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une propriété individuelle exclusive. Pour justifier cette proposition Sue dit que la terre ou plutôt ses facultés productrices et spontanées existant en dehors de tout travail, sont aussi indispensables à l’homme et aussi peu susceptibles d’appropriation exclusive et individuelle, que Pair ou la lumière, la chaleur du soleil, ou la force du vent; d’où l’on conclut que la mainmise des premiers occupants, même exempte de vol ou de violence, serait nécessairement vicieuse. L’inégalité dans la possession de la terre, dit Sue, est la grande cause de l’inégalité de la distribution des richesses. Le seul mode de justification du droit de propriété est le travail. Sue conclut que les propriétaires possèdent sans droit tout ce qui n’est pas le produit de leur travail; que la rente de la terre n'étant pas le produit du travail, l’homme n’y a aucun droit; que le cultivateur seul doit être propriétaire.
Les associations présentaient aux yeux du public un grand péril : elles étaient considérées comme la forme sensible et extérieure, comme un commencement d’effet de ce socialisme d’autant plus redouté que nul ne pouvait dire au juste en quoi il consistait. Ces théories socialistes, qui aujourd’hui laissent la majorité indifférente, avaient jeté dans la classe paisible et nombreuse des propriétaires, même des moindres, un émoi que nous avons peine à comprendre. Ils tremblaient à la pensée de voir J'Etat se saisir de leurs propriétés et établir quelque système communiste. Or, si l'indifférence politique était déja presque aussi grande que de nos jours, nul de ceux qui possèdent, même le plus petit morceau de terre ou le moindre titre de rentes, ne reste insensible à l’idée de perdre son avoir, c’est-à-dire ce qui fait son existence et celle des siens.
Les critiques contemporains ont essayé de montrer que toutes les idées de Sue, et ses romans sur les questions sociales de son temps, sont inexactes, et de plus, qu’il n’était pas sincère, et qu’il n'avait pas de convictions du point de vue social. Nous allons montrer que les conditions et le
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milieu des classes ouvrières qu’il a dépeints sont réels et véridiques.
Sue n’a pas tenté de bâtir un plan, ni de soutenir une thèse. Tout ce qu’il voulait faire, c'était démontrer et exposer les conditions dans lesquelles travaillaient la majorité de la classe ouvrière. On le traite de socialiste, d’humanitaire, d’utopiste et de pis encore. Tous nient que de telles conditions aient jamais existé, et on laisse là la question sans examiner les faits. Ainsi, Hippolyte Desprez (R. D. M. I, 1849) dit qu’une société dépourvue du goût littéraire a seule pu faire la fortune de Sue. Cuvillier-Fleury accuse Sue d’être un sensualiste élégant, à qui
il est impossible d'écrire un livre sincère. (Portraits po-
litiques et Révolutionnaires. Vol. II, Lévy, 1889). Le même auteur dit que Sue jette de la boue à la société par caprice et que le livre, Les Mystères du Peuple (id.) est la folie d’un fantaisiste à bout de moyens. Bontoux (L Veuillot, Les mauvais maîtres de son temps, Perrin, Paris, 1914), résume l’œuvre de Sue dans les deux mots « cloaca maxima ». Louis Blanc avait dit dans son Organisation du travail, 1830 : « C’est parmi ceux qui souffrent qu’il faut chercher les leçons des progrès et des exemples de dévouement ». Sue répète la phrase de temps en temps et dans « Les Mystères de Paris >» et dans « Le Juif Errant », mais les critiques classiques traitent de réalisme outrageant cette recherche dans la vie journalière des travailleurs.
Limayrac (Le roman philanthrope et moraliste, 1844), dit que le contraste de l’opulence et de la misère qui forme la partie principale de la thèse de Sue, explique son succès, mais que les tableaux de misère sont fantastiques. Le même critique nous apprend que Sue introduit les jésuites dans le Juif Errant parce qu’il avait besoin de trouver un nouveau répertoire de crimes pour amuser ses lecteurs (R. D. M. 1845, IX, p. 937). Le critique de la Revue Suisse fait une condamnation générale des œuvres de Sue. Il dit que les Mystères de Paris ont révolté la morale publique (Rev. Suisse, 1843, p. 443). Le même
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roman était un fond de crapule. (id., 1844, p. 668). Le Juif Errant est ridicule, quoique les éditeurs qui veulent accaparer pour eux la publication du roman soient « aux folles enchères ». (Rev. suisse, 1844, p. 666). La Gazette d’Augsbourg est assez brève sur ce sujet. Les romans de Sue ne sont que des « combinaisons romanesques » (1843, articles 133-139). Hippolyte Desprez ne voit que Rodin et le côté religieux. Il critique toujours la « haine du jésuite et la terreur de l’homme noir » (R. D. M., 1849, D).
En 1855, Sainte-Beuve trouve une veine socialiste et humanitaire dans l’œuvre de Sue, mais il ajoute que cet auteur populaire est asservi à son public (Port. Contemp., 2 édit., 1855, pp. 67-91) 1.
G. Planche y trouve un amour immodéré de la fange (R. D. M. 2: Série 1855). Guy de Molènes se moque des prétentions psychologiques de Sue, mais il ne dit rien des conditions sociales (R. D. M., 1842, I, p. 105), Sainte-Beuve, au contraire, en parlant d'Arthur, croit que « le personnage est vrai. Il y a de nos jours, plus d’un Arthur » @. D. M. 15 Sept. 1840). Alfred Nettement condamne en totalité l’œuvre de Sue. Selon lui, l’œuvre est incohérente, contradictoire et fausse. La composition en est imparfaite. On ne saurait expliquer son succès par son mérite, mais par la peinture hardie des mœurs. faciles et libres de la portion la moins honorable des classes populaires; dans un appel à cette morale sociale dont le résultat est d’exciter les classes inférieures contre les classes supérieures, en traçant un tableau exagéré des misères et des souillures de l’ordre social. (A. Nettement. Etudes critiques sur le feuilleton-roman, 1847, Lagny frères).
Voici ce que pense le Constitutionnel : « M. Sue a ouvert de nouveaux horizons au roman, qui s’inspire, grâce à lui, des phénomènes généraux de la vie sociale, cherche à en étudier les lois, à en signaler les désordres et les
(1) Si Sainte-Beuve est le critique de la Revue Suisse de 1843, p. 443, il est intéressant de comparer ces deux opinions : celle de 1843 et celle de 1855.