‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 30 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ANTICLERICALISME

(Les Jésuites, les Juifs, l’Eglise, la religion, l'Evangile de Sue).

Les Jésuites sont partout et sont tout dans les quatre premiers volumes du Juif Errant (1844/5). Le titre n’est que le prétexte du livre et il est impossible de lire vingt pages de ce roman sans demeurer convaincu que le principal objet est de peindre les jésuites. Tels que Sue les concoit, les Jésuites composent une bande de malfaiteurs redoutables. La compagnie de Jésus a dans le monde entier des agents nombreux et dévoués qui exécutent aveuglément ses ordres, quels qu’ils soient : et son principe de conduite c’est que les intérêts de la compagnie doivent obtenir satisfaction par des voies licites ou illicites, par des crimes si les autres moyens ne peuvent atteindre le but auquel on vise. Ainsi, dans la conférence entre Rodin et l’abbé marquis d’Aigrigny sur l’état des affaires de la société, on voit que l’enlèvement que les jésuites ont ordonné en Espagne a réussi; qu’ils font faire pour l'Italie un écrit incendiaire contre les Français; qu’ils entretiennent auprès d’un prince un agent qu’ils excitent au régicide, et parce que l’agent éprouve des scrupules, le général des jésuites ordonne « de continuer à agir sur son imagination par le silence et la solitude, et de lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous ». On voit les jésuites ordonner à une femme, courtisée par le père et le fils, de « céder plutôt au fils, parce que le ressentiment de la jalousie sera bien plus cruel chez le vieillard et que pour se

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venger de la préférence donnée à son fils, il dira ce que tous deux ont intérêt à cacher » et ce que les jésuites ont intérêt à connaître. Les jésuites donnent vingt-cinq louis de gratification à Fra-Paolo qui par ses calomnies a réduit Boccari, chef des patriotes italiens, au désespoir et au suicide. Ils sont en relations avec une danseuse Ducornet qui gouverne le prince d’un des Etats de l'Allemagne, et pour agir sur cette fille, ils se mettent en relations avec son amant qui a été condamné au bagne comme faussaire. Les jésuites ne doivent reculer devant aucun crime puisque le meurtre, le régicide, le rapt, la prostitution, la calmonie leur sont familiers, sans ajouter qu’il ne leur est pas plus difficile de donner un coup de poignard que de faire diffamer leurs annemis. Ils violent et font violer le secret de la confession, témoin l’affaire de la femme de Dagobert. Ils autorisent tous les vices, tous les crimes, témoin d’Aigrigny qui dit formellement qu’il peut vivre comme il l’entendra et qu’on ne lui demande que des satisfactions extérieures. C’est si bien l’idée de Sue de représenter les jésuites comme des hommes capables de tous les crimes qu’il les met en parallèle avec la secte des phanségars de l'Inde (Le Juif Errant, t. 10, ch. 12).

La puissance des jésuites, selon la donnée de Sue, est aussi grande que leurs crimes. Pour nous en convaincre, il suffit de lire les conférences entre d’Aïgrigny et son espion secret Rodin. Ces deux hommes sont en extase devant un globe terrestre dont la surface est couverte de petites croix rouges qui indiquent les endroits où la société a ‘des agents puissants. Citons les conversations de d’Aigrigny avec la princesse de St-Dizier, « Ce voyage à Rome », dit le supérieur des Jésuites, « m’a donné une idée formidable de notre pouvoir. C’est un curieux spectacle que de voir, de si haut, le jeu régulier de ces milliers d’instruments dont la personnalité s’absorbe continuellement dans l’immuable personnalité de notre ordre. Quelle puissance nous avons ! Je suis saisi d’un sentiment d’admiration presque effrayé, en songeant qu’au bout de

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quelques mois, l'homme n’a plus de l’homme que l’enveloppe. Intelligence, libre arbitre, conscience, tout est chez lui atrophié par habitude d’une obéissance muette et terrible. ».

L'habileté des Jésuites, selon Sue, est plus formidable que leur perversité et leur puissance. Sue montre Dagobert, intrépide vétéran des armées impériales que rien n’effraye épouvanté, de l’habileté des jésuites. Il met l’étrangleur indien, Faringhea, en face du jésuite Rodin pour faire vaincre la ruse indienne par la ruse jésuitique. Il nous montre les jésuites, arrivant toujours à leurs fins, « rampani comme le reptile quand ils ne peuvent voler comme l'aigle ». Sue nous donne une peinture odieuse de la compagnie de Jésus. Nous indiquerons plus tard ses raisons. Le berger de Kravan est rempli de la haine du jésuite et du prêtre. L’auteur va jusqu’à blâmer les jésuites pour le coup d'état de 1852, et les cruautés et les atrocités pratiquées par les soldats de Louis-Napoléon. Jabulot, Pépicier des « Comédies sociales », (Le législateur, Acte IV, Sc. 1) haït les jésuites autant que les Turcs, et son estime pour ceux-là n’est pas très grande. Crinet, négociant des scènes dialoguées (scène 1) se croit « trop bon Français, pour donner de l’ouvrage à ses ouvriers, quand les jésuites, par la voix des ordonnances, veulent leur ôter, leur ravir de leur pain ». Il veut qu’ils unissent, — ses concitoyens et lui — tous leurs efforts contre les « vils satellites >» du pouvoir. Sue aime beaucoup les juifs, surtout la famille Samuel qui a gardé si fidèlement dans la rue François, la maison où était la fortune que devaient toucher les héritiers de Marius de Rennepont. Le vieux Samuel est toujours resté impénétrable aux machinations de la compagnie de Jésus. La conduite noble et désintéressée de cette famille isréalite est mise en relief par la conduite ignoble et intéressée des jésuites. Comme nous l'avons déjà remarqué dans ce qu’il dit du crime, Sue trouve l’influence de léglise trop faible. Cette faiblesse est causée par les: abus au-dedans de l’église elle-même. Dans sa peinture de

