‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 28 sur 43 · MOD EE · texte numérisé non relu

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sailles des retenues injustes que les maîtres faisaient subir aux ouvriers sur les prix de main-d'œuvre, sous le prétexte de mauvaise fabrication des étoffes : c'était la seule compensation qui fût en leur pouvoir (Ouvrage cité, t. IH, D. 59).

Les ouvriers se montrent, reconnaissants des soins touchants et paternels de certains fabricants. Mais combien de fabricants, lorsque la maladie vient atteindre les ouvriers, les abandonnent complètement, et les remplacent aussitôt par d’autres, sans leur réserver leur emploi pour le temps où ils pourront le reprendre. (Id. p. 58). De plus, si l’ouvrier, parvenu à un certain âge, ne peut pas ordinairement conserver son métier, le propriétaire ne peutil pas l’employer à autre chose ? (Id.). Selon Villeneuve Bargemont (Ec. Pol. Chrétienne 1840, p. 184) une vieillesse prématurée prive l’ouvrier de travail et de subsistance. Par conséquent si la charité ne le découvre pas, la mendicité, le crime, ou la mort, deviennent ses seules ressources. Le système industriel cause l’amoindrissement de l'intelligence et la dépravation des mœurs.

Villermé dit : « Combien de fabricants ont avoué que la misère des ouvriers est un garant de leur bonne conduite » (Ouvrage cité, p. 58). En d’autres termes, c’est par la faute des capitalistes que les ouvriers sont exploités, et que leur sort est misérable. Voilà la thèse de Sue. Voilà comment il blâme le système industriel et le système social qui le permettent. Le moyen de remédier à cet état de choses consiste, selon Sue, à fournir aux ouvriers, durant: le chômage, une autre occupation qui leur convienne. Ils gagnent moins alors, mais ils ne cessent pas de recevoir des salaires. Villermé, Villeneuve-Bargemont, Levasseur, Louis Blanc et bien d’autres proposent les mêmes moyens. (Ouvrages cités). Avec les mêmes autorités, Sue propose l’abolition des facilités de vendre les boïssons alcooliques et il réclame aussi une éducation saine et morale, pour les enfants et pour les parents.

Passons à l’opinion de Sue sur la peine de mort. Nous avons vu qu’il voudrait l’abolir. D’Octobre 1830 jusqu’à

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Mars 1832, il y avait eu de vives discussions dans les Chambres à ce sujet. (Cf. le Moniteur). Puis, en 1839 avait paru un livre de Victor Hugo dans la préface duquel (Le dernier jour d’un condamné, p. 25), les arguments en faveur de l’abolition de la peine de mort sont présentés de la même façon que chez Sue (Myst. de P. t. X, ch. 2). Voici les arguments de Sue : « La société tue le meurtrier pour le mettre dans l’impossibilité de nuire, mais Pisolement perpétuel doit suffire; la société doit se venger (mais la punition est à Dieu); la société le tue pour que l'exemple de sa punition serve de frein aux meurtriers à venir; la punition n’épouvante pas assez parce que léxécution a lieu à huis clos; la punition est un homicide juridique; le criminel doit expier ses crimes avant de mourir pour que son âme soit sauvée. Il finit par demander que le code pénal soit refait. Voici les arguments de Hugo (Le ‘dernier jour d’un condamné, p. 25) : La société tue le criminel pour le mettre dans l’impossibilité de nuire, mais un isolement perpétuel doit suffire; la société doit se venger, mais la punition est à Dieu. La société doit corriger seulement pour améliorer les autres; il faut des exemples : par le spectacle du sort des criminels, on doit épouvanter ceux qui seraient tentés de les imiter. Dans le système qui existe à présent, il n’y a pas d'exemple parce que lexécution est trop secrète. Elle démoralise seulement. C’est un homicide juridique. Que devient l’âme du criminel ? Le code pénal doit être examiné et refait, pour que la Croix remplace la potence (le Dernier Jour d’un condamné, préface).

En ce qui concerne les prisons, Sue est en faveur de l'isolement qui doit remplacer la réclusion en commun. Il demande l’application absolue du système cellulaire où le criminel serait seul à seul avec les souvenirs du passé. Avec le système existant de la réclusion en commun, les criminels, surtout ceux qui ont commis leur première faute, sont plus pervertis que jamais en sortant, et les vieux criminels sont plus endurcis.

