). 11 met toutefois en scène un de ces mauvais géiii(>s, celui de Bru tus. On connaît cet éj)isode qu'il a su traiter avec autan! de vigueur que de sobriété : « C'était au plus profond de la nuit, la tente était faiblement éclairée, et tout le canq) était plongé dans le silence. Hrutus calculant et méditant en lui-même crut s'aj)ercevoir (pie (piehju'un entrait. lU'gardant à l'entrée de la tente, il voit une ligure terrible et insolite, une forme étrange et épouvantable, ({ui se tenait debout prés de lui. 11 osa lui demander : « Qui donc es-tu, homme ou dieu, et cpie veux-tu pour venir me <( trouver ? » Le fantôme répondit : « Ton mauvais génie, Brutus ; ({ el lu me verras à Philippes. » P^t P>rutus, sans se troubler : « Je « te verrai {'A) ! »
On prétendit (pie la même apj)arition s'était présentée à Brutus après la nurt de Cassius, mais cette fois en silence. Plutarque ])araît mettre ce fait en doute (4). On trouve, d'autre part, chez Valere-Maxime, (pii, dans sa crédulité, n'aurait pas manqué de rapporter la vision de Brutus, pour peu que le souvenir s'en fût conservé réellement, un récit tout à fait analogue, et qui pourrait bien él re la source de celui-ci. Cassius de Parme, réfugié dans Athènes après la bataille d'Actium, voit une nuit, mais à l'état de veille, un fantôme. Il lui demande, comme Brutus : « Qui es-tu ? » Et, encore comme à Brutus, le fantôme répond en grec : « Ton mauvais génie (xaxooxitjLO)v) (.")). Cassius est, en ellel, mis à mort peu aj)rès.
Le nom de Cassius facilitait une confusion d'autant plus naturelle que le vulgaire attribue plus facilement des visions ou des révélations aux grands personnages qu'à des partisans obscurs. Et comment s'étonner (jue les dieux prissent assez d'intérêt à la guerre dont dépendait le sort de Bonie, i)our en annoncer l'issue par un messager secret ? Cassius de l^arme a donc pu céder son rôle au meurtrier de César, beaucoup plus fameux ; mais comme les opinions bien connues de Cassius ne ])ermettaient guère de le prendre l)our un visionnaire, c'est à Brutus que l'on aura fini par attribuer
(I; l>f' TrantiuiUHdlc animi, XV, 474 A. (:>) Ihid., 47; h.
(8) Bnifu,-^. XWVb 1000 EF.
(i) Ibid., XLVill, 1006 F.
(^)) I^LUTAUQUE : 6 oô; 7.axô; oa-a'jjv. — Cf. VALi:ui:-MA\iME, 1, 7, 7 {RoiiLdins).
Tapparition. Il semble bien que Plutarqiie, en la rapportant, ait surtout en vue de dénoncer, une fois déplus riinpiété de ces épicuriens, dont Gassius continuera de soutenir les doctrines, jus(iu'au moment où l'évidence le contraindra, mais trop tard, à se convertir (1).
Si le mauvais génie de Brutus ou de Gassius ne se manifeste qu'une fois, et si nous avons peu de lumières sur son rôle liahiluel, Plutar(.[ue étudie plus conq)laisamment un bon génie, le démon de Socrate. Ge démon lui fournit la matière d'une assez longue digression dans le dialogue célèbre (pii porte ce titre et dont le sujet véritable est, à vrai dire, le retour des bannis à Thèbes (2). Pnr une rencontre curieuse, la dissertation de Maxime de Tyr sur \c démon de Socrate ne tient guère mieux ses promesses, tant ce sujet attirait et embarrassait à la fois les Anciens !
Les documents que nous possédons sur le génie familier du maître de Platon et, j^ar contre-coup, de Plutanpie sont rares v\ pvu probants, si l'on en croit un érudit d'outre-Uliin, (pii confesse avec une motlestie remarcpiable : Dacmoniuiiu qiûd verc fuerit, confileor, nn/ue veleniin scripla salis cxplicare, neqiie reccntioruin inlevpnialioncs cvolvere alque explanare videri (3).
