‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 23 sur 43 · ROUE HE · texte numérisé non relu

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sant : « Non, ce n’est pas voire faute; vous viviez avec des gueux; vous faites comme eux sans savoir ». Mais les enfants ont déjà été corrompus. La petite Amandine dit à son jeune frère : « Il (Nicolas, leur frêre aîné) veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage, Ça ne te fait pas plaisir ? ». À quoi il répond : « J’aime mieux rester ici, je ne travaille pas, je suis toute la journée en bateau, à pêcher ou à jouer, ou servir les pratiques; c’est bien plus amusant que de rester du matin au soir enfermé dans un atelier à travailler comme un chien ». (Myst. de Paris). Dans ses mémoires, Martin veut excuser la conduite de la Levrasse et la mère Major en disant que ce ne sont pas là dies exceptions, que parmi tous ceux qui tombent fatalement « dans les abîmes sans fond de perversité, d’infamie, il en est bien peu, qui n’eussent pas été honnêtes et bons, si leur vie n’avait pas commencé dans l'abandon, dans la misère, ou dans un milieu corrompu ou corrupteur » (Misères des Enf. Trouvés, ch. XV). Dans un esprit essentiellement fort comme celui de Rodolphe (Mystères de Paris) dans sa jeunesse, de même que dans sa maturité, les mauvais conseils de son précepteur, l’abbé Polidori, portèrent leurs fruits qui aboutirent à sa liaison avec Sarah Mc Gregor, une faute qu’il passa le reste de sa vie à expier. Quand Martin était jeune, il travaillait avec Limousin, le maçon. Celui-ci s’enivrait le dimanche. Martin suivit son exemple pour être heureux et gai comme lui. Les crimes sont presque toujours, de même que les vices, des faits de perversion d’instincts, de penchants faussés et pervertis par l’ignorance. Sue dit que la société doit se charger de l’éducation de la classe criminelle, mais il blâme la société pour tous les maux. Martin, à bout de ressources à Paris, est tenté par le « cul de jatte ». Il se plaint que la faim et la misère puissent le pousser à de terribles extrémités. Pour lui, la misère, imposée par le système social est la cause ou la source de bien des maux, des dégradations, des crimes. Il était assez difficile pour Martin de rester fidèle à la pratique du bien, mais pour ceux qui avaient été livrés aux

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hasards de la vie, sans éducation et sans appui, sans foi, sans frein salutaire, c’était encore plus difficile. (Mis. des Enf. Tr. Ch. XLV). Il y a encore une grande cause du crime chez Sue, c’est la lutte pour l’existence. Comme il le dit, la famille d’un condamné presque toujours victime de cruelles répulsions, demandant en vain du travail, se voit pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les lieux où elle trouvait des moyens d'existence. (Les Myst. de Paris, t. 5. ch. 16). Il en était ainsi des habitants de l’Ile du Ravageur. Comment la veuve Martial s’adresse-t-elle à son fils aîné qui voudrait être honnête « Tu veux être honnête ! Honnête ? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté comme fils d’assassin, frère de galérien ? >» Cela est malheureusement trop vrai.

Frank, libéré de la Fosse-aux-Lions (Mystères de Paris, t. 8, ch. 7), voulait travailler et être honnête. Il est allé chez un maître serrurier et a proposé de donner 900 francs comme garantie, mais il n’a pas réussi à trouver un emploi. Le maître serrurier a dit: « J’ai un état de confiance, et si l’on savait que j'emploie un libéré parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques ». Frank a reçu la même réponse à toutes ses demandes. Peut-on s'étonner qu’il se soit dit: « Je voyais qu’il n’y avait pas moyen d’être honnête ».

Sue blâme les riches aussi pour la propagation des vices. Les types comme Jacques Ferrand, le comte de St-Rémy, Florestan de St-Hérem, Gontran de Lancry, Lugarto, Scipion Duriveau, se servent de leurs richesses pour faire du mal, et plus tard des crimes. Il est rare que nous trouvions un mot en faveur de ceux qui possèdent beaucoup des biens de ce monde. La thèse générale semble être contre la possession des richesses : on a tort d’en avoir, c’est un crime de posséder plus qu’un autre. Puis Sue voudrait démontrer que l'influence de l’église est trop faible. Pour lui, on s’est mépris étrangement en confondant le mouvement matériel de la foule avec le mouvement des esprits, malgré l'encombrement quotidien de

quelques églises, les bagnes et les prisons sont au complet. L’auteur ne dit rien de la volonté des hommes. Pour lui, l'Eglise doit faire respecter sa doctrine (Comédies sociales, ch. D).

