CHAPITRE XI
LA DOCTRINE DE PLUTARQUE l'autre VIE
^Dans son adieu suprême à ses véritables juges (1), Socrate, pour montrer qu'il suivait vraiment une inspiration divine en évitant de se dérober à la mort, cherche à définir cet état. (. De deux choses l'une : ou bien c'est l'anéantissement complet et la privation de tout sentiment, ou, comme on dit, un changement pour l'âme et le passage de cet endroit à un autre (2). » Ni dans l'un, ni dans l'autre cas, la mort ne peut l'eflrayer. Si c'est un sommeil, le plus doux et le plus profond des sommeils, le grand roi lui-même aura-t-il jamais goûté pareille nuit V Si c'est un déplacement, si tous les dèftmts se rassemblent en un seul lieu, quelle occasion plus belle pour le pliilosophe de s'instruire, comme il faisait ici-bas, et de distinguer, parmi tant de célébrités, les vrais sages ? Cette enquête ne pourra ï)1iis, comme auj)aravant, lui coûter la vie ; car les gens de là-bas, plus heureux que nous en toutes choses, sont, en outre, immortels « si, du moins, ce qu'on dit est vrai (3) )). Cette restriction subsiste toujours et gêne les plus beaux élans ; sa mélancolie pèse encore sur la conclusion : « Mais voici l'heure de partir, moi pour mourir et vous ])our vivre. Qui a le meilleur lot, de vous ou de moi? Nul ne le sait que Dieu (4). »
Plutarque ignore cette mélancolie, parce qu'il croit à l'imniortalité de l'Ame sans aucune restriction. Dans la Consolation à Timoxcnc, œuvre sincère et tendre, où le foyer d'un honnête homme est peint avec tant de charme, il ne fait qu'une allusion rapide et, [)our ainsi dire, (Ui Inmi des lèvres à l'opinion, répandue « chez
(i) Apolofiie pldtoniciemii', 40 A.
(2) Ibid.,'U}C.
(3) Ibid., 41 C.
{4) Ibid.,4tiA.
beaucoup de geus (1) », que les morts ne peuvent plus soullrir, parce qu'ils ne sont i)lus rien. « Je sais, dit-il, que tu ne peux y croire ; car lu restes iidèle à la tradition des ancêtres et aux symboles des mystères de Dionysos, dont les initiés se partai>ent le secret (2). » Ailleurs, il reprend la comparaison établie par son cher Socrate entre la mort et le sommeil ; mais il la développe de fa^on assez personnelle. Le sommeil n'est ])lus cet état passil et insensible : il permet à l'âme de jouir d'elle-même. Alîrancliie des }>esoins et des passions, elle cesse de dépendre du corps ; rien de plus doux ni de plus innocent (3). La mort sera son évasion délinilive ; elle n'aura désormais qu'à déployer son éneroie, conformément à sa nature propre ; elle i)ourra donc se livrer sans contrainte à la méditation et au raisonnement ( l).
Qu'on ne dise point que, même dans cette vie nouvelle, la fatioue peut la prendre. Le déi:«oût, la satiété, la lassitude ne peuvent naître pour elle que de la nécessité de s'associer aux plaisirs matériels, qui ne sont faits que pour le corps. Son séjour véritable n'est pas ici. Quoicpie la douleur l'en avertisse parfois, elle sal tache à son enveloppe matérielle, parce (jue le lendemain est incertain. i^Iais, comme le dit Il-rnclitc, si i-lk« savait précisément ce (pii lattend après la mort, rien ne |)ournnt la maintenir unie au corps C)). La mort est donc essentiellement une délivrance, puisque l'àme retourne cà son lieu pr(>{)re, et le corps aussi : u L'àme étant incorruptible, imaoine-toi bien (iu\llc passe par les mêmes épreuves que les oiseaux en captivité (6). >^ C'est un avantage inespcre pour vile que de s'échapper avant d'aviur pris le pli fatal, de s'être alourdie, et comme déformée, j)our avoir subi les morts successives dont la série s'appelle la vie. Xe i)laii>nons pas ceux qui meurent jeunes ! L'opposition si nette entre l'ànie et le corps est bien platonicienne : et les réminiscences du Phèlrc, en particulier, sont si nombreuses dans les pa^es où Plutarque traite de l'immortalité, (ju'il faut renoncer à les enumérer. Toutefois, il résume et simplitie l'argumentation. Il affirme d'un ton m(»ins ins[)iré peut-être, mais encore plus assuré que celui de Sociale (7). Au fou.!, (ju-mpril soit philosophe, la raison le guide moins que la foi.
(1) Les épicuriens.
(2) Consolalio nd nxoreni, X, b'il D.
(3) rcp't'Xj/f,:, in.
(4) Ibid., tV.
(5) r.îp\ '|u/7;ç, IV.
