‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 24 sur 43 · PO DRE · texte numérisé non relu

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la loi en disant que plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des familles, plus ils portent atteinte à la sécurité, à la moralité publiques, moins ils sont punis. De sorte que plus les coupables ont de lumières, d'intelligence, de bien-être et de considération, plus la loi se montre indulgente pour eux, de sorte que la loi réserve ses peines les plus terribles pour les misérables qui ont du moins pour prétexte l'ignorance, l’abrutissement, la misère. Il voudrait que « grâce à une réforme législative, l’abus de confiance, commis par un officier public, fût qualifié vol, et assimilé pour le minimum de la peine au vol domestique, et pour le maximum, au vol avec effraction et récidive. La compagnie à laquelle appartiendrait l'officier public serait responsable des sommes qu’il aurait volées en sa qualité de mandataire forcé et salarié » (Myst. de Paris). Sue signale aussi une autre grande distinction. Le crime ressortit à la cour d’assises; mais l’abus de confiance, à la police correctionnelle. L’abus de confiance, étant aussi grave que le vol, doit être puni par la Cour d’assises, non pas par la police correctionnelle où la pénalité est trop légère.

La dernière question qui concerne le code de Sue au sujet des crimes et de leur punition est celle du système des prisons en vogue en ce temps là. D’abord, il se plaint que la nourriture des détenus soit mille fois préférable à celle que mangent la plupart des ouvriers les plus laborieux, les plus rangés. Voilà le régime alimentaire : au repas du matin, une écuellée de soupe maigre ou graisse trempée avec un demi-litre de bouillon; au repas du soir, « une portion de bœuf d’un quarteron », sans os, ou une portion de légumes, haricots, pommes de terres, etc. On ne peut pas considérer ce régime comme très abondant, mais la viande mise à part, il paraît incroyable que les ouvriers mangent moins que les quantités citées. Rien ne manque au détenu à la Force. Il a en prison, bon abri, bon lit, bonne nourriture, salaire élevé, travail facile, et surtout une société de son choix, une société qui mesure sa considération à la grandeur des forfaits. Son salaire

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est élevé, parce que, défrayé de tout, le condamné pouvait gagner de cinq à dix sous par jour. Il n’y avait pas beaucoup d'ouvriers qui pouvaient économiser une telle somme. Sue compare la demeure de Morel le lapidaire, avec les conditions où se trouvent les forçats. « Les prisons réunissent toutes les conditions du bien-être et de la salubrité; on reste fort surpris, habitué que l’on est à regarder ces établissements comme des antres tristes, sordides, malsains et ténébreux », tandis que le pauvre et honnête travailleur est forcé d'abandonner son lit à une femme malade, et de laisser ses enfants grelotter de froid dans leur paille infecte. Puis chaque prisonnier, par mesure d'hygiène, est, à son arrivée, et ensuite deux fois par mois, conduit à la salle de bains de la prison; puis on soumet ses vêtements à une fumigation sanitaire. Pour un artisan de ce temps, un bain chaud était un luxe inoui. Mais selon Sue, la condition des plus honnêtes ouvriers des ports n’est pas moins rude que celle des forçats, de telle façon que l’incarcération est très recherchée. Sue voudrait rendre plus sévère la vie de prison. Le premier grief qu'il. trouve à formuler vise la réclusion en commun. Voici ses arguments contre le système. On entre dans la prison innocent ou accusé, mais on en sort perverti. La prison est une effroyable école de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre. Un grand nombre de vols se donnent, s’achètent et se complotent en prison. Voilà une détestable conséquence de la réclusion en commun. Tous les grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société puisse les frapper avec un audacieux dédain. Il est peu raisonnable de plonger dans une atmosphère viciée, de gens qu’un air pur et salubre pourrait seul sauver. Il faut reconnaître qu’en agglomérant les êtres gangrénés, on redouble l'intensité de leur corruption. Au lieu de la réclusion en commun, Sue demande avec insistance « l’application complète, absolue, du système cellulaire >» parce que la seule pensée de lisolement absolu inspire une indicible terreur aux bandits. A ce moment, la génération de criminels qui peuplait les

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prisons et les bagnes regarderait l'isolement comme un supplice intolérable. Ces êtres étaient habitués à la perverse animation de l’emprisonnement en commun, et en se voyant menacés en cas de récidive d’être séquestrés du monde infâme où ils expieraient allègrement leurs crimes et d’être mis en cellules, avec les souvenirs du passé, ils se révoltaient à l’idée de cette punition effrayante. Beaucoup préfèreraient la mort. Sue espère que la condamnation à l'isolement, si redoutée par les scélérats, amènerait peut-être d'elle-même l’abolition de la peine de mort: <« le suprême vestige d’une législation barbare ».