Mais la principale plainte de Sue concerne la société. Il répète sans cesse que la société songe à punir, jamais à prévenir le mal, que la société ne prend jamais souci des orphelins des condamnés, que si l’un des orphelins reste par hasard laborieux et honnête, il est toujours en butte à une réprobation imméritée, qu’il trouve à peine du travail, qu’une société ainsi organisée, qu’elle tolère ou qu’elle impose tant de misères, perd le droit de blâmer les infortunées qui se vendent, non par débauche, mais presque toujours parce qu’elles ont froid ou faim (Le Juif Errant, t. V, ch. 2). Une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices, tant de crimes, tant d’actions mauvaises ! Sue trouve systématiquement des excuses aux torts de la plupart de ses caractères et même à leurs crimes, ce qui concentre sur eux tout l'intérêt. Partout le crime est excusé, justifié; les criminels sont fatalement criminels, et l’auteur leur trouve de si bons côtés qu’on est vraiment tenté de les regarder comme des opprimés en butte aux persécutions sociales. Dès lors, la plus grande barrière qui s'oppose aux débordements des vices, l’horreur morale qu'ils inspirent, est si bien rejetée de circonstance atténuante en circonstance atténuante, qu’on finit par conclure que le vice pourrait bien après tout n’être pas aussi vicieux que quelques moralistes outrés veulent bien le dire, et qu’il y a telles situations où de telles actions sont nécessaires.

Quels remèdes propose#-il ? Un seul. Il faut fonder une société dans le but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes et de les employer. Ce qui a été fait en effet (Economie Politique Chrétienne de V. Bargemont, 1840, p. 308), dans le Dept. de la Seine par M. Allier. Il faut aussi une éducation saine et morale pour les parents aussi bien que pour les enfants. Il y a encore une méthode pour détourner un criminel du mal, que Sue ne

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fait que mentionner : c’est celle qui consiste à lui trouver un emploi convenable. L'auteur nous l'indique à propos de Martial et la Louve, et nous voyons plus tard qu’elle à un résultat heureux. Serait-il possible d’appliquer ce moyen à tous les criminels ? Il paraît bien praticable, mais on ne peut jamais espérer réformer tout criminel. Voilà ce que désire Sue.

Après avoir montré les causes principales du crime, à son idée, Sue nous indique ce qui en doit être la punition. Nous distinguons ici deux thèses : 1° Celle de la peine de mort; 2° Celle de la punition des abus de confiance. Sue présente ses arguments en faveur de l'abolition de la peine de mort, contre la manière dont cette peine est appliquée, contre l'effet qu’on en attend comme exemple donné aux populations. Pour lui, la société ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir ni pour lui infliger la loi du talion; elle le tue pour le mettre dans l’impossibilité de nuire; elle le tue pour que l’exemple de sa punition serve de frein aux meurtriers à venir. Sue croit que la peine est trop barbare; qu’elle n’épouvante pas assez, parce que l'exécution a lieu pour ainsi dire à huis clos, dans un endroit parfaitement écarté, avec une précipitation sournoise; toute la ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce jour-là « on tue un homme; les théâtres rient et chantent, la foule bourdonne, insouciante et bruyante. Au point de vue de la société, de la religion, de l'humanité, c’est pourtant quelque chose qui doit importer à tous que cet homicide juridique commis au nom de l'intérêt de tous » (Les Myst. de Paris, t. X, Ch. 2).

Sue préfère la méthode espagnole (nous pouvons rappeler ici que Sue séjourna en Espagne en 1824/5) où le condamné reste pendant trois jours dans une chapelle ardente; son cercueil continuellement sous ses yeux : les prêtres disant les prières des agonisants, les cloches de l’église tintant jour et nuit un glas funèbre. Il croit que cette espèce d'initiation à une mort prochaine peut épouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une ter-

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reur salutaire à la foule qui se presse aux grilles de la chapelle mortuaire. Le jour du supplice est un jour de deuil public. Les cloches de toutes les paroisses sonnent les trépassés, le condamné est lentement conduit à l’échafaud, avec une pompe imposante et lugubre, son cerceuil toujours porté devant lui : les prêtres chantant les prières des morts marchent à ses côtés. (Mystères de Paris, t. 10, ch. 2).

Sue croit que ce redoutable spectacle peut faire naître de graves réflexions, inspirer un tel effroi et que ce qu’il y a de barbare dans ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majesté de son exécution. Il considère l'effet de la peine de mort sur les condamnés eux-mêmes : ou ils la bravent avec un cynisme audacieux, ou ils la subissent, inanimés, à demi-morts d’épouvante; or la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent, inutile pour ceux qui sont morts moralement, exagérée pour ceux qui se repentent avec sincérité. Qu'est-ce que Sue voudrait substituer à la peine de mort ? Il croit que l’aveuglement et un isolement perpétuel mettraient le condamné dans l'impossibilité de nuire et le puniraient d’une manière mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps du repentir et de la rédemption. L’idée principale de Sue semble être que le criminel doit expier ses crimes avant de mourir. C’est pourquoi Rodolphe dit au maître d’école : « La punition de vos crimes est incomplète encore, vous avez souffert, vous n’avez pas encore expié ». (Mystères de Paris, t. X).

La punition du maître d’école était l’aveuglement. Rodolphe suit le système de Sue en lui disant : « Tu as criminellement abusé de ta force. Je paralyserai ta force. Les plus vigoureux, les plus féroces tremblaient devant toi, tu trembleras devant les plus faibles ».

En deuxième lieu, Sue voudrait infliger des peines plus sévères aux abus de confiance. Il décrit un abus de confiance comme un vol domestique, mille fois aggravé par ses conséquences effrayantes et par le caractère officiel de celui qui le commet. Il se plaint de la partialité de

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