Victor Hugo qui, faisant un Eschyle a son image, pou\;iil hicn agir de même à l'égard de Socrate, dit tout simj)lemeut : « Preudre au pied de la lettre le démon que Socrate se supj)()se... c'est être dupe d'une métaphore ( l). > Ghercher à définir, siiuui le démon de Socrate, au moins l'idée qu'en avait le sage lui-méiuu, ne saurait être ni si compliqué ni si simple.
(( Si nous sommes impuissants à prévoir ce qui nous sera utile dans l'avenir, les dieux ne nous aident-ils pas, par le moyen de la divination, en expliquant à ceux qui les interrogent l'issue de leurs entreprises et en leur enseignant la façon dont elles pourront le mieux tourner ?» A cette question posée par Socrate, lailliydéme répond : a Pour toi, Socrate, ils semblent te traiter plus amicalement encore que les autres, ])uis(pie, sans même être interrogés, ils t'indiquent par avance ce qu'il faut fairt\ ou non (.')). »
Les relations du philosophe avec la divinité soni doue un fait bien connu de ses concitoyens. Et, suivant la reiuaupK' de M. lùigène de Paye, ces communications mystérieuses nnppnraissent pas, à proprement parler, comme un phénomène anormal, érhap-
(4) Brut as, XXXIX, 1002 V.
(-2; Cf. aussi Mcias. XIII, r;3^2 R.
(3) Balcrek, Proijraniine d'Oldenbourg, 1862.
(4) William. Shakespeare 1. Il : les Génies, 1).
(5) Mémorables. IV. 3. P2.
LES DEMONS
pant <à toute classifieation, mais simplement comme un mode de divination |)artieulier à Socrate (1).
Dans Platon, comme dans Xénophon, le sage appelle habituellement son oracle personnel xo oatuôv.ov. Mais, dans un passage connu du Phèdre, il précise le substantif que qualitie cet adjectif : ar,;j.£Tov (2). Faut-il donc sous-entendre partout r;r,[xûoy, comme y incline .M. llild ('A) ? Gomme Socrate a pu se servir parfois d'un terme vague et général à dessein, ce serait, croyons-nous, audacieux. Mais il est plus aventureux encore de traduire sans hésitation, comme on la presque toujours fait, cet adjectif neutre soit enq)loye substantivement, soit quali liant un substantif sous-entendu, par un substantif masculin, éveillant l'idée d'une j)ersonne distincte de celle de Socrate, comme « le génie, l'esprit familier, le démon ».
Sans doute, c'était une opinion accréditée, sinon universellement admise, (\uv ciuujue homme avait un génie cpii veillait sur lui. CJn peut le voir dans Ménandre (1). Pourtant les ennemis de Socrate estiment scandaleuse son obstination à se réclamer de la puissance (jui riuspiif. Lui-même, dans l'apologie platonicienne, déploie plus de subtilité que de bonne foi pour convaincre Mélétos qu'il croit aux démons, et, par consêcpient, aux dieux. S'il admet des choses demoniacpies (oa'.pLdv.a). cette ()])inion implicpie la croyance aux démons, et les démons sont les eid'ants des dieux. Gomment donc h' taxer d'athéisme (5)? Kemarquons ici (jue Socrate paraît confondre les démons et les héros, suivaid la teuflance d'Hésiode. Mais sa prêt«^ndne démonstration est-elle autre chose qu'un jeu de mots ? Il ne le send)le j)as. Gar on peut très bien admettre une puissance intermédiaire entre l'homme et Dieu sans se mettre en peine de déterminei' rigoureusement si cette puissance est exercée par des personnes conq)aral)les à nous. Lt, lorsque Socrate objecte à son accusntnnr qu'il serait aussi absurde de croire aux démons sans croire aussi aux dieux, {\uv d'admettre l'existence des mulets et Udu pas celle des chevaux et des ânes dont ils sont issus, ce rapj)rochenjenl ne dénote une foi ni très profonde ni très respectueuse.