Considérons d’abord les causes du crime selon Sue. Il déclare que les enfants sont pervertis dès l’enfance, que les parents et le milieu où se trouvent ces enfants sont responsables du vice. On a accusé Sue d’avoir exagéré ces peintures de la criminalité. Et pourtant, si nous examinons quelques tableaux fournis par des économistes et des observateurs de bonne foi, nous pouvons conclure que les renseignements que nous donne Sue ne procèdent pas de son imagination. Louis Blanc (Organisation du Travail, Ed. 1848, p. 56) cite Léon Faucher pour nous informer que le nombre des individus arrêtés et interrogés au petit parquet de la Seine était :

en 1832, de 9.047,

et en 1842, de 11574, ce qui représente, de 1832 à 1842, un accroissement dans le mal de 28 %.

Frégier (Classes dangereuses de la population, 1840, t. L. p. 27 et suiv.), chef de la Préfecture de la Seine, constate qu’il existe à Paris 235.000 ouvriers de tout sexe et de tout âge à l’époque du ralentissement des travaux et 265.000 pendant la période de pleine activité. Sur ce nombre, et toujours d’après les mêmes calculs, il y a 33.000 individus qui, précipités dans les bas fonds du vice par la misère et l’ignorance, s’agitent et pourrissent dans un désespoir forcené. Quant aux misérables qui ne demandent les moyens de vivre qu’à une criminelle indus-

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trie, comme les voleurs, les fraudeurs, les escrocs, les receleurs, les filles publiques et leurs amants, ils forment un total de 30.072; chiffre formidable qui, ajouté à celui de 33.000 fait monter à plus de 63.000 individus de tout âge et de tout sexe, « cette armée du mal que Paris contient et alimente ».

D’après Levasseur, (Histoire des Classes ouvrières en France, 1867, p. 486; Ouvrage Couronné par l’Ac. des Sc. Pol. et Mor.), le crime semble avoir été à son comble vers l'époque où furent écrits les mystères de Paris. Voici la table de ces statistiques pour toute la France :

Entre :

1836 et 1840 : 1 accusé devant Le C. d’Ass. pour 4.297 hab. 1856 et 1860 : — — —- 6.758 <et en 1865 : —— — — 8.256

Dans ce total, on constate :

1 femme sur 5 hommes,

12 célibataires pour 7 pères de famille,

12 hab. de com. rurales pour

9 hab. de com. urbaines.

Boucly, procureur du Roi (Discours de rentrée 1835) reconnaissait que l’ordre social actuel présente des plaies sans nom. « Sous une couche de richesses, d’élégances, de bon ton, de folle gaieté, il se déroule des drames à faire dresser les cheveux sur la tête. À quelques pas de nous, il y a de fabuleux dérèglements, des prodiges de débauche, d’invraisemblables raffinements d’infamie; des enfants tués à petit feu par leur mère ! Oui, voilà ce que les agents les plus graves du pouvoir sont obligés de reconnaître » !.

() A cet égard, on n’a qu’à étudier la statistique de la criminalité dans la Revue de Législation et de Jurisprudence, (1847, t. 2, p. 496), puis le tableau à la page 490. D’après ces tableaux on peut constater la grandeur de la classe criminelle et la proportion élevée de récidives que Sue voudrait faire diminuer en tâchant d'améliorer la moralité des détenus.

Comparez aussi le tableau à la page 456 du même tome. On y voit le chiffre croissant de la criminalité, surtout celwi de l’abus de confiance, auquel Sue voudrait appliquer des peines plus sévères. Les crimes moraux dont il se plaint forment une grande part du total.

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