(6) Consolatio ad uxorein, X, 011 I). Cf. dans VArt d'être qrand-père, « la Mise en liberté ». Victor Hugo vient dedonuer la volée à iiu oiseau :
Pensif, je. me suis dit : Je viens (l'.-trc la mort ! (T) Cf. pourtant une atténuation vers la fin de la Consoltition à Tinwxène
L AUTRE VIE
Aussi bien, comme nous l'avons vu, c'est surtout à la tradition des ancêtres, )vôyo; -râ-rp'.oç, que le sage de Chéronée demande d'atïirmer l'immortalité de l'àme. Cette tradition s'affirme notamment dans la loi qui défend tous signes extérieurs de deuil pour la mort d'un enfant ; car « il ne fait que passer à une destinée meilleure et plus divine (1) ^). bnie s'exprime dans plus d'une légende symboli([ue, comme celles de l'rophonios, de Cléol)is et de Biton, rapportées par le pseudo-Plut arque (2), à la suite d'Hérodote. Elle s'exprime, enfin, dans le nom même que les ancêtres donnèrent à la mort. Par un (]c ces jeux de mots étymologiques où les Grecs se plurent loujt)urs, et dont Platon abuse quelcpiefois, Plutarque rapj)r()che oXwÀEvai et oaov levât, T£)£o-:âv et rsAslTOa'.. .Mourir, c'est se joindre au grand tout. Mourir, c'est être initié. LiniLiation parlaite aux mystères, c'est-à-dire la participation au divin, c'est l'immense bonheur (pi'on lu' peut atteindre qu'après avoir subi les angoisses les plus atroces : « Avant d'arriver au terme, c'est tout ce qu'on peut imaginer de terrible : frissons, treml)lements, sueurs, épouvante ; une fois sortis, une lumière merveilleuse s'ofîre à nous (3). »
Ces dernières lignes sont le début d'une description où l'on re- Ln)uve quelques traits du tableau délicieux que nous donne Aristophane (lu bonheur des initiés (1). Mais elle est éloquente ])hitôt que lyrifjue, et Plutarcjne n'insiste j)as sur les détails (jui ne servent qu'à In peinture : « Les lieux purs qui nous reçoivent sont des prairies [)leines de chants et de danses, où s'étale la majesté des paiules sacrées et des visions saintes (5). » Les indications, vagues à dessein et que nous avons dû rendre inqiarfaitement (les termes àxouTaaxtov et 9avTa'7tj.aTO)v ayant été choisis ])our éviter de soulever le voilée rappelaient à coup sûr aux initiés des détails très précis. Elles peuvent donner une idée de la scène que nous appellerions aujourd'hui rapolhcosc du drame mysticiue, le cinquième
(XI), 612 A : (( i'uisqu'il est plus {)éiiil>lc de mettre en doute cette opiniou que d'y croire... »
(1) Consohttio nd uxorem, XI, (>12 A.
r2) Consijlatio ad Apollonium, XIV, 108 E, 109 A.
(3) TZêpi ^''jyr,;, H.
(4) Grenouilles, 3:24 sq.
(5) :icpt J/uyfi;, II. — A rapprocher du tahleau que Dion (XIl, 202 D-203) trace (h- liniti.diou : (( 11 se passe ( i>our celui (pii avance dans la connaissance (\v> dieux» à peu près la même chose que pour un tirée ou un Barbare qui vitiit se faire initier. Il voit nu temple, niaiinifique <îe grandeur et de beauté; il conterupie beaucoup de spectacles mysti(iues (;j.jartxà 6£a;i.aTa) ; il <«,nt('ud bien des voix: les ténèbres et la lumière se font pour lui tour à tour, et beaucoup d antres choses... On le place sur un trône, et Ion forme un choMir de danse autour de lui. »
acte de la tragédie religieuse, qui se terminait à partager le bonheur divin (1).
Plutarque était initié, comme sa femme, aux mystères u de IJiunysos (2) ». et probablement à ceux d'Osiris. Mais ce n'est pas sur ce privilège qu'il fonde son espérance ; car il n'exclut pas les profanes du bonheur éternel. « \\h quoi ! s'était écrié Diogène en entendant réciter les vers où Sophocle réserve aux seuls initiés la félicité qui ne linira point. Patécion le voleur sera mieux placé dans l'autre monde qu'Epaminondas (3) ! » Plutarque blâme Sophocle d'avoir ainsi réduit nu désespoir des milliers d'hommes : cni' tous ne prenaient pas les choses avec la gaillarde ironie du cynicpie. Socrate lui a dès longtenq)s appris que les vrais initiés sont les hommes (jui se sont apî)liqués avec une correction irréprochabh' à la philosophie (1). Mais les mystères lui ont présenté sous une lornie vi\ ante, et non plus sèche, dramatique et non plus didactiijue, dvux idées bien chères : l'amour de Dieu pour les houimes, et le l)()nheur ({ui suit la mort.
Les mages croyaient qu'ai)rès le tri()nq)he définilif du ])on principe, les hommes « seraient heureux, n'auraient plus besoin de nourriture et ne feraient j)Jus d"()ml)re (5) ». Plutarque ne se représente guère autrement le bonheur parfait, mais il sait (ju'on n'eu jirut jouir sur la terre. La mort, c'est l'union à Dieu. Les cygnes, dnprés Socrate, chautent au moment de la mort, dans leur joie d'aller rejoindre le dieu dont ils sont les serviteurs, c'est-à-dire Ai)ollon, dieu de la connaissance (()). Dicjnysos a mérité de partager ses honneurs, jusqu'à se confondre avec lui (7). 11 en est de même (]u noir Osiris,
(1) (( Il y avait, selon Ttiéon deSmynie, ciiK] (Ic-jrés <rinilialJon: 1° xaOxoaô;,
6i09'./i; /.x\ O.oi; ajvoiairo; ajoaiuovia. » (E. Sq.mmku, édition de Phédon. Paris, Hiu'hctt.', 1874, p. 8i.)
Cf. De iacie in orhc fAina', WVIIi, H'Ml : Après leur puriliration, les àrnes, comme les exilés qui retournent dans leur patrie, goùleul une joie... mêlée d'étoiinemeiit.
(:2) Consolatio ad uxorem, X, G! l D.