In |Kii i)lus loin, Socrate en vient à justilier sa conduite politique. 11 explique son abstention des alTaires de l'État par l'int(i\rnt!oii (le cet oracle intérieur, (pi'il continue de ne î)as appeler
(i) ])r riiiflucncc (lu di'Fuon de Socrate sur sa peii.sée religieuse [Revue dr rilisl. <les fiel., t. XIII, [)[). i7 sq.). {^) Phèdre. l'rlW.
(3) Op. cit. '
(4) De Traïuiinllitale animi. XV, 474 B.
(5) Apologie, t>7 D.
un démon, mais « quelqut* chose de démoniacjue et de divin > (OsTov n xal oa'.;jov'.ov). u Je l'ai, (lit-il, depuis rentance, c'est une voix (|ui ne se lait entendre que pour me détourner de ce ({ue je suis sur le point de faire ; jamais elle ne me pousse à l'action (1). » Après l'arrêt, s'adressant aux juges qui ont voté son accjuittement, il parle encore de la puissance «livinatrice (r, e'-wOota aoi -/.avuxT) y, toî> Sa'.aovi'ou) qui s'opposait auparavant, dans les moindres circonstances, à l'exécution de ses projets, s'ils devaient mal tourner. Elle ne s'est pas dn tout manifestée cette fois i)our remj)écher, soit d'aller au tribunal, soit d'irriter la majorité par la fierté de son langage. Si elle Ta laissé courir au-devant de la condamnalion, c'est que la mort n'est jias un mal (2).
Cette occasion est la {)lus mémorable et la |)lus solennelle où Socrate ait fait mention de son oracle intérieur. Platon nous rapporte d'autres circonstances où la sagesse de ses inspirations éclate. C'est Timarque, empêché par le philosophe à deux reprises de sortir (car le signal accoutumé s'était produit), et lui échapj)ant en lin pour commettre un assassinat (3). C'est l'expédition de Sicile, dont Socrate annonce l'issue funeste (4). Au même endroit, il rappelle qu'il a prédit aus^i In défaite des Athéniens en lonie, et la mort du beau Sannion dans cette affaire (5). Il ex|)li{pie ailleurs (pie, la puissance mystérieuse (pii réside en lui (tô Yt^vo^evôv ;j.o'. oï'.ij^ôv.ov) renq)éche d'admettre auj)rés de lui certains des jeunes gens (jui vi:unent solliciter ses entretiens (6) ; elle l'a d'abord, par exemple, détourné de s'attacher Alcibiade (7).
Enfin, nous prenons le démon sur le fait lors(pril inspire à Socrate sa merveilleuse j)alino(lie du Phèdre sur l'amour. « Comme j'allais, mon ami, traverser le ruisseau, le signe démoniaque dont J ai 1 habitude (to oataov.ov t£ xal îiojOo; ^'^'.^ç^ry^^iyy* nr^\^vjj^ aot vi-^saOat)
s'est produit et j'ai cru entendre ('Éoo;' àxoocat) sortir de là, une voix qui ne nu^ permettait pas de partir avant de m'ètre purifié... (8) »
Le ternie aotôOsv, in(li(piant la provenance de la voix, serait assez propre à nous dérouter, si le verbe '£oo;a ne pouvait retomber à la fois sur aùtôOsv et sur àxoîiTa'. : la voix paraissait venir du dehors. En dépit de cette obscurité, ce passage est peut-être le
(1) Apoloyie, 31 D.
(i) Apologie, 40 A.
(3) Thèfiifes, 1^29 B.
(4j Ibid., 131 A.
(o) Ib'uL, 1:>8B.
(6) Théétète, ir;i A.
