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tristes iniquités. Il n’y a pas de devancier dans la voie large et progressive où il marche ».
Nous ne voulons considérer, ni la critique de Marancourt (Le Juif Errant à la recherche des horreurs sociales, 1847), ni celle de Mirecourt (Portraits et silhouettes) (N° 121- 150, 1867-72 et L'histoire de mes contemporains), ni celle de J. B. Jacquot. Le premier se borne à faire un plagiat du Juif Errant, et le second à ramasser toutes les histoires fantastiques au sujet de Sue. Poitou (Du roman et du Théâtre contemporains et de leur influence sur les mœurs. 1857, Durand), dans sa critique, avoue qu'il n’a traité que de la mauvaise littérature et l’œuvre de Sue occupe une grande partie de sa thèse, mais il n’a considéré que le côté moral. Naturellement, après avoir comparé la morale sociale de Sue avec celle de Molière, il conclut que l’œuvre de Sue est bien inférieure.
Nous voudrions examiner d’abord Sue et la sincérité de ses idées. La question est assez difficile à résoudre car tout le monde s’accorde à constater que Sue brode en romancier peu scrupuleux. Le Constitutionnel vaut d’être cité. Après les élections de 1850, où il est devenu représentant du peuple pour la Seine, Sue écrivit la lettre suivante (Le 17 nov. 1850. Au Rédacteur du Constitutionnel) : & Il y a — dit-il, — toute une révolution intellectuelle et morale entre la Vigie de Koat-Ven, et le Juif Errant, ou les mystères de Paris. Il est seulement donné aux esprits supérieurs de concevoir la vérité de prime-saut, et de n'avoir pas à traverser l’erreur pour arriver à la connaissance du vrai; je n’ai pas eu ce bonheur : il m'a fallu passer par les théories aussi fausses que désolantes dont sont empreints mes premiers ouvrages, pour arriver à force de travaux et d’observations, aux théories socialistes, qui seules ont valu à mes derniers livres un succès si au-dessus du peu qu’ils valent, et pour le fond, et par la forme... À mesure que l’âge, la connaissance des faits, des hommes et des choses, a müûri ma raison, j’ai peu a peu tendu vers des idées que je crois fermement les seules vraies, et auxquelles depuis plusieurs années, je me suis
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voué cœur et âme; j’ai dû rogner les premières erreurs... mes livres reflètent simplement, sincèrement, les diverses phases de mon esprit, depuis 20 ans, car, il y a 20 ans que j'écrivais la Vigie de Koat-Ven. Il m’eût été facile de supprimer ou d’atténuer les contradictions flagrantes qui existent entre les théories de mes premiers et de mes derniers ouvrages : je n’ai voulu rien atténuer, rien supprimer, car je me suis trompé de bonne foi ».
Peu avant sa mort, Sue écrit d'Annecy : « La plus glorieuse récompense de mes travaux serait de penser que j'ai bien mérité de la Démocratie » (le 28 sept. 1857). Dans la préface d’un livre (Venceslas et Marie l’Espagnole ou la victime d’un Moine, 1846), d’Aygnals de Izco, Sue parle ainsi de l’auteur. C’est un homme qui a « un généreux et saint amour de l’humanité, une foi sincère dans l’avènement du progrès social et politique de son pays, (l'Espagne), une haine vivace, implacable contre l'exploitation de l’homme par l’homme ».
Legouvé, quoiqu'il fût ami de notre romancier, ne s’abstient pas de nous confier les côtés mauvais de Sue aussi bien que les meilleurs traits de son caractère. On peut lire beaucoup de petits détails intéressants dans ce livre de Legouvé (Soixante ans de Souvenirs, IL, 1885). Celui-ci, par exemple : un malheureux s’est suicidé dans la maison de Sue. Il tenait à la main un billet où il dit: « Je me tue par désespoir; il m’a semblé que la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui nous aime et nous défend ». On apprend aussi qu'après le chapitre sur la famille Morel (Myst. de Paris), Pleyel avait donné de l’argent à Sue pour que celui-ci pût s'acquitter de ses dettes. Mais Sue donna l’argent à un pauvre charpentier honnête qui était dans la gêne.