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la vie cléricale, on ne peut trouver rien de plus défavovorable. Pour lui, les traditions de la sacristie sont grossières, brutales et sordides. Elles sont à la religion ce que le honteux tripotage du Palais est à la justice. Le trafic qui vend à prix d’or des prières pour les âmes qui vont devant Dieu est exécrable. Le « marchandage » des sacrements est impie. Il élève la voix contre le revenu fourni par les enterrements, par les baptèmes, par les mariages, parce que « le meilleur prêtre ne peut pas s’empêcher de mêler une pensée vénale et sacrilège à l’accomplissement religieux de son formidable sacerdoce ». Sue ne veut pas.comfondre la religion et ses acteurs. Il croit avoir flétri « le luxe de café ou d'opéra » si indécemment déployé dans quelques églises; la cupidité honteuse et le misérable orgueil des prédicateurs qui se laissent prôner par des annonces destinées à faire surenchérir leurs sermons. Ii demande : « Qu'est-ce que ces bedeaux, transformés en huissiers à chaînes d’argent ? Qu'est-ce que ces Suisses déguisés ‘en tambours-majors ? Qu'est-ce que cette spiendeur ridicule, immorale, criminelle même, où les autels, les prêtres, les laquais de sacristie sont cousus d’or et de dentelles ? >» (Comédies sociales et scènes dialoguées. Introduction).

Il nous montre toujours des prêtres sous de mauvaises couleurs. L'histoire de Rosine — des Misères des Enfants trouvés — ‘est répétée dans la personne de Rosette persécutée par un prêtre (Le Berger de Kravan).

Dans le même livre, Sue blâme les catholiques et les impérialistes pour les massacres dits « blancs » des protestants et des républicains du Midi en 1815. Il insinue que les curés choisissent de jolies filles pour gouvernantes et abusent du confessionnal avec leurs pénitentes (Thérèse Dunoyer, ch. XVII).

L'abbé Polidori, précepteur de Rodolphe des Mystères de Paris, a un caractère détestable. Il est impie, fourbe, hypocrite, « contempteur sacrilège de ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, plein de ruse et d'adresse, dis-

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simulant la plus dangereuse immoralité, le plus effrayant scepticisme, sous une écorce austère et pieuse, exagérant une fausse humilité chrétienne pour voiler sa souplesse insinuante, de même qu’il affectait une bienveillance expansive, un optimisme ingénu, pour cacher la perfidie de ses flatteries intéressées; connaissant profondément les hommes, ou plutôt n’ayant expérimenté que les mauvais côtés, que les honteuses passions de l'humanité, l’abbé Polidori était le plus détestable mentor que l’on pût donner à un jeune homme (Les Myst. de Paris, t. II, ch. XIII) ».

Mathilde se plaint de ce que le iprêtre, chargé de son instruction religieuse, accomplit aussi cette tâche comme un des devoirs de sa profession (Mathilde, ch. 5). I ne mit pas l'esprit divin à la portée de sa jeune intelligence. Il ne lui montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le pardon. Connaissant le puissant crédit de Mademoiselle Maran, il avait par calcul, accepté les fonctions qu’il remplissait auprès de sa nièce Mathilde parce qu’il désirait vivement arriver à l’épiscopat.

Le chanoine Dom Diégo mange avec volupté. Dans son personnage, Sue expose son idée que le clergé ne songe qu'aux jJouissances matérielles. (Les sept péchés capitaux. La gourmandise).

Frédéric Bastien s’entretient avec son précepteur David au sujet des prêtres. Il nous dit que ceux-ci, reniant leur origine égalitaire, se sont rendus complices du pouvoir et de la richesse des rois et des grands : ils ont dit aux peuples : « Vous êtes fatalement voués à la servitude, à la misère, et aux larmes sur cette terre ». Sue n’aime pas que les prêtres enseignent les enfants dans les écoles communales, parce que ces « frères » sont de mystérieux instruments de Rome. Ils tiennent à gouverner des êtres abrutis par l’ignorance, par la misère, par la crédulité superstitieuse. Ces pouvoirs redoutent les populations éclairées auxquelles l’éducation donne la conscience de leurs

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