(7) le Premier Alcibiade, loc. cit.,
LES DEMONS
8) Phèdre, ^24JH(:.
plus précis de ceux où Socrate définit l'action de ce qu'on appelle son démon. Il n'est sûr, comme on voit, que de sa sensation tout au plus, et nullement des causes réelles où il faut la ra])porter. Plus exactement, il en connaît le principe : elle vient de Dieu, comme tous les autres signes prophétiques. Mais qu'une divinité spéciale y soit préposée, (ju'un génie particulier soit à son service personnel, il ne l'a jamais aflirmé ; rien ne permet de penser qu'il l'ait cru. Les partisans de l'opinion op|)osée nous objecteraient vainement les endroits où le sage j)arle de son dieu (6 Oeoç) (1). Ni pour Socrate, ni pour Platon, ni ])our personne, 6ebç n'est synonyme de oatjjojv. Le Dieu dont parle Socrate est celui de tous les hommes ; il n'a jamais eu In prétention d'en avoir un pour lui seul.
Xéiiophou nous dit peu de chose du démon. Il iiidi(pie brièvement que Socrate invitait souvent ses disciples à faire telle chose, à se garder de telle autre, suivant les indications préalables de son oracle intime. Ciu.\ qui lui obéissaient n'avaient qu'à s'en louer, les autres déploraient plus tard leur imi)rudence (2). 11 n'y a pas lieu de s'arrêter à la légère contradiction que cet exposé présente avec celui de Platon ; comme Xénophon n'iiidiciue aucun des ordres positifs qu'auiait donnés la voix et que les renseignements si précis de Platon ne permettent pas le doute, libre à nous de croire que l'auteur des Mémorables cède simplement au désir de bien balancer sa phrase.
Si Ton reprenait une à une toutes les interventions du prétendu démon, l'on s'apercevrait sans doute que, dans chaque cas, elles peuvent s'exi)li(pier de la façon la i)lus naturelle. 11 n'était pas nécessaire d'être prophète pour avoir une opinion réfléchie sur l'issue fâcheuse qu'auraient les ambitions lointaines des Athéniens, et, par suite, annoncer la débâcle de Sicile. Et comment s'étonner qu'un observateur tel que Socrate, un homme qui s'était toujours entouré de jeunes gens et savait lire sur leur visage, ait, aux seules allures de Timarque, deviné qu'il avait de dangereux desseins en tête ?
Il est donc superflu de .se demander si Vespril de Socrate était un bon ange, comme Dom Calmet voudrait le croire (3) ; ou bien
(1) Cf. notamment Le Premier Alcibiade, loc. rit.
(2) Mémorables, I, 1, 4.
(3) (( Je ne sais si Ton doit riK'ttr*^ l'esprit de Socrate au nombre des I>on s esprits, puistnie Socrate était un païen, (jui ne connaissait ni le vrai Dieu, ni ses anges : il avaiirait (jiie. dès sa jeunesse, il avait un génie qni le suivait et le détournait de l'aire ce qui n'était ni juste ni avanlagenx; mais cet esprit ne lui inspirait pas ee qu'il eiU dû faire; seulement il l'empècliait de faire certaines choses... » (t). Calmet, op. cit., p. Gi.)
un mauvais, comme Voltaire Tinsinue par manière deplaisanlerie(l). iM. Fouillée nous paraît avoir tranché la question en disant simplement : (( Il (Socrate), était trop pénétré de romniprésence divine pour ne pas croire à une sorte de grâce nuturelle accordée aux âmes vertueuses, et le spontané était pour lui le divin (2). » Nietzsche, allant plus loin dans l'analyse, insiste avec autant de force (jue de clairvoyance sur le caractère négatif des inspirations démoniaques. Il en prend texte pour montrer où réside la véritable anomalie de cette figure exceptionnelle : « Un phénomène étrange (|ui nous est parvenu sous le nom de « démon de Socrate », nous permet de voir plus au fond de la nature de cet homme. Dans certaines circonstances lorsque l'extraordinaire lucidité de son intelligence paraissait l'abandonner, une voix divine se faisait entendre et lui j^rètait une assurance nouvelle. Lorsqu'elle parle, toujours cette voix dissuade. Dans cette nature tout anormale, la sagesse instinctive n'intervient (jue pour entraver, combattre l'entendement conscient. Tandis (juc chez tous les hommes, en ce qui concerne la genèse de -la productivité, l'instinct est précisément la force positive, créatrice, et la raison consciente, une fonction criticpie, décourageante, chez Socrate l'instinct se révèle critique, et la raison est créatrice, — véritable monstruosité per defeclum (3) ! »
On ne peut demander à Plutarque ni tant de profondeur m lauL de subtilité. Mais il faut reconnaître qu'en dépit de son jienchant
(1) « Socrale, comme on sait, avait un bon aiig»' ; mais il faut que ce soit le mauvais qui l'ait conduit. Ce ne peut être qu'un très mauvais ange qui engag(r un philosophe à courir, de maison en maison pour dire aux gens, par demande et par réponse, que le p'»ro et la mère, le précepteur et le petit gan;on. sont des ignorants et des imbéciles. L'ange gardien a bien de la peine à garantir alors son protégé de la ciguè. » ( Dicliotinaire philcriophlqae : art. Ange. Œlavres complètes de Voltairk. Paris, Renouard. 1819, t. XXX Vil 1, p. :271.) Cf. Poème sur la Loi naturelle (Œuvres complètes^ t. X, p. 91) et Dictionnaire philosophique : art. Socrale (Œuvres complètes, t.XXXVIlI, p. 354).