(3) De AudiendisPoctis, IV, Ji V.
(4) « ilo\ yjtG cr , saaiv o\ -co\ Ta; tsÀstâç, vapOr.xooofOi tj.h ro/.Àot, [Sâ/yoi ùï -^e raupo'. Outoi S'eîa;', yatà tt.v ejjiTjV ocÇav, cù/. àÀÀot fj tt rtçpi/f.coç) ycT£; ôc(wç. » (Phédon (()î) D). Cf. Adversité Cololem, 1 1 : o"io6a yàp tôv ol^ù^ol [ 'Aoiotoot,;jlov]t(ov è^'A-/.acr,a:aç où vac07.-/09ocov, à)X' ÈuaaviOTaTov ocv-a'jTr.v llÀaTOjvoc... (IIOTK.)
(5) De Islde et Osiride, XLVII, 37(1 C. Cf. De sera niiminis vindirtu. XXIl : xàç '|uyà; loiv TcOvr.y.oTf.jv arJTS oxtav 7:o'.£Îv... (504 Cj
(H) Phédon, 8:)AB.
(7) Apollon s'était ainsi désigné hii-mèmc dans un oracle (Euskhk, Préparation évangélique, III, 15,3):
"HX'.o;, iipo;, "Oa-.ç-^* "Ava;, Ato'vuao;, \\::oÀXa.v.
L AUTRE VIE
le roi juste et bienfaisant que sa vertu finit par égaler aux dieux, mais qui, rendu par une opération magique à la vie, garde toujours les stigmates de la mort, plus semblable, de la sorte, à ceux qu'après le grand passage il appelle à soi.
Si les (}recs ont peine à supporter la pensée que ce dieu « saint et pur ) habite « sous la terre où l'on enfouit les cadavres (1) v, s'il leur est dillieile d'admettre que le contact des morts n'implique point une souillure, Plutarque s'élève jusqu'à l'éloquence de Platon j)our justifier l'assimilation d'Osiris- Apollon avec Hadès : ^( 11 est très éloigné de la terre, étant sans souillure, sans tache et pur de toute substance sujette à la destruction et à la mort. Les âmes des hommes, envt'loppées de leur corps et, par là, soumises aux passions, n'ont daulre contact avec Dieu que la contemplation de Timage obscure, [)areille à un songe, que leur en donne la philosophie. Mais lors(iue, délivrées (2), elles passent dans ce séjour invisible où la forme, la passion, la corruption n'existent plus, voici (pfelles ont Dieu \)r\\v chef et pour roi. Attachées à lui, elles contemplent, sans pouvoir seii rassasier et en continuant de la désirer (3), la beauté ineffable et indicible (1). »
Il est facile de reconnaître dans cette région mystérieuse le monde intelligible de Platon. Mais nulle j)art, comme dirnit Lucrèce, n'apparaissent les demeures de l'Achéron. Le terrible dieu des enfers es! devenu, neus le savons, un monar(pie accueillant et l)on, et l'on a vu Plntarciue rejeter les récits poétiques des supplices de lauhr monde comme autant de contt-s de bonnes femmes. S'est-il donc contredit en faisant lui-même, dans les Délais de la juslice divine, un tableau si terrible des peines éternelles (|ue M. Ilild a cru pouvoir le traiter tantôt d'illuminé (5), tantôt de platonicien dégénéré (6), et imposer son patronage aux « hagiographes les plus extravagants (7) » ? Xons ne le croyons pas. Dans les enfers de Plutarque les âmes sont punies seules. Les supplices qu'il décrit sont donc éminemment symboli^iues. Rn était-il ainsi dans l'LIadès traditionnel ? Cette hypothèse ne saurait se concilier avec les argu-
(1) De hide et Osiride, LXXVIIL 38:> E.
(5) ir.fjlj^iirsxi... Cf. Phédon, ()7 B : io ; àv ô Osôç àzoXûar, fjaa;...
(3) Cf. r.rrtésiasle, XXIV, "ii): « Ceux qui me maugent auront encore faim ; et ceux qui me boivent auront eueore soif... » et le commentaire de BossuET {Medittdions sur VÉvanijite, la Cèue. P« partie, 3»^ jour): « Jamais il ne cessera de me désirer... Kn même leuips qu'il sera insatiable, il sera néanuu)ins rassasié ; car il aura la bouche à la source... »
(4) De hide et Osiride, LXXVIII, 383 A.
(5) Op. eit., p. 277, n. i. • ■ (H) Op. cit., p. 300, n. I.
(7) Op. cit., p. 300, n. 1.
meiits dont s'est sem Lucrèce pour combattre la croyance aux enfers :
iVec ntyum volucres ineunt Acherunte jncentem...
Quamlibel immCini projectn corporis exslet...
Non inmen œiernam poterit perferre laborcm,
Nec pnvbere cibiini proprio de corpore semf)er.,. (1)
Autre différence essentielle : les tortures de l'enfer mythologique ne satisfont point la justice, mais plutôt la rancune des dieux. Au contraire, le Dieu de Plutarque, après une longue patience, venge les droits de l'humanité.