Après le premier feuilleton des Mystères de Paris dans le Journal des Débats, le rédacteur en chef de la Démocratie Pacifique appela ainsi l’attention du public sur Sue : « M. Sue entre maintenant sur une voie inexplorée. Il entreprend la peinture des souffrances et des besoins des classes travailleuses. M. Eugène Sue a été baptisé le
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Romancier Maritime, aujourd’hui il s’appelle Le Romancier populaire ». Sue lui-même écrivit à Legouvé qu’il avait déjà eu un entretien avec l’auteur de cet article, et qu’il allait se vouer au parti populaire. Comme Legouvé le dit, une fois sur la route de Damas, Sue a continué jusqu’au bout. Sinon, pourquoi se serait-il exilé après le Coup d'Etat de 1850. Louis Napoléon avait rayé son nom de la liste des proscrits sous certaines conditions, mais Sue n’a pas voulu apostasier et il s’est retiré en Savoie. Voilà un fait qui doit garantir la sincérité de ses convictions.
Examinons maintenant l’exactitude de Sue dans ses peintures de la misère et de l’exploration des classes ouvrières.
Il résulte d’un rapport officiel publié en 1837 par Gasparin que le nombre des indigents secourus dans les 1.329 hôpitaux et hospices, ne s'élevait pas en 1833 à moins de 425.049. En ajoutant à ce nombre celui des indigents secourus à domicile par les bureaux de bienfaisance, l’auteur du livre sur la Misère des Classes Laborieuses, Duret, constate comme résultat certain des dernières investigations administratives, qu’en France, il y a plus d’un million d'hommes qui souffrent, littéralement, de la faim, et ne vivent que des miettes tombées de la table des riches. Que serait-ce donc si nous pouvions faire le compte exact de ceux qui ne sont pas officiels ? En supposant qu’un indigent officiel en représente au moins trois, supposition admise par Duret, on est conduit à reconnaître que la masse de la population souffrante est, à la population totale, à peu près dans le rapport de 1 à 9. La neuvième partie de 12 population réduite à la misère ! Et on dit que les peintures de Sue sont fantastiques, qu’elles procèdent d’un cerveau dérangé ! Nous voudrions citer des documents officiels plus précis d’après le tableau de Legoyt. (Stat. de la V. de Paris 1846, Doc. Offic.). Nous voyons monter toujours le chiffre du paupérisme officiel entre 1791 et 1844. [ faut nous rappeler aussi que les conditions dont Sue parle, prévalaient entre 1840 et 1845.
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Chez Blanqui (Des Classes ouvrières en France, 1849, F. Didot. Ouvrage couronné par l’Acad. des Sc. Pol. et Mor. CF. aussi L. Blanc, Org. du Travail 1830. Soc. de l'Industrie paternelle, p. 39), nous apprenons qu’il existe à Paris, à Rouen (et il en est de plus terribles à Lille), des « repaires mal à propos honorés du nom d'habitations », où l’espèce humaine respire un air vicié, qui tue au lieu de faire vivre, qui attaque les enfants sur le sein de leur mère et les conduit. à une décrépitude précoce, au travers des maladies les plus tristes, les scrofules, les rhumatismes, la phtisie pulmonaire. Des pauvres enfants qui échappent au vice de ces mortelles demeures finissent par tomber dans l’imbécilité. Quand ils parviennent à 20 ans, on n’en trouve pas dix pour cent capables de devenir soldats; la misère, les privations, le froid, le mauvais air, le mauvais exemple, les ont amaigris, atrophiés, corrompus, démoralisés. On n’a qu’à étudier l'attestation de Legoyt (Compte-rendu du recrutement 1843) sur la condition physique des ouvriers.
Revenons à Blanqui (loc. cit.) : il nous fait entrer dans les maisons des ouvriers par des allées basses, étroites et obscures où souvent l’homme ne peut pas se tenir debout. Les allées servent de lit à un ruisseau fétide, chargé des eaux grasses et des immondices de toute espèce. Il y a des flaques pestilentielles entre les pavés. Les réduits sont bas, mal fermés, sans lumière, dépourvus de meubles et d’ustensiles. Le lit est une litière de paille, effondrée, sans draps ni couvertures; la vaiselle, un pot de bois ou de grès, écorné, qui sert à tous les usages. Les enfants couchent sur un sac de cendres. Le reste se plonge pêlemêle, père, mère, enfants, frères, sœurs, dans cette litière indescriptible. Les enfants sont étiolés, bossus, contrefaits, à l’aspect pâle et terreux. L'industrie principale des femmes à Lille, consiste à ramasser dans les rues des épluchures de légumes dont elles essaient d'extraire un peu de nourriture ou à recueillir des cendres pour les tamiser et les vendre après s’en être servies en guise de matelas. Il y en a 3.000 qui font ce métier à Lille seul. Il y a des femmes qui ne mangent pour toute nourriture que deux kilogs de