{t) Cf. Dlmkril, V Ange gardien de Socrale (thèse de Toulouse, 189:2) et CuAiGNET, Vie de Socrate. Paris, Didier. 1868, pp. 113-157.
(3) Origine de la Tragédie, trad. Jean Marnold et Jaeques Morlaud (7® édition, Paris, Mercure de France, P)ll, [)p. 1-23-1^24}. Cf. Cucuel : « Nous nous contenterons de faire remarquer que Socrate ne parle pas, dans ÏApologie, de son démon, mais de quehpie chose de démoniaque, de divin (oa-.aov.ôv n, 6îtov Ti) (\n\ remj)èehe d'agir dans telle ou t<'lle circonstance. La distinction est capitale, car elle interdit absolumimt la supposition par laijuelle on vtmdrait faire de ce messager mystérieux de la divinité, un génie, \m être à part, autpiel Socrate aui'ait cru <'t rendu un vuWv. Il ne s'agit pas d'un démon, dun dieu, d'un génie, mais simplement d'une manifestation divine se produisant en Socrate à un moment donné. » (Introdu(ti<m à ÏApologie platonicienne. Paris, Colin, 1895, p. 38, note.)
LES DEMONS
pour le merveilleux, il montre beaucoup de prudence dans l'exposition de ses vues sur le démon de Socrate. Il l'appelle ordinairement Bai[AÔvtov, sans même prendre la responsabilité du terme (tq Xo)xcâTouç Àsyoaevûv ôa'.(j.ôv'.ov (1), et c'est seulement en faisant la théorie générale de ce genre de phénomène, qu'il parlera de 6a'u.(.jv(2). Il eni ploie même le substantif cr^uciov, qui peut se rapporter à tout autre chose que l'intervention directe d'une divinité (^).
11 exagère évidemment, par ailleurs, le rôle de ce signe dans la vie de vSocrate. et semble lui attribuer beaucoup plus qu'une influence négative (î). Le premier des exenqiles qu'il nous offre de cette action mystérieuse du dinin est assez bizarrement choisi. Mais ce sont des contemporains du sage, sortis des dialogues de Platon, qui sont censés parler, et cet épisode familier donne à la narration quelque vie ; c'est, on le sait, à quoi songe d'abord Plutarque.
Théocrite raconte donc qu'étant sorti pour voir Fulhyphron, il le trouva dans la rue, qui remontait avec Socrate vers la maison d'Andocide. Tout à coup Socrate s'arrête bruscpaement, et. après une assez longue réllexiou, il rebrousse chemin et invite tout le monde à en faire autant : il venait de percevoir son signal habituel. Ceux (jui poursuivirent leur route eurent à s'en repentir ; car ils ne purent éviter un troupeau de cochons pleins de boue, qui renversèrent les uns et salirent les autres (5).
L'intérêt de ce récit est de nous montrer Socrate tel, à peu près, (|ue le peint Alcibiade dans le Banquet (6), immobile, comme absent, et cependant écoutant sa voix intérieure.