Le système que demande Sue est basé sur le principe

américain, connu en France par le livre de G. A. Blouet (Projet de prison cellulaire, 1843, F. Didot) !. Selon ce système, les murs sont la punition du crime : la cellule met le détenu en présence de lui-même : il est forcé d’entendre sa conscience. Pour éloigner ce persécuteur acharné, le travail, que peut-être ses mains n’ont jamais connu, s’offre à lui, moins redoutable. C’est ainsi qu’il est attiré dans une voie nouvelle, ce qui offre des garanties pour l’avenir en le tournant vers un nouvel horizon (projet de prison cellulaire, p. 5). Voilà ce que propose Sue pour l’amélioration morale des détenus. Nous avons noté ce qu’il a dit contre la réclusion en commun. Comparons ce que dit Blouet :

« Des maux de toute nature engendrés par les prisons où la vie en commun est pratiquée, le plus grave est, sans contredit, la corruption mutuelle, résultat inévitable de l'influence du génie du mal qui préside à ces réunions, et qui domine à tel point, qu’il est impossible à ceux qui, après une première faute, ne seraient pas encore tout à fait corrompus, de ne pas succomber à sa maudite influence et de ne pas sortir plus pervers qu’ils ne l’étaient à leur entrée. De là ces infernales associations et ces complots dont les résultats nous ont tant de fois été révélés par les Cours d’assises : enfin l’enseignement du crime mis en théorie et dont on peut apprécier la pratique par les nombreuses victimes que compte la société. Si quelques libérés veulent suivre une voie honnête, il est rare qu'ils n’en soient pas détournés par d’autres, qui, inaccessibles au remords, s’efforcent de les entraîner avec eux dans le crime » (Proj. de prison cellulaire, p. 8).

Les ennemis de ce système affirment que le régime proposé est nuisible et à la santé et à la raison du détenu. Moreau Christophe, Esquirol, et l’Académie des Sciences politiques et morales, après de profondes recherches, proclament que le régime de l’emprisonnement individuel, tel qu’on se propose de l’appliquer en France, ne peut

(1) La date du livre est tardive pour avoir influencé Sue, dans les Mystères de Paris. Il est probable que Sue a connu le système sans avoir lu le livre.

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nuire ni à la santé, ni à la raison des détenus (Résumé de la question pénitentiaire, à la suite de considérations sur la réclusion individuelle, 1843).

Villeneuve Bargemont, cite de Beaumont et de Tocqueville sur le système pénitentiaire des Etats-Unis (Ouv. cité, p. 455) : « Les deux systèmes, celui d’Auburne et celui de Philadelphie... ont une base commune, c’est lisolement des détenus. La communion des hommes entre eux rend impossible leur réforme morale et devient même pour eux la source inévitable d’une affreuse corruption. Cette observation est devenue aux Etats-Unis une vérité populaire et tous les publicistes sont d'accord sur la nécessité de séparer les criminels. Pour éviter que lisolement n’influe trop fortement sur son existence, on introduit le travail dans la prison. Le travail réprime loisiveté qui l’a conduit au crime et allège la charge dispendieuse pour la société de la détention du criminel... On n’enseigne que des métiers utiles et capables de faire vivre le détenu, rendu à la société ».

Les avantages des systèmes cités et ceux du système de Sue peuvent se classer ainsi :

Impossibilité de corruption pour les détenus dans la prison;

Grande possibilité pour eux d’y prendre des habitudes d’obéissance et de travail qui en fassent des citoyens utiles.

Possibilité d’une réforme radicale. De Beaumont et de Tocqueville proposent le même système pour la France.

Nous avons vu chez Sue comment le stigmate du bagne empêche le détenu de trouver un emploi en sortant de la prison. Le même fait est remarqué par tous les économistes. Ceux-ci proposent l’amélioration morale des détenus dans la prison même, puis l'institution de comités pour trouver un emploi convenable au détenu quand il sort (Economie politique chrétienne, V. Bargemont, p. 308), Bergemont note : (a) l’institution en 1817, de la « Ville de Refuge », de l’abbé Amoux, pour améliorer l’état moral des jeunes détenus, avant de les mettre en liberté. (Cf. aussi le Rapport de Bérenger, sur les résultats bienfai-

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