11 serait dimcile de donner une inU'r|)rétanon purement rationnelle des mythes dont l'idée vint certainement à Plutarque tle son maître Platon, [jii-mème y voit, avec une complaisance un peu naïve, l'attrait principal des dialogues où ils figurent. Dans les Délais (le la jiislice diinnc, il feint d'hésiter et se fait prier à plusieurs reprises avant de conter l'histoire de Thespésios : « .Te crains qu'elle ne vous fasse l'eflet d'un coûte ; aussi je m eu liens à la vraisemhhuice. — Pas du tout, (Ul Oiympicos, raconte-la nous. — Les antres aussi me firent la même prière (2). » Plus loin, le même Olynqiicos reprend : « Nous n'acquiesçons pas encore poui- ne pas avoir l'air de sacrifier ton histoire... Nous ne donnerons notre avis qu'après l'avoir entendue (3). »
Dans le Dcnion de Soerale, Simmias se défemi |)ar le même argu« meut qu'employait U)ut à l'heure Plutarque : « Ce que nous avons entendu raconter à Timarque, je ne sais si Ton ne le prendrait pas pour une fable ; mieux vaut donc le taire (1). » xAIéme j)rocédé dans le traité de la Face qui paraît sur la lune : « C'est le moment, dit Lamprias, de demander h Sylla, ou philôt de lui réclamer' son récit (5). >) Cette narration est pourtant encore retardée ; elle n'iTitervient qu'à la tin, pour achever d'entraîner des esprits déjà convaincus.
Chacun de ces trois mythes est, en (juelipie sorte, l'ilhislralion romanesque de la doctrine exposée dans le traité correspondant. Plutarque veut en égayer sa dissertation ; il n'entend pas être ])ris à la lettre. Peut-on lui faire grief d'avoir snrrifiè volontiers ;i la fantaisie, après s'être livré patiemment à la spéculation, si l'on se rappelle d'abord qu'il imitait Platon et ensuite que, bien longtemps * (1) De Natura reriini, Ilf 984-9!ll, pa&siin. ('2) De sera nnm. vind., XVill, 5GI B.
(3) Ibid., XXir, 56HB.
(4) De Genio Socratis, XXI, 589 F.
(5) De Facie in orbe Lunœ, XXIV, 937 G.
L AUTRE VIE
après lui, des nouvelles infiniment moins innocentes, xitala et René,. furent des épisodes détachés d'un ouvrage d'apologétique ?
Peut-être avons-nous aiïaire au prologue d'une descente aux enfers dans le fragment du livre 1^^ de Y Ame, conservé par Eusébe, où Plutarque raconte, pour l'èdilication de Sosiclès et du poète Héracléon, la résurrection de son ami Antyllos (1). L'âme de ce jeune homme avait été, par erreur, emportée aux lieu et place de celle d'un cordonnier nommé Xicandas. La méprise fut réparée à temps, et Xicandas mourut dans les trois jours. Comme l'auteur donne des détails assez précis sur ce personnage, il se peut que l'anecdote ne soit pas tout à fait de son invention. Elle n'est pas absolument invraisemblable ; la confusion d'un sommeil léthargiipie avec la mort, frècjuente même à des époques récentes, peut l'avoir été l)ien davantage au temps de Plutar(pie (2). Que, d'autre j)art, Antyllos, ayant repris connaissance, ait eu l'idée de jouer un rôle intéressant et de faire à Xicandas une mauvaise plaisanterie, la chose est encore assez normale. Or, si l'infortuné cordonnier était (Vun tempérament nerveux et d'un naturel superstitieux, les railleries (pie l'on lit de lui et l'idée fixe qu'il devait mourir l)ientôt j)urent détenniuer l'évolution fâcheuse de la première indisposition dont il lui alleiul.
Peut-être, dans la suite cpii nous manque, Antyllos racontait-il ce cpi'il avait vu dans l'autre monde. Retenons seuïenient la façon vague dont il désigne ceux (pii l'avaient emporté, toi»; dYaYovcaç
(i) Préparation évanféHqne, XI. 36. (A. D. Caiaii:t. op. f//. «> L'histoire... que nous venons devoir me t'ait souvenir d'une autre à peu près semblable, ra[)p()rlé' par Plnlaniue dans son livre de VAmc, d'nu certain Knarque qui, étant mort, ressuscita peu après, et raconta (pic les démojis ([ui emmenaient son àiu'. lurent sévèieinent rprimandés par leur chef, qui leur dit (pi'ils s'étaien! mépris, et ([uo c'était Nicandi'c. et non Knarque, ([u'ils devaient amener. Il les envoya à Xi( andre, ([iii l'ut aussi saisi de la fièvre et mourut dans la jonrnci'. Plulanpn' tenait ce récit d'Knar([ue même, ([ul, pour confirmer ce qu'il avan(;ail, lui dit : \ous (piérirez certainement, et bientôt, de ta maladie dont vous êtes attaqué. «(Nous soulignons les modifications apportées par Dom Calmet au texte d'Kusèhe, tel que nous l'avons sous les yeux.)
("2) De nos jours encore, des lé'.^endes analogues se forment en (uvce ; témoin celle (In vieil v S[)yros Aulouitis. raijportée de Corfou par M. (Constantin (ihrislomanos : « ... Il a vu le Seigneur, lui. face à face. Dix jours durant, il lui mort, et il était encore dans sa bière, quand sa belle-fille entra dans les donlcni's ; et elle mit au monde un enfanl... l'A tout à coup le mort a ouvert les veux, et il a santé en bas dn cercueil, cl aussi loi r<'nfant est mort. Maintenant il ne parle jamais à personne... mais il va et vient traïKinlllenienl, et il rit sans cesse, comme s'il vous voyait le ciel. » (C. CuiusroM\N()s, Elisabeth de liarière, traduction de Gabriid Syveton. Paris, Sociéb' du Mercure de France, 1900, i>. 2'62.j
L AUTRE VIE
auTov. Hermès Psychopompc est donc dépossédé de sa charge ancienne au profit, peut-être, de dénions secondaires (1).
Le mythe le plus important qu'ait composé Plutarque est celui qui termine les Délais de la jusliee divine. Par Tinspiration, la composition, et beaucoup de détails, il rappelle la descente aux enfers d'Er TArménien (ou peut-être Er, fils d'Arménios) Pamphylien de race (2). Ce personnage, mort à la guerre, était ressuscité, comme on sait, le douzième jour après sa mort, alors qu'on l'avait déjcà couché sur le bûcher (3). Le héros de Plutarque, Aridée, natif de Soles en Cilicie, est donc, aussi bien qu'Kr, originaire de l'Orient, terre classique du merveilleux. Mais, pour donner à son histoire une apparence d'authenticité, l'autenr prétend la tenir du grammairien Protogène, compatriote et ami d'Arirlée, et l'un des interlocuteurs des Propos de table (4). Attiré par l'amour à Delphes, il y avait passé quelque temps ; toutefois l'autorité de son témoignage est légèrement aflaiblie dn fait cpi'on l'invoque seulement après son départ.
Ici comme partout, la préoccupation morale de Plularciue a))paraît d'abord. Aridée commence par mener une vie déréglée. Ayant fait une chute que l'on croyait mortelle, il revient i\ la vie comme on allait l'ensevelir et donne dés lors l'exemple de toutes les vertus. C'est (jue la connaissance des peines dont les méchants sont aflligès dans la vie future est le frein le plus puissant (hi vice. Platon n'y contredirait point. Mais si, dans le Phvdon, la République ou le Phèdre, il entraîne son disciple au delà des bornes de la connaissance positive, il tente alors de lui faire saisir la raison profonde des choses. L'ordre du monde et sa beauté, la nature de l'intelligence et la satisfaction qu'exige de nous la justice divine sont les thèmes (u'i se jouent son inuigination merveilleuse et son ardeur lyri(jue. Plus mesquin, plus soucieux d'une application immédiate, et craignant
(1) (^f. la vision du rnoino Biroiitiis. qiio Ton placo au sopiième siècle ap. J.-C. : (( ... Subito sonino adgravatns olxlormivi et slalirn in ipso sopore venerunt duo t<elri dîeniones, quorum aspoetus ferre nou polcraui. Afluit inilii iu (idjutoriuni sanclus Uapharl arelian^elus in splendoïc elaritalis Julgidus, qui cœpit illos prohibero ne in me ain[)lius StCve agerent. »[Clironicon Malleacense, ^ow Hibl. Il, l!»4. Texte publié par le P. I.abbe et cité par JusT Vkillat, Pieuses légendes du Berry. Chàteauroux. Migné. ISili, p. i>7(i).
(:i) Il y a (juelqui* invraiseuddance et queiqut" cou fusion <ians !•• rrcil de IMalou. Le corps d'Er lArméniru est trouvé sans corruption au bout de dix jours ; on le ramène chez lui, et Ton ne se prépare à l'incinérer qut^ le lendemain
(3) li(''pid>U(iue, X, (JliB.
U) Syniposiaca, VU, 11, 698 D.
parfois de trop comprendre, Plutarque d<^mande seulement qu^ les bons soient récomi>ensés et les méchants punis.
Son début ne man(|ue pas de poési<^. Aridée, revenu d'une sorte d'étourdissement (1), voit des astres d'une grandeur prodigieuse (2), séparés par d'immenses intervalles et qui jettent un éclat merveilleux. Son âme se laisse porter par cet océan de lumière et glisse doucement, comme sur une mer calme. Cette description, sans se référer peut-être à un passage précis de Platon, rappelle de façon générale ce que dit ce philosophe de la magnificence des mondes inconnus (3) et de la grande migration des âmes (4). Mais les allégories ne sont que des métaphores continuées ; d'où leur danger. Aussi Plutarque côtoie-t-il le ridicule en nous montrant les âmes des morts sous les espèces de bulles de feu, qui crèvent en laissant sortir des formes humaines d'un volume réduit. Les unes montent en ligne droite, avex: une rai)idité singulière ; les autres tournent en rond comme des fièches, et, penchant tour à tour de tous eôtés, ne s'élèvent qu'à grand'peine. Ce dernier détail est une réminiscence <iu Phèdre, dégagée du symbole de l'attelage ailé. « L'autre tantôt monte et tantôt descend...; les autres, désirant toutes monter, suivent ; mais, dans leur imi)uissance, elles se laissent submerger, se foulant mutuellement et se jetant les unes sur les autres ; chacune s'eiforce de passer devant (5). »
Aridée tente vainement d'entrer en conversation avec deux ou trois âmes de ses proches, qu'il trouve fort agitées. En revanche, il est abordé î)ar un autre membre de sa famille, qui le salue du nom nouveau de Thespésios, signe de sa régénération, et l'avertit que son intelligence est montée si haut par une décision spéciale des dieux (6). Ce démon (car il a reçu ce titre après sa mort) doit lui servir de guide à travers les enfers.
Er l'Arménien, lui, est averti par les juges eux-mêmes d'observer tout fidèlement pour le ivporter ensuite aux hommes. Il voit venir les âmes, les unes pleines de poussière, les autres purifiées. Au fur et à mesure qu'elles arrivent, elles se répandent gaiement dans la plaine, comme un jour de fête, s'embrassaiit et se posant des ques-
(1) « ... semblable à celui d'im pilote qui serait tombé de sa poupe dans un abhne. » {De sera nuni. vimL.XWW, :\{\3 E.) Cf. Pliédon, Ixoj; xa\ àvaxu}a; ix Tf,; OaXaTTTj;..., 10!) 1).
(i)Cf. République, X, 610 R.
Ci Ci. PhM<m, liO.
(4) Pi^dre, 455 sq.
(5) Ibid., 448 A B.
(6) ao'oa Ttvt Gc(ov. Les Mo?oat sont, à Torighie, les lois générales du inonde. La destinée |)artieulière de chacun de nous n'est pas. le plus souvent, considérée comme dépendant des dieux.
tions sur les péripéties de leur long voyage (1). Plutarque s'est souvenu de ce tableau, plein de grâce et de vie chez Platon ; il n'y met du sien qu'un détail étrange : les âmes souffrantes se resserrent, et les autres s'étendent.
Le démon explique ensuite assez longuement h Thespésios la loi d'Adrastée, tille de Zeus et de la Nécessité, qui est chargée de punir le crime. Cette expression : Oea^b; 'AcaaTsta; est familière à Platon (2). Mais l'édit solennel qu'Er entend promulguer par un hérault émane de Lachésis, l'une des Parques, fill-?, elle aussi, de la Nécessité (3). Il a trait à la nouvelle existence que les âmes vont choisir.
La loi d'Adrastée — l'on pourrait dire son code pénal — telle que Plutarque la rapporte, distingue trois degrés dans l'expiation. Le châtiment le plus supportable est celui (pic l'on subit pendant la vie. Si la guérison est difïicile, on remet Tàme malade à Dicé. Les incurables sont poursuivis par l'Krinnye, qui finit prr les précipiter dans le lieu que l'on no peut ni voir ni nommer.
L'assimilation du vice à une maladie est essentiellement platonicienne, ou, si Ton veut, socratique. Dans le Phnlon, les justiciables sont déjà partagés en trois catégories : les gens de moralité moyenne, qui, après s'être purifiés de leurs lautes, reçoivent la récompense de leurs bonnes actions ; les incurables (oi àv 5ô;wr7'.v otvtdcTwç £/c'.v), à jamais plongés dans le Tartare ; enfin les coupables dont les fautes sont graves, mais non pas irrémissibles. Ceux-là peuvenl être sauvés par le pardon de leurs victimes (4).
Thespésios apprend que les âmes dos criminels paraissent aux enfers toutes nues, n'ayant rien pour couvrir ou cacher leur méchanceté. C'est le mythe bien connu du Gorgias. Plutar(|ue a soin d'en reproduire les traits les plus pittoresques : « Souvent Rhadamanthe, disait Platon, ayant saisi l'âir.e du Grand Roi, ou de n'importe quel autre prince ou souverain, n'v voit rien de sain ; elle est toute criblée de marques sanglantes et pleine de cicatrices, j)ar suite de ses parjures et de son injustice. Chaque action y a profondément imprimé ses traces ; tout est déformé ; rien de droit (5). » Son imitateur reprend : a Les cicatrices et les meurtrissures laissées par les
(1) République, X, 614 D.
(^2) Phèdre, :2i8C. — Adrastéo paraît [(hitùt personnifier, chez riulou, la nécessité inéluctable, résultant de la nature des choses, (pie la vengeance divine. Mais Plutan[ue sacrifie toujours la métapliysique à la morale. Cf. De Fato, X, 57 i B.
(3) République, X, 617 D.
(4) Pfiédon, 113 DE, il i A.
(o) Gonjias, 5-25 A.
L AUTRE VIE
passions durent plus ou moins longtemps >. Puis, voulant s'ingénier, il imagine que les âmes sont de la couleur de leurs vices. Le rouge sang indi((ue la cruauté ; le bl^^u, l'intempérance ; le violet, l'envie. Ces teintes s'efTncent lorsque l'expiation est complète. A ce moment, certaines âmes descendent dans des corps d'anin^aux : celles qui, tout à fait incapables de se plaire aux spéculations élevées, ne revent que les jouissances matérielles.
Plutarque ne consacre pas plus de quelques lignes à cet abrégé de l'aimable épisode du choix des destinées, dont Platon a fait une si jolie scène de comédie (1). Mais il décrit le châtiment des crimes irrémédiables avec un grand luxe de détails atroces. Abandonné tout à coup par son guide, Thespé.sios se voit entouré de figures effrayantes qui le contraignent d'avancer. Il pénètre alors dans une véritable galerie d'horreurs.
Er rArménien n'avait pas assisté lui-niéme au supplice du tyran Ardiée ; et il n'en rapporte, sur la foi d'autrui, qu'une tentative d'évasion sévèrement réprimée : « Des hommes qui paraissaient de feu l'attachèrent, lui et les autres, par les mains, les pieds et le cou ; ils les jetlèrent à terre et ils les trahièrent le long de la route, en les roulant sur les épines de façon à les écorcher. Ils expliquaient à tous les assistants la raison de ces mauvais traitements, ajoutant que ces criminels allaient être replongés dans le Tartare, pour y subir bien des maux terribles, et de toutes sortes (^oêojv ttoUcov xal TravtoBaTTÔjv ; (2). »
Avec la discrétion du génie classique, Platon laisse à l'imagination du lecteur le soin de se représenter ces horreurs de toutes sortes. Plutarque, j)ar une manie commune aux époques de décadence, entreprend d'épuiser le sujet. Partant de l'un des détails que nous venons de voir, IxSet'pavTEç, il nous décrit les tortures de la fausse vertu : ne contestons point qu'il le fasse avec une vigueur inaccoutumée et même de façon assez pathétique î II montre les hyj)ocrites contraints de retourner au dehors le dedans de leur âme, agités par des convulsions pareilles à celles du poisson qui vient d'avaler l'hameçon. Quelques-uns laissent voir à vif toute la misère d'une raison pervertie.
Les suppliciés n'en sont point quittes à si bon compte. Voici qu'on les plonge dans trois lacs parallèles : l'un d'or en fusion, l'autre de plomb << très froid », le troisième de « fer rioide ». Des démons armés de tenailles procèdent à celte opération, dont l'écrivain décrit minniieusement les phases. On peut s'étonner de cette
(i) République, X, 620 B.
(2) Ibid., X, 616 A.
couiplaisance. Elle montre qae la iiè\Te orientale avait fini par tminier toutes les tètes. Nul Tie voyait plus de mal à chercher dans le spectacle de la soulTrance un assaisonnement à la vokipté. Et, de fait, uîi passage important du mèine traité nous iipprend que les Grecs eii étaient venus, comme les Romains, à faire du sui)|)lice des LTimineîs un accessoire dc^ représentations dramati(|ues : « Les petits enfants au théâtre, quand ils voient des scélérats en (uniques dorées et '-n manteaux de pourpre, le front ceint d'une couronne et se livrarit à des danses, les admirent et restent stupides devant leur îéhcilé jusqu'au moment où ils les voient percés de coups et baUus de verges et où les flammes sortent de cette maquilirpie robe à. fleurs {]). y Ee temps n'était plus où le dieu de Helphes chassait les Friimyes avides de sang. « Allez, leur criait-il, où Ton crève les yeux, où l'on mutile, ou l'on empale (2) 1 » A défaut, d'aifleurs des manirs de son temps, les annales des despotes asiatiques auraient suffi pour familiariser Pkitarque avec l'idée des ])ires atrocités ; reportons-nous plutôt à l'aflreux tableau du supj)lice des auges, tel qu'il nous le donne dans la Vie (F Artaxercès Mnrmon (i^).
Plutan[ue revient sur le sort des âmes appelées à une seconde naissaTîce ; mais, -au lieu que, dans Platon, elles choisissaient ellesmêmes une forme nouvelle avec empressement (rien ne convenait mieux au roi des rois Ai^amemuon que d'être un aigle, et au bouflan Thersite, un smge), ici l'on use de violence pour «adapter lésâmes à une autre vie «. C'est ainsi (pi'on se préparait à transformer Néron en vipère; mais, soudain, une voix céleste prescrit d'en faire un animal qui chante le long des lacs et des étangs. Platon veut rpie les oiseaux chanteurs soient l'espèce la plus rapprochée de la nôtre (4); on juge par là de l'adoucissement qu'accordent les dieux au parricide. Il avait bien faflu, pour se conformer à la tradition établie par Er l'Arménien, nous montrer la punition d'un tyran ; mais ce tyran aimait la Grèce et les arts, sincèrement ou non ; c'en est assez pour lui valoir l'indulgence de Plutanpie.
L'on ne manquera pas de noter la gaucherie de celui-ci, sa façon maladroite et naïve de watcrialiser les ânies. Il se heurte à un écueil qu'avait évité Platon ; car l'auteur de la népublique ne pensait point que, par une suite de préparations chimicpies et d'opérations mécanirpies, on pût faire d'un homme — ou de son âme — une vipère ou bien un cygne. L'âme, pour lui, restait la même, encore qu'elle Kit susceptible d'animer un autre corps. Plutarque ignore
(1) De sera niim. vind., IX, Srii R.
(2) Eaménides, 18r)-188.
(3) Op. cit., 1019 AB.
(4) République, X, 6^20 A.
L AUTRE VIE
ces fuies distinctions. En revanche, on ne lui saura pas mauvais gré d'avoir fait fléchir la justice souveraine à la fln de ce mythe, où les éclaircies sont bien rares. La sonilire passion dont s'imprégnait la religion grecque, au contact de l'Orient, ne s'étale que trop dans son récit ; on y voit à plein combien la préoccupation de la mort était devenue cruelle pour ce peuple dont les flls, aux temps primitifs, s'inquiétaient seulement de survivre dans la mémoire des hommes (1). Dans le mythe duDenion de Sociale, où rinlluence du Phèdre et du Phédon se fait sentir constamment, la description (hi Tartiire est beaucoup plus discrète, u En regardant en bas, 1 imarque aperçut un gouflre immense, de forme ronde, comme une sphère coupée en deux. Il était terriblement eflrayant et profond, plein de ténèbres qui remuaient et bouillonnaient fréquemmeuL On en entendait sortir mille hurlements, des gémissements d'animaux, le vagissement de mille nouveau-nés, des plaintes d'hommes et de femmes, des bruits de toutes sortes, des clameurs sourdes^ (jui s'élevaient du plus profond de l'abîme. Il n'en fut pas médiocremejil elïrayé (2). y Un seul détail, jeté comme en passant, évoque un pro])]èmo*où s'était arrêté Platon : le sort des enfants enlevés avant d'avoir connu le mal ni le bien (3).
La relation que fait Sylla d'un voyage au séjour de Cronos, l'île d'Ogygie (j)ar une flclion assez analogue à celle de l'expédition fameuse d'b:vhénière) est, à coup sûr, le plus étrange des symboles où Plutarque enveloppe sa conception de la vie future (1). 11 ne cherche guère à donner le change sur la lantaLsie de son récit. « Voilà, dit Sylla, ce que j'ai entendu dire à cet étranger. Il le tenait, dLsait-il, des serviteurs de Cronos; vous autres, Lanq)ria.s, vous pouvez faire de ce discours ce que vous voudrez (5). '>
Le caractère de ce mythe, rencontre assez rare chez Plutarque, esi métaphysique plutôt que moral. Il y développe une doctrine sur l'âme, indi(piée vaguement dans les Délais de la justice divine
(\) Cf. A. 1.1. RiDDF.R, De Vidée de la mort en Grèce à Vépo^iue classique,
l'aris, Fontcmoiug, 1897. . . ,
ri) Op. cit., XXII. 590 F. — Il est possible que Plutarque ait suivi, flans ce mythe, Posidouius, comme avait fait Vii-j^ile (cf. S. Reixach, op. cil.,
t. ni, p. 27-2). . ^ ^, ,,..
(3) Républuiue, X, 615 C. — A noter un autre souvenir du mylhe d Lr rAniu'iiici». La lune rejette les âmes sourlK^s, uu peu comme le gouffre emi^Vlie .\rdiée et ses compa^nous do s'éclijqqjer. ^ , ^ ^
Ou lit. (laus Plutarque : laÛTaî o'i:^rp--toJ3x xxi txuy.ojaîvri 3oe*pay ouit. ix ::eXâ;etv. EL dans Platon : ouç oioaEvoi»^ t^^jt, i>a€r;aiaûai odx 6oÉ-/.£to t4 ax^^'-ov,
oXk' Efxuy.ato.
(4) De Fade in orbe iMniv, XJiVl, 941 A.
(5) Ibid., XXX, 945 D.
et plus précisément dans le Démon de Socrafc. L'homme se compose de trois parties : rentendement (voO,-), Yéunc et le corps. Elles correspondent aux trois grandes forces naturelles dont elles tirent respcclivem.ent leur origine, le soleil, la lune et la terre. L'entendement est autant élevé au-dessus de l'àme que l'âme au-dessus du corps, et seul il échappe à la mort.
L'àme, séparée du corps, erre (juekpie temps dans la région située entre la terre et la lune ; c'est là qu'elle subit sa punition, s'il y a lieu. Lorsque ses fautes sont légères, elle séjourne paisiblement dans la prairie d'Hadès (l), sans pouvoir encore jouir du bonheur parfait. L'idée est empruntée, comme on sait, au Phcdon. D'autre part, on n'ignore pas que certains stoïciens plaçaient dans la lune le séjour des Ames (2). Le vérital)le Elysée, où s'élèvent triomnhalement, sur les ailes de la constance, les âmes couronnées, est justement, d'après le narrateur à qui Plutarque prête son langage, la partie supérieure de cette planète (,\). Nous retrouvons, une fois de plus, quelque chose de l'allégorie fameuse : èo'.xéto) U ^u'j-jjtw 5u.aa£? uTTOTiTÉpa... (1). Entre autres joies, ces ânjes j)rivilègiées goiîtent celles de la connaissance. Voilà bien, sous un bizarre déguisement, la vraie doctrine platonicienne.
Mais il y a quelque confusion dans la suite du récit. Les âmes des méchants, ([ui, tout à l'heure, subissaient leur î)eine dans la région intermédiaire entre la terre et la lune, sont maintenant tourmentées dans la partie inférieure de la lune (5). De plus, on nous apprend (|ue les âmes vertueuses, dont la vie fut vraiment conforme à la philosophie, se dissipent immédiatement. Comment pourraient-elles alors goûter toutes les jouissances dont on vient de nous faire un si riant tableau ? N'ou])lions pas que l'auteur paraît leur faire un mérite de s'être appliquées exclusivement à l'étude de la sagesse, alors que, dans ses traités de morale, il oblige les philosophes de participer aux affaires publiques. Ici, sans doute, il obéit à la pensée de Platon plutôt qu'il ne suit la sienne propre. Enfin, après nous avoir assez obscurément parlé d'une troisième naissance des âmes trop adonnées à la passion, il tourne court et néglige de nous ap[)rendre ce qu'il advient de l'entendement réduit à lui-même.
En dépit de ces étrangetés, de ces lacunes et de quekpies contia-
L AUTRE VIE
dictions de détail, la conception que Plutarque se fait de la vie future est noble et rationnelle. Il y voit le triomphe de la justice divine et la satisfaction des aspirations les plus élevées et les plus intimes de notre âme. Le bonheur éternel est procuré, comme le voulait Socrate, aux véritables initiés, qui sont les philosophes soucieux d'adapter leur conduite à leur doctrine. Les divers degrés de l'expiation, la mise en balance des bonnes actions avec les mauvaises, l'incertitude même si les crimes seront châtiés éternellement et la ()orte ouverte à des espoirs indéfinis de rédemption, tout est heureusement ménagé pour rendre la morale de l'auteur aussi persuasive qu'elle a pu paraître sévère.
(1) De Fade in orbe Lnnce, XXVIIT, 943 C.
(:2j Cf. Tkktullien, De Animo, LIV : « lu cothere dormilio iiostra, cum Platoiie; aut circa limam cum Endyniionibus Stoicoruni. »
(3) De Facie in orbe Liinœ. \\l\, 9UC.
(4j Phèdre, 246 A.
(5) On [)ourrait l'entendre, à la rigueur, des dmes des mauvais démous (cf. op. cit., XXIX, injine, 944 A).
LA DIVINATION^ LES ORACLES
CHAPITHE XII