Cette anecdote, au surplus, rentre exactement dans le cadre des exemples fournis par Platon de l'action démoniaque sur Socrate, qui s'exerce toujours par inhibition. La seconde à première vue s'en écarterait davantage. C'est l'histoire de Pyrilampe, qui ayant été blessé et fait prisonnier <à Délion, se reproche de n'avoir pas écouté le démon ; il eût trouvé le salut en suivant la route (jue celui-ci montrait à Socrale (7). Ici encore il n'est pas indispensable de supposer une indication positive de l'oracle intérieur. Il mettait So-
(1) De Genio Socratis, XX, 588 B. — PeutnMre l'emploi du génitif de possession indicpie-t-il un lien idus in'ime et plus permanent ([ue la tournure dont se servait Platon.
{"!) De Genio Socratis, XX, 588 E.
(3) Ibid., Xil, 58:>B.
(4) Ibid., X, 580 C : o}iv, 9^ u-ôvr. to-. ttooctOev loOaa, x'Mi oio^ £V Tcpay^aaiv àor.Xot;, xa- r.Ui àvôpaj7::vr,v àajÀÀoyîa:otç çpôvr,aiv, oî; aÙTÔi auv^^OiyY^'O T.ol^dy.i;
(ni Ibid., 580 D.
(6) Banquet, ^2^20 C.
(7) De Genio Socratis, XI, 581 D.
crate sur le bon chemin par là même qu'il lui interdisait Tautre.
Après avoir entendu ces deux preuves remarquables de la sollicitude divine à réoard de Socrate, les interlocuteurs cherchent à delinir la nature de ce qu'on appelle son génie. Galnxidas pose tort bien la question : u Crois-tu donc, rhéocrite, que le dmion de Socrnte fut une puissance particulière et éminente, et non pas uîie portion de la raison iatalement commune à tous, que cet homme aurait tortillée par l'expérience, et qui, dans les questions obscures, où toute conjoncture est impossible, s'ajoutait au raisonnement pcuir faire pencher sa volonté d'un certain côté (1) ? »
On arrive, non sans quelques tntonnements, à supposer que le si^ne n'était pas une vision, mais la sensation d'une voix ou l'intelbi,^ence d'une parole, qui saisissait le philosophe d'une façon extraordinaire, àTÔTtw xmTpô::w (2). Le caractère subjectif de la sensation, qui n'implique pas forcément la réalité de son objet, est ICI mis en lumière avec une netteté qui manque parfois aux développements de Plutarque. Il se défend, et défend Socrate, de faire, daiisla vie courante, autant de place aux fantômes et aux apparitions que les disciples de Pythai^ore et d'Empédocle (3). Mais il croit a la divination qui est, à ses yeux, une forme de l'action providentielle. Dieu n'exclut personne de la connaissance de l'avenir ; et les démons, interprètes de ses décisions, instruisent les hommes par de fréquents avis. Mais d'ordinaire, tnmblés par les passions, assujettis à nos sens, esclaves de mille soucis matériels, nous laissons en nous s'atlaiblir cette faculté précieuse de répondre a l'appel divin. La vie de l'esprit devient purement véqétative et nous ne voyons pas au delà de notre prison de chair (l).la pureté, SI l'on entend par là l'état d'une àme dcoagée de toutes les préoccupations terrestres, est donc la condition essentielle de la faculté divinatoire. Idée pythagoricienne qu'exposait Apollonius de lyane en donnant un sens plus rigoureux encore au terme de puretéf
" L'âme de Socrate, étant pure et exempte de passions, et n'avant que raremenrt contact avec le corps, poinles besoins indispensables (S) se laissait facilement saisir par l'impression dont elle était frappée. Et cette impression, l'on ne saurait la contpararer à un simple son, mais bien à la parole d'un démon (oa^aovoç, le mot y est enfin) qui, sans voix, agit sur la pensée par la force même de sa révélation (G). )>
(1) De Genio Sorratis, 580 E.
(:2) Ibid., XII, 588 C.
(3) Ibid., IX, 580 BG.
'4) Ibid., XX, 589 A.
(5) Cf. Banquet, 2^20 AB.
(6) De Genio Socrntis, XX, 588 D.
LES DEMONS
Si donc ce sage, comme quelques autres grands hommes, que Plutar(pu' appelle tantôt « divins (1) », tantôt « saints et de nature démoniaiiue (2) », a joui des leçons d'un guide qui valait mieux que mille maîtres ensemble Ç'^), ce n'est point par \ui i)rivilège spécial, par une grâce personnelle, qui fournirait à ses semblables moins heureux une excuse trop facile, un thème trop abondant de déclamations contre les dieux ; sa vertu seule, et, si l'on peut dire, sa spiritualité singulière lui a permis d'entendre un langage trop souvent étoulTé par la grossièreté de nos cœurs.
Pluîaniue se trompe, à notre sens, en rapportant, après bien des réserves sans doute, le signe de Socrate à rintervention d'un démon. Mais il n'alfirme nulle part explicitement et en son nom propre que ce philosophe ait disposé d'un génie particulier, d'une divinité chargée seulement de l'instruire. On pourrait même conclure d'un passage de son traité que les démons, interprètes de la science et de la volonté divine, ignorent eux-mêmes à qui leur i)arole parviendra : c< Les discours des démons se répandent partout, mais ne trouvent d'écho que chez les hommes dont le moral est sans trouble et l'àme sans passion (4). •)
En sauvegardant les droits de la raison autant (lu'il était possible à cette époque où le goût du merveilleux est endémique, Plutarque s'abstient de faire de Socrate soit un halluciné, soit un imposteur, soit un être anormal, que sa supériorité même isolerait de l'humanité. La vertu de ce grand homme l'a rendu cher aux dieux (5); il ne tient qu'à nous, par une conduite pareille à la sienne, de mériter
le même honneur.
Il est vrai que Plutarque sacrifie bien davantage au merveilleux lorsciu'il raconte la descente de Timarque dans l'antre de Trophonios. Mais il ne prend pas la responsabilité de ce récit, que Sinmiias ne i)araît faire c|u'avec répugnance ; car, après avoir craint de pas- .ser pour un diseur de fables, le narrateur lui-même avoue (lu'il tient de Timarque « des choses bien étonnantes (6) ». Débarrassée de tout l'appareil poétique dont Plutarque, à l'imitation du Phèdre et du Phédon, n'a pas cru pouvoir se passer, cette légende se réduit à raflirmalion que chaque homme a son génie, chargé de veiller sur lui (7). Ceux qui se laissent, dès leurs premières années,
(i) Adversus Cototem, XXI, 1119 G.
(-2) De Genio Sorrntis, XX, 589 D.
l3) /5id., 589E.
(4) Ibid., X\, 5891).
(5) Ibid., XXm, 593 B.
(6) De Genio Socrnlis, XXÏ, 590 B.
<7) Les expressions dont Plutarque se sert pour définir les rapports de
conduire à cet aimable guide sont de la race inspirée par les dieux. Mais le devin Ihéocrite lui-même, que sa profession rangerait dans cette classe privilégiée, nous a prévenus cfue, si les mythes aident à saisir la vérité parfois, ils ne l'expriment pas exactement (1). A le bien prendre, et quand même le génie de Socrate eût été une divinité distincte, la supériorité du grand homme ne résiderait pas là, mais dans son zèle à suivre les ordres de cet être merveilleux, ou plutôt de la raison même. Plutarque n'a donc pas changé grand'chose à la doctrine de Platon qui faisait dire à son maître, dans le Cratyle, que quicon(|ue se conduit selon les règles de la sagesse est un démon, même de son vivant (2).
l'âme avec le génie, qui est la raison de l'homme, mais extérieure à lui font songer à l'allégorie de l'attelage dans le Pfièdre (a;:aoaTrou:vo.; '
(l) De Genio Socratis, XXI, 590 0.
^ (-2) Cratyle, 3D8 HC Cf. Lois, 1. XII, 951 B : EÎal yào iv ro!; roXXoI; ave.cunot aei Oi'.oi tive;, oj -oAÀot